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Luiza Toscane
La révolution syrienne, seule contre tous
Article mis en ligne le 21 mars 2013
dernière modification le 14 mars 2013

par C.P.
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Initiée le 15 mars 2011, la révolution syrienne a maintenant un an et demi. Elle s’inscrit dans la série de mouvements, révolutionnaires ou réformateurs, qui contestent les pouvoirs en place dans une vingtaine de pays arabes. La puissance de l’insurrection et l’héroïsme de ses acteurs, la violence de la répression à laquelle ils sont confrontés, tout comme l’isolement auquel ils semblent pour l’instant condamnés, donnent cependant à ce mouvement des traits exceptionnels.

Mouvement de masse, spontané et pendant de longs mois pacifique, la révolution syrienne a commencé à Deraa puis gagné progressivement les autres régions du pays, à l’exception de Damas et d’Alep, qui ne seront touchées qu’au début de l’été 2012. Dans chaque ville ou localité, les manifestants organisaient chaque vendredi, et parfois quotidiennement, des cortèges avec comme slogans principaux « Le peuple veut la chute du régime » et « Liberté ».

Hommes, femmes et enfants se joignaient aux cortèges. La classe ouvrière, les chômeurs et les couches paupérisés étaient d’emblée le fer de lance de ce mouvement, rejoint par une importante composante estudiantine. Les manifestations, diurnes ou nocturnes, ont été immédiatement réprimées. Le mouvement s’est ensuite étendu aux régions kurdes et à des localités alaouites ou druzes. Vers la fin de l’année 2011, il s’est doublé d’un mouvement de grève générale et de désobéissance civile, inégalement suivies.

Les soutiens du régime

Le régime syrien est soutenu activement par un arc de forces allant de la Russie et de la Chine, de l’Iran et du Hezbollah libanais à des appuis plus idéologiques tels que l’ALBA (« Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique », composée notamment de Cuba, du Venezuela, du Nicaragua et de la Bolivie), voire le Jihad Islamique palestinien. Il sait que l’extrême droite antisémite internationale lui est acquise ; après avoir accueilli un criminel de guerre nazi, il entretient avec elle des relations anciennes. Il peut compter sur le silence de l’Etat d’Israël, ce dernier ayant apprécié ce régime prétendument « anti-impérialiste » qui n’a pas tiré une balle en direction du Golan occupé et qui aura contribué par ailleurs à réprimer les Palestiniens à plusieurs reprises, ainsi qu’à contrôler plusieurs formations palestiniennes. Notons aussi le mutisme d’une kyrielle de formations qui n’ont pourtant pas lésiné sur leur soutien à d’autres révolutions (Parti communiste libanais, Front populaire pour la libération de la Palestine).

Le régime ne cèdera jamais et persistera dans la répression : arrestations, tortures, disparitions forcées, exécutions extrajudiciaires, déjà de mise avant la révolution, se multiplient. À l’été 2012, cette répression a fait 20 000 morts, des centaines de milliers de blessés, de disparus, de déplacés ou d’exilés dont l’essentiel se retrouve en Turquie, en Jordanie et au Liban [1]. A la répression sanglante s’ajoutent les tentatives répétées du régime de fomenter une guerre civile sur des bases confessionnelles, en vain puisque des membres des minorités se joignent à la révolution, ainsi que les attentats qu’il provoque et dont il attribue la paternité à des « terroristes salafistes », en vain là-aussi. Sa seule manœuvre ayant connu un début d’aboutissement est son abandon récent de régions kurdes au PYD, branche syrienne du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) basé en Turquie, pour encourager les autres formations kurdes acquises à la révolution à la délaisser, pouvoir concentrer et donc renforcer les forces gouvernementales et, au-delà, fomenter des tensions entre Arabes et Kurdes ainsi qu’une menace contre le régime turc.

Auto-organisation généralisée

La révolution n’en est que plus déterminée. Elle s’auto-organise en coordinations, principalement locales, qui se chargent d’organiser les manifestations, les secours et la médiatisation. En dépit de la répression, le nombre des manifestations ne fait que croître et si le régime ne tombe pas, c’est uniquement sur le plan militaire. Politiquement, il est mort. La révolution se double d’une résistance armée, initiée par des déserteurs ayant emporté le maximum d’armes avec eux, soucieux dans un premier temps de se protéger et de défendre les populations civiles, rejoints au bout d’un an par des milliers de jeunes gens qui ont pris les armes et forment l’essentiel de l’Armée syrienne libre.

Celle-ci est restée pendant plus d’un an une somme de petites unités sans réelle coordination ou commandement. Et quand ce dernier a vu le jour, c’est en étant déconnecté de toute direction politique.

