DIVERGENCES 2
Revue libertaire internationale en ligne
Descriptif du site
Charles Reeve
Vietnam. Éclats de voyage… (2)
Article mis en ligne le 21 mars 2013
dernière modification le 17 mars 2013

par C.P.
Imprimer logo imprimer

Jour 8

La peur de la répression est toujours présente dans les esprits. Nous avons vu peu de policiers en uniforme dans les rues mais on devine qu’ils ne sont jamais bien loin. Les comités de quartier sont visibles un peu partout. Un de nos amis faisait remarquer que la parole est plutôt libérée dans les milieux populaires, surtout en ville. Tout le monde y va allègrement : dans les cafés et les bars à bière, on entend des propos anti-gouvernement et anti-parti. Mais, dès qu’on dépasse les limites de la parole, que les propos prennent une forme écrite ou s’expriment, tant soit peu collectivement, la répression tombe. Impitoyable. La répression s’est même durcie après l’entrée du Vietnam dans l’OMC, en 2007.

Un jour que nous bavardions dans un café de Hanoi, je prononce le nom de Ta thu Thâu. Malgré le fait que nous parlions en français, j’ai senti le raidissement des amis et le regard qu’ils ont jeté autour d’eux. Comme en Chine, la blogosphère joue un rôle incontournable dans la circulation de l’information et des critiques. L’Agence des informations des trottoirs est un des blogs particulièrement suivi. On y trouve des informations censurées aussi bien que des analyses fouillées sur la situation économique et sociale, des critiques de la politique gouvernementale. Les blogueurs les plus connus — dont certains ont des liens avec la nomenklatura — sont constamment surveillés et souvent victimes de poursuites. Tout récemment encore, deux d’entre eux, Nguyen Van Hai et Ta Phong Tan, ont été condamnés respectivement à 12 et 10 ans de prison, pour « propagande contre l’État ».

En plus de la répression légale, le régime continue d’avoir recours à une forme d’internement administratif semblable à celui qui existe en Chine (laojiao). Qui permet à la police d’enfermer des gens sans passer par le système judiciaire, mater la déviance populaire, de la petite criminalité aux forts en gueule et aux auteurs de délits d’opinion.

Jour 9

La route Hanoi-Hai Phong est l’axe industriel majeur du nord du Vietnam. Les usines des multinationales japonaises et sud-coréennes se succèdent et on croise constamment des convois de camions porte-conteneurs provenant de Chine. Les villages et bourgades sont aussi pauvres qu’ailleurs, les slogans du parti tout aussi répétitifs qu’ignorés. On est frappé par le nombre d’immeubles en construction à l’arrêt, énormes structures grises entre les rizières enveloppées par le brouillard. Illustration de la crise de l’immobilier, de la fragilité de la bulle spéculative. Après le grand port de Hai Phong, on rentre dans la zone du tourisme de masse. Les hôtels et les complexes de vacances se ressemblent ; on vend le Golfe du Tonkin, les réserves naturelles et les baies des deux mille îlots, là où la pollution industrielle se répand jour après jour et cause des ravages irréversibles sur la biodiversité maritime. Puis, Ha long dépassé, la route longe la côte et continue vers la région des charbonnages de Campha. Plus loin, c’est la frontière chinoise.

À Campha, il y a à peine soixante-sept ans, des hommes ont écrit une page de l’Histoire depuis oubliée. « […] encore hors de l’emprise totalitaire du Viet minh, les 30 000 mineurs de Hon hay — Campha (Charbonnages du Tonkin où se trouve la concentration la plus nombreuse et la plus exploitée du prolétariat tonkinois) élisent des Conseils pour gérer la production minière. Ils prennent le contrôle des services publics du district, des chemins de fer, du télégraphe et appliquent le principe du salaire égal pour tous à tous les échelons du travail manuel et intellectuel. L’ordre nouveau règne sans policiers pendant l’existence de cette Commune ouvrière, de fin août à novembre 1945, dans l’indifférence apparente des Japonais. L’ancienne direction française écartée, les mineurs maintiennent ainsi l’activité économique de la région, s’attaquent à l’analphabétisme et essaient d’élaborer une certaine sécurité sociale. »

Entre-temps, à Hanoi, le 2 septembre, à l’abri des troupes japonaises défaites qui laissent faire, le parti du méchant à la barbichette a investi les rouages de l’État. Il a nommé un gouvernement provisoire, s’est séparé de l’ancien pouvoir colonial français et déclare l’indépendance. Dans les mines « le mouvement reste isolé et les troupes du gouvernement provisoire viennent encercler le district : Nguyen Binh, qui les commande, fait valoir devant les mineurs la nécessité de l’union nationale et promet de garder un certain statu quo. Il n’en sera rien. Dès qu’il le peut, il fait arrêter les élus ouvriers Lan, Hien Le et un certain S. ; il remplace les Conseils par une nouvelle hiérarchie, et bientôt règne sur le district, après trois mois d’efforts et de créativité, l’ordre militaro-policier de la République démocratique. » [1]. Une fois de plus, la lutte sociale à aspirations émancipatrices doit s’effacer devant l’ordre patriotique, la construction du nouveau pays et le pouvoir de la nouvelle classe dirigeante.

Nous nous arrêterons avant le pays des charbonnages, dans les îlots de Bai tu Long. Pour deux jours, captifs volontaires de l’industrie du tourisme.

Jour 10

Remonter le soir les rues Hâng dao, Hâng Bo, Hâng Ga, Hâng Cot, vers le marché Dong Xuan, dans la vieille ville de Hanoi, voilà ce qui relève de l’exploit sportif ou d’une mission commando, selon les endroits et l’intensité du flot des deux roues. A partir de 19H, les trottoirs libérés des motos et vélomoteurs se remplissent de centaines de petits tabourets bas en plastique. C’est tout le trottoir qui devient un café et chaque pas de porte un restaurant. Au piéton de passage de redescendre sur la chaussée et, tant bien que mal, d’affronter le flot des deux roues, bus, triporteurs, taxis et 4X4. Rue Hâng Cot, juste après le comité de quartier passablement délabré, un restaurant de luxe est repérable au nombre de gros 4x4 garés en double file sur une chaussée plus que bondée. Les contradictions au sein du peuple sont la normalité. L’amie XXX a un familier proche, membre de la nomenklatura et hautement placé dans le parti et dans le gouvernement. Un jour, elle le voit à la télé, débitant un discours moralisant sur l’inégalité sociale et le rôle du parti. « Comment oses-tu tenir ce discours alors que toi… ? », s’écrie-t-elle lors d’une réunion de famille. « Enfin ! On ne va pas tout de même faire tout ce qu’on dit ! », lui répond-il avec aplomb et un brin de cynisme.

Selon le ministère de la Santé, 30 % de la population vietnamienne ne possède aucune couverture médicale. Actuellement l’assurance médicale est payée par le bénéficiaire à hauteur de 70 %, les 30 % restant à la charge de l’État. Bien évidemment, seuls les salariés aux revenus plus élevés peuvent assumer cette participation. Les secteurs les moins protégés sont les jeunes étudiants, les paysans, les travailleurs immigrés et, en général, les travailleurs les plus pauvres. Le gouvernement claironne sur le projet de généraliser l’assurance médicale à l’ensemble de la population pour 2014, promet d’élever à 50 % sa participation au système [2]. Tout cela n’est que de la littérature. Car tout le monde sait que le secteur de la santé, comme celui de l’éducation, fonctionnent de façon totalement corrompue. Au Vietnam il n’y a pas plus d’enseignement gratuit que de santé gratuite. La fameuse « civilisation des enveloppes », qui règle la vie quotidienne, atteint des sommets dans ces secteurs. On peut même dire que c’est par la pratique des « contributions volontaires » que l’enseignement publique et le service de santé sont financés.
« L’enveloppe remplace l’impôt », voilà la formule qui résume bien le fonctionnement de cette société. » [3] Et ceux qui ne peuvent remplir aucune enveloppe, les exploités du bas de l’échelle sociale, sont de fait écartés de ces services. Au Vietnam, « deux tiers des actifs et près de 80 % des 20-24 ans n’ont aucune qualification, […] moins de 15 % des 20-25 ans poursuivent des études. » [4]. Les classes dirigeantes ont accès, elles, directement à une médecine privée chère, à une éducation élitiste.