Outre les coordinations, les opposants syriens se regroupent en une myriade de structures dont les plus médiatisées à l’étranger, comme le Conseil national syrien (CNS) et ou le CCNCD (Comité de coordination nationale pour le changement démocratique) n’ont que peu d’audience sur le terrain. Le CNS a été reconnu par les pays « amis de la Syrie » comme le représentant du peuple syrien, ce qui est démenti par le terrain. Cette reconnaissance lui vaut injonction de s’inscrire dans le plan de Kofi Annan de transition négociée et ne signifie en rien un quelconque soutien militaire à la révolution syrienne, de la part de pays par le passé prompts à intervenir.

Transition négociée ?

L’économie syrienne est exsangue, les prix flambent et, pour la première fois en juin 2012, des secteurs de la bourgeoisie commerçante affidée au régime ont observé à Damas une grève générale tandis que des gradés commençaient à faire défection et qu’un attentat tuait quatre responsables de la sécurité syrienne. La « défection » récente du général Manaf Tass s’apparente plus à une volonté de sauver le régime d’Assad en le débarrassant de sa tête.

Le Conseil de sécurité de l’ONU a vu toutes ses résolutions bloquées par les vétos russes et chinois. À aucun moment, les puissances impérialistes n’ont envisagé une intervention militaire en Syrie. Elles se sont bornées à évoquer des sanctions, dont une série, de type économique ou diplomatique, ont été suivies d’effet.

D’autres États affichent un soutien à la révolution syrienne (Turquie, Qatar, Arabie Saoudite) et ont rejoint les puissances impérialistes qui partagent un projet de transition négociée avec le régime, préservant ce dernier après le départ du dictateur, dans le but de faire progresser les forces islamistes qui leur sont acquises. L’Arabie Saoudite n’est « révolutionnaire » qu’en Syrie, puisqu’elle a réprimé le mouvement révolutionnaire sur son territoire et dans celui de Bahreïn.

Une révolution abandonnée à son sort

L’enthousiasme qui avait suivi les premières révolutions arabes au niveau mondial est largement retombé quand a éclaté et s’est prolongée la révolution syrienne, le processus le plus tenace et le plus héroïque de la région. Les révolutionnaires sont abandonnés à leur sort. Les diasporas syriennes sont partout le fer de lance de la solidarité politique et humanitaire : réseaux d’assistance médicale, envois de convois aux frontières turque et jordanienne, organisations de manifestations de rue dans les cinq continents. Elles ont été rejointes par les organisations de défense des droits de l’homme de par le monde. C’est sur elles que repose l’essentiel de la solidarité — organisation de campagnes sur le long terme, défense de cas individuels, mobilisations de rue. Les alliances internationales du régime démobilisent des milliers de militants « anti-impérialistes » obnubilés par les déclarations du CNS et de ses parrains impérialistes, peu attentifs à la révolution concrète sur le terrain et encore plus aveugles face aux crimes contre l’humanité perpétrés sous leurs yeux.

Car la plus magnifique révolution de ce début de XXIe siècle
s’accompagne aussi d’un odieux massacre de masse. Il ne s’agit pas seulement de répression d’une révolution telle qu’elle a pu être perpétrée
« traditionnellement », dans d’autres pays où l’on a tiré sur des manifestants, mais d’une politique d’extermination systématique de populations civiles, dont les enfants ont déjà payé un lourd tribut. Le monde sait mais reste sans réaction. Les demandes de solidarité affluent pourtant, formulées de tous côtés.

Alors que des centaines de milliers de civils ont fuit pour se réfugier dans les pays limitrophes, ils sont quelques uns à être parvenus jusqu’en Europe. Selon les chiffres officiels publiés par l’Office français pour la protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), ils sont une centaine à avoir demandé l’asile en France [2] depuis le début de la révolution syrienne, soit une centaine de révolutionnaires et de rescapés des massacres dont la majorité est à ce jour SDF. En dépit de leur nombre infime au regard des foules accueillies par les pays voisins de la Syrie, ni les institutions, ni les militants de ce pays ne leur ont ouvert leurs portes.

Toutes celles et ceux qui luttent pour la justice sociale, la démocratie trouveront dans la révolution syrienne l’occasion de ne pas rester des commentateurs désabusés, mais de prendre leur part dans un combat magnifique dont les tous les puissants de ce monde voudraient se débarrasser.

Notes
1.
2.

Notes :

[1Des groupes importants de Syriens ont fui également vers l’Irak, ou l’Algérie.

[2OFPRA, Rapport d’activités 2011, www.ofpra.gouv.fr/documents/OfpraRA2011.pdf

P.S. :

Publié dans dans la revue Tout est à nous ! en septembre 2012.



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