Jour 11

Dans les librairies de la rue Trang Tiên, nous cherchons le livre de Bao Ninh, Le Chagrin de la guerre [5] en édition vietnamienne. En vain, refus poli, signe de la main, silence, « Sorry », lorsqu’on tombe sur des vendeuses parlant un peu d’anglais… Les différentes productions de Marc Levy sont bien en vue. Un succès national, un romancier « très romantique », nous précisera un jeune, croisé dans un café. Les moins romantiques se rabattront sur les biographies de Giap, Poutine, Clinton, Hitler, qui se vendent bien aussi. Dans la rue, entre deux pas de porte, une femme a posé un présentoir et vend des livres (en photocopie) en anglais et en français aux passants exotiques. Le voilà,
Le chagrin de la guerre en anglais. Mais je le voulais en viêtnamien aujourd’hui !

Jour 12

Ce soir, le cercle des amis de Au pays de la cloche fêlée, discute du certificat de résidence, des allocations chômage ainsi que des questions liées au régime de la propriété.

Le certificat de résidence, le ho khâu, (cousin du hukou chinois, apparemment) doit être demandé dès l’arrivée en ville. En général, un certificat de 3 mois est délivré sans trop de tracasseries. Mais c’est toute une autre affaire lorsqu’il s’agit d’obtenir le certificat permanent. C’est pourquoi nombreux sont les migrants qui ne font jamais la démarche nécessaire, vivant dans les zones urbaines sans certificat. Lorsqu’ils se font contrôler, ils s’en sortent, dans la plupart des cas, à peu de frais. S’ils cherchent un travail plus régulier, ou s’ils ont besoin de faire des démarches administratives, alors le certificat est une pièce indispensable et incontournable. Il détermine aussi — en théorie car l’argent peut tout arranger — l’école où on doit inscrire les enfants. Comme en Chine, le certificat de résidence permet surtout aux autorités de contrôler les migrations internes, réduire le flux constant de population rurale vers les villes. C’est une mesure de gestion de la main-d’œuvre.

L’allocation octroyée aux chômeurs est une mesure assez récente. Les allocations sont maigres, de l’ordre de 14 dollars par mois en moyenne. Une infime partie des travailleurs y a accès, environ 800 000, car elle fut mise en place pour atténuer les effets sociaux du récent chômage dans les grandes entreprises d’État (ou du secteur dit mixte), surtout celles du bâtiment en crise. Il est aujourd’hui question de généraliser ces allocations. Cela n’est pas sans rapport avec la pression du « club des prêteurs » qui veut accélérer les « réformes » et obtenir une « plus grande « fluidité » de la force de travail. Des bureaucrates staliniens — tels le camarade Vu Trung Chinh, directeur du centre d’emploi de Hanoi — tiennent des discours, dans la veine de ce qu’on entend partout ailleurs. Il ne faut pas créer des « assistés », les allocations ne sont qu’une incitation à la recherche du travail, elles doivent s’accompagner de formation de la main-d’œuvre afin de la flexibiliser, et ainsi de suite [6].

Le bond de l’émigration vers l’étranger est directement lié à l’augmentation du chômage. Il arrive que cette émigration se fasse par le biais d’entreprises d’État vietnamiennes qui s’implantent dans les pays limitrophes (Cambodge et au Laos), entreprises qui amènent leur propre main-d’œuvre selon le modèle chinois. Au Laos, qui a de forts liens de dépendance politique et économique avec le régime vietnamien, les travailleurs vietnamiens ont des facilités pour obtenir des permis de travail. Mais le mouvement d’émigration dépasse désormais ce cadre.

Selon un autre camarade, Monsieur Hai, fonctionnaire du ministère du travail, il y a aujourd’hui plus d’un demi-million de travailleurs vietnamiens travaillant dans 40 pays, surtout en Malaisie, à Taiwan, au Japon, en Corée du sud. « Soixante-quinze pour cent de ces travailleurs sont des manuels non qualifiés, qui ne parlent pas une autre langue et manquent parfois de discipline dans le travail » [7], regrette le bureaucrate formé à l’école du travail socialiste. Lequel a déjà oublié que son régime n’a pas hésité à exporter des centaines de milliers de travailleurs vers les « pays frères socialistes » dans les années 1980, afin de « rembourser » l’aide militaire durant la guerre américaine. Sur cette question aussi, le « club des prêteurs » a une idée en tête. Dans le cadre de l’ASEAN (Association of South East Asian Nations), le capitalisme asiatique cherche à créer, à partir de 2015, un marché du travail ouvert dans la région, dans lequel les salaires s’aligneront par le bas. Encore une perspective de progrès !

Puisqu’on parle de l’horizon indépassable qu’est le marché capitaliste, profitons-en pour aborder la question de la propriété et des réformes en cours.

Comme en Chine, la plupart de la terre reste, au Viêtnam, juridiquement parlant, propriété de l’État. La réforme agraire et la collectivisation des terres en 1954-1955 se sont terminées en famine [8]. Puis, entre 1980 et 1990, les terres furent à nouveau redistribuées aux paysans. Mais le statut de la propriété reste très ambigu et confus. La seule certitude c’est que l’État exproprie facilement des terres et des immeubles. Au point que l’on peut dire que « (…) la confiscation des biens fonciers publics est la grande affaire du Vietnam en ce début de XXIe siècle » [9]. Elle est aussi la cause d’antagonismes et de révoltes sociales. Certains paysans ou les propriétaires d’un immeuble, d’une maison, achètent à l’État une concession de 90 ans, qui est elle, à son tour, revendable ou transmissible. L’État peut, à tout instant, exproprier le terrain à des fins d’« intérêt public », formule dont la définition est à géométrie variable et selon les intérêts de la mafia politico-économique. Bien entendu, l’expropriation se fait la plupart du temps à des prix inférieurs à ceux du marché. Elle est menée par les gangs de l’immobilier intimement associés au parti. Affairistes, promoteurs et spéculateurs sont, au Vietnam comme en Chine, reliés à la nomenclature du parti communiste et à leurs familles. Et le Bouddha sait combien les familles au Vietnam sont élargies et prédatrices.

La violence de ces expropriations suscite, depuis quelques années, des réactions populaires, des manifestations, des protestations et même des révoltes. Entre 2000 et 2005, deux millions de paysans furent expulsés de leurs terres. Et l’ampleur des expropriations ne fait que s’accélérer depuis. Au point que le parti-État lui-même se voit forcé d’introduire un semblant de légalité et de moralité publique dans la situation. En paroles, du moins. Ainsi, une révision de la loi actuelle, qui serait censée apporter une plus ferme protection des citoyens lors des expropriations, est en discussion. On prévoit, entre autres, que les sommes correspondant aux expropriations tiennent compte des prix du marché et que les personnes expropriées trouvent plus facilement un relogement [10]. Les désaccords existants au sein du parti, reflet direct des intérêts contradictoires des spéculateurs, font que le projet traîne en longueur.

Un tel immobilisme n’est pas fait pour tranquilliser les membres du « club des prêteurs », inquiets des fissures de la bulle immobilière et spéculative.
Si on tient compte du fait que les prêts immobiliers représentent, fin 2012, à eux seuls, environ 75 % de l’endettement bancaire total, on comprend pourquoi ce versant de l’activité constitue une fragilité majeure de l’économie [11]. À Saigon, le marché immobilier de bureaux et services donne des signes de faiblesse alors que les tours continuent à sortir de terre. Mais la crise est plus sérieuse encore sur le marché des particuliers. Le secteur immobilier de luxe est particulièrement touché, avec une chute des ventes et l’effondrement de 50 % des prix, depuis cinq ans. Tout en essayant de rassurer (« Le marché va remonter à partir de 2014, ce n’est qu’un mauvais moment à passer, on s’en occupe… »), le gouvernement et les capitalistes de l’immobilier ciblent désormais les immigrés et les familles de la diaspora, les incitant à investir dans l’immobilier local. « Beaucoup de Vietnamiens de l’étranger désirent retourner au pays pour y vivre le restant de leur vie. », déclare M. Dang Duc Thanh, corbeau en chef de la Chambre de Commerce et Industrie [12]. Il est vrai que les achats immobiliers des membres de la diaspora augmentent d’année en année. Pourtant, dans les petites villes de province, victimes aussi d’une urbanisation rapide, les projets abandonnés s’accumulent. Ainsi, on apprend que dans le Quang Ninh, la province côtière du nord, 179 projets sont ralentis ou carrément à l’arrêt, « provoquant un affaissement de l’économie », alertent les autorités locales.

Jour 13

Dans un anglais rudimentaire, le jeune employé de la banque, après avoir effectué le change de quelques dollars en dôngs, nous aborde en aparté.
Un de ses amis a réussi à émigrer à Paris, où il vit désormais avec sa
femme dans un minuscule espace qu’il loue très cher. Est-ce une situation normale ? Oui, c’est le sort de tous les pauvres et immigrés en particulier, dans les eldorados démocratiques, lui répondons-nous. « Au moins il va pouvoir faire plus que deux enfants ! », ajoute notre interlocuteur, comme s’il voyait là un remède à la précarité. Modèle chinois encore, la politique des naissances reste stricte, seuls deux enfants sont autorisés par famille. Bien sûr, nous fera remarquer notre amie XXX, les familles riches, les membres de la nouvelle bourgeoisie rouge, peuvent se permettre de passer outre cette interdiction. Les paysans aussi ont tendance à l’ignorer, tant les enfants sont perçus comme leur survie future. De toute façon, les sanctions passent au-dessus de leurs têtes. Ce n’est pas le cas chez les fonctionnaires et les salariés de l’État qui sont, finalement, les premiers touchés par la politique des naissances. Pire encore s’ils sont membres du parti — appartenance qui est souvent vue comme une assurance et une garantie de promotion professionnelle. Ils peuvent être pénalisés et sanctionnés, leurs promotions et aides diverses bloquées. Dans des situations extrêmes, ils risquent l’expulsion du parti.

Jour 14

Aujourd’hui, les titres du quotidien Viêt Nam News
confondent le lecteur optimiste de passage. Sur toute la largeur de la première page on lit, « Le marché immobilier à la recherche de guérison », avec comme deuxième gros titre, « Une économie affaiblie jette un million de personnes dans le chômage ». Puis, page deux, il y a un papier qui traite de la sécurité alimentaire lors des fêtes du Têt qui approchent. Enfin, page trois, encore un article au titre alarmiste, « La déforestation continue d’augmenter ». Cela va donc si mal ? ! Sur la crise de l’immobilier, on apprend que le gouvernement « se mobilise » contre une stagnation du marché qui pèse sur l’économie. La masse des crédits pourris engagés dans la spéculation (« mauvais crédits », dit le gouvernement) est gigantesque et pèse sur le secteur bancaire. Le premier ministre demande « un plan cohérent pour absorber ces mauvais crédits, une diminution des taux d’intérêt, un contrôle de l’inflation et une stabilisation de l’économie ». Autant demander le ciel ! On se pose la question de savoir comment en est-on arrivé là avec des dirigeants si lucides et déterminés ? Sur l’augmentation récente du chômage, les services officiels avancent le chiffre d’un million de nouveaux chômeurs, au cours des neuf premiers mois de 2012. Un autre million et demi ne trouve que des emplois précaires. Pour une force de travail d’environ 52 millions (dont 70 % de ruraux), les moins de 15 ans représentent 47 % des chômeurs et le taux de chômage des femmes est double de celui des hommes. Sans surprise, Saigon, le Delta et la région de Hanoi, sont les zones où le chômage est le plus élevé.

Déforestation, urbanisation rampante et crise alimentaire, sont évidemment les facettes d’un même processus. La destruction des forêts est un processus qui s’est accéléré depuis le début du XXe siècle. Les ravages des guerres ont particulièrement endommagé les massifs et aujourd’hui la coupe illégale des bois continue de réduire les superficies boisées. C’est le cas sur les hauts plateaux du centre, dans la province de Lâm Dông. La migration des populations vers les centres urbains, l’abandon de la production agricole, posent de sérieux problèmes de ravitaillement alimentaire. Hanoi, où vivent environ 3 millions de personnes, doit en attirer un million et demi supplémentaires dans les dix années à venir. Déjà aujourd’hui, la production agricole de la province ne satisfait que 40 % de la demande alimentaire et la tendance n’est pas prête de s’inverser. Une des conséquences de ce déséquilibre est l’importation d’aliments chinois de mauvaise qualité. Des cas d’empoisonnement se produisent de plus en plus, générant parfois des paniques. Non seulement les producteurs locaux vendent des produits avariés, empoisonnés, contaminés, mais c’est désormais la production de masse chinoise qui envahit le marché. Brimés par le contrôle de leurs produits exportés vers l’Europe, le Japon et les États-Unis, les capitalistes chinois déversent leurs produits alimentaires de mauvaise qualité sur les marchés limitrophes comme le Vietnam. Impuissant, incapable de gérer un processus qui lui échappe, le gouvernement fait des effets d’annonce. Le chef de l’Administration alimentaire du ministère de l’Agriculture, le camarade Nguyên Than Phong, n’hésite pas à dire, à l’approche des fêtes du Têt, que « le niveau de sécurité alimentaire a atteint un niveau alarmant ».

Puis, sans craindre le ridicule, il annonce que des équipes d’inspecteurs effectueront des contrôles des aliments vendus dans la rue. Or, on sait que l’économie informelle fournit un tiers du PIB, est source de millions d’emplois, bref, fait vivre un tiers des actifs. Alors, on se met à craindre pour la sécurité, non plus alimentaire des clients, mais physique des inspecteurs ! En attendant le contrôle, la gastronomie vietnamienne évolue vers l’épicé… il faut bien diluer l’insécurité alimentaire.

Jour 15

Ce fut le gag de l’année. En octobre 2012, lors du discours de fermeture du Plenum du Comité central du parti communiste, le Secrétaire général, Nguyên Phu Trong est venu à la tribune faire son autocritique retransmise en direct par la télévision. L’air contrit, il admit « des grands erreurs, en particulier la corruption et l’inertie parmi de nombreux cadres et membres du parti ». Il reconnut que le style de vie et les actions de certains dirigeants affectent le prestige du parti. En conclusion, le bureau politique a demandé au Comité Central de renforcer les règles de discipline au sein du… bureau politique. Puis, les mêmes succédèrent aux mêmes, et tout continue comme avant. Quel effort de transparence ! D’après l’ami ZZZ, dans les bus, les lieux de travail, les cafés et bars à bière, les gens étaient morts de rire !

Faute de pouvoir renforcer la discipline dans le parti, il va falloir peut-être la renforcer dans les usines… Le 18 décembre 2012, les autorités s’engagent à réduire le nombre de « grèves illégales » (sic) dans la région de Hanoi [13]. Pour ce faire, le Comité populaire de la ville et les syndicats « prévoient d’améliorer le dialogue avec les ouvriers […], renforcer l’aide aux employés et punir les entreprises qui violent les lois ». Des syndicats qui promettent de dialoguer avec les ouvriers, voilà un projet responsable !

Discipline toujours, cette fois au sein même de la famille. Diverses études réalisées par des ONG et services officiels, dans les régions urbaines et grandes villes, révèlent l’existence d’une forte violence domestique contre les femmes. En 2010, on estime qu’un tiers des femmes a subi des violences sexuelles ou physiques de la part de leurs époux. Les études montrent également que la reproduction des attitudes masculines est associée à l’agressivité envers les femmes, particulièrement vivace et assumée chez les jeunes [14].

Sur la route de l’aéroport Noibai, des gigantesques panneaux publicitaires, « The power of dreams » (Le pouvoir des rêves). Voilà une utopie non meurtrière. La photo du méchant à barbichette s’efface derrière celle des 4X4 Honda.

Notes :

[1Ngo Van, Viêt-nam 1920-1945, révolution et contre-révolution sous la domination coloniale, Op. cit.

[2VNN, 12/12/12.

[3Vivre avec les Vietnamiens, op. cit.

[4Ibid.

[5Bao Ninh, Le Chagrin de la guerre, traduit par Phan Huy Duong, Editions Philippe Picquier, 1994. Les atrocités de la guerre contre les américains, à travers la mémoire d’un ancien combattant de l’armée du nord. L’auteur caractérisera son livre comme « un manifeste ».

[6VNN , 14/12/12.

[7VNN, 16/12/12.

[8Ngo Van, Le joueur de flûte et l’oncle Hô, op.cit., (chapitre 5), La réforme agraire dans le Nord.

[9Vivre avec les Vietnamiens, op.cit.

[10VNN, 14/12/12.

[11OutLook Magazine, Hanoi, décembre 2012.

[12VNN, 15/12/12.

[13VNN, 18/12/12.

[14VNN, 18/12/12.

P.S. :

Photos ©Danièle Bouchan



Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.80.4