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Jean-Pierre Garnier
Nantes, « écométropole créative et ludique » : boboland ou gogoland ?
Article mis en ligne le 21 mars 2013
dernière modification le 11 mars 2013

par C.P.
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Les groupies de Jean-Marc Ayrault n’en démordent pas : avant son arrivée, Nantes roupillait. Et c’est à la suite de son intronisation comme maire que la « belle endormie » se serait réveillée, transfigurée par sa baguette magique, dopée par l’imaginaire et la création érigés en arguments de vente suprêmes. « Il est difficile d’imaginer jouer un rôle dans l’économie mondiale d’aujourd’hui sans miser sur la créativité et l’imagination », affirment les promoteurs de l’« écométropole » nantaise [1], que la Commission européenne vient de désigner « capitale verte de l’Europe ». Une breloque symbolique décernée non tant en raison de ses performances écologiques que pour sa « qualité de la vie ». Un domaine dans lequel le « culturel », soit la culture institutionnalisée et formatée, mais présentée en plus à Nantes sous des formes « inventives et dérangeantes », est au poste de commande.

En réalité, ce réveil supposé de la ville avait déjà été amorcé avant la première victoire municipale d’Ayrault, en 1989. La municipalité de
droite précédente avait commencé à lancer Nantes sur les rails de la modernité capitaliste : réintroduction du tramway, édification de la Cité
des congrès, création d’un Atlanpole, arrivée du TGV, etc. L’étape
suivante s’imposait : adapter l’offre culturelle et de loisirs à la demande résultant de l’afflux en masse des étudiants à l’université après mai 68.

À peine installée à la mairie, une élite rose-verte s’est donc s’attachée à étancher la soif de branchitude de ces futurs nouveaux petits bourgeois dont on espérait bien qu’ils ne partiraient pas ailleurs une fois leurs études terminées, séduits par un art de vivre « nantais » conforme à leur souci majeur en termes de mode et de style de vie : la « différence ». À coups d’opérations « événementielles », Ayrault and co vont ainsi apporter ce quelque chose de « nouveau et intéressant » qui permettra à ces enfants aussi sages que gâtés de se persuader qu’ils sont toujours des enfants terribles. Bref, à Nantes, l’heure est désormais à la subversion subventionnée.

S’il arrive aujourd’hui qu’une partie de la population « envahisse les rues », « occupe les places », « investisse et détourne » des lieux initialement destinées à un autre usage (hangars de chantier naval, ateliers d’usine, entrepôts), c’est lors de manifestations programmées par la municipalité, après d’une préparation médiatique soigneusement orchestrée. Une tradition à Nantes depuis l’arrivée de Jean-Marc Ayrault, qui a multiplié ces agapes culturelles. En dresser la liste serait tâche impossible : il faudrait au moins un livre entier [2]. Retenons les plus emblématiques.

***

Lancé en 1990 et réédité jusqu’en 1995, c’est le Festival des allumées
qui a donné le coup d’envoi des festivités destinées à la cible privilégiée,
au deux sens du terme, de la politique ludico-culturelle municipale : les créatifs de tout acabit et leurs « consom’acteurs » néo-petits bourgeois
en quête d’émotions. Chaque mois d’octobre, pendant six jours, de
18 h à 6 h du matin, Nantes devait « s’embraser au rythme d’une ville étrangère », confirmant la vocation de « capitale culturelle internationale » que Jean-Marc Ayrault tenait à imprimer à sa ville. Venus tour à tour
de Barcelone, Saint-Pétersbourg, Buenos Aires, Naples ou Le Caire, comédiens, danseurs, chanteurs, musiciens, clowns, plasticiens, décorateurs, éclairagistes et artificiers étaient censés plonger la cité bretonne dans un « délire nocturne ». Une pitrerie collective dont la thématique officielle résumait la tonalité éminemment consensuelle :
« C’est beau, une ville, la nuit ensemble ».

C’est en 1999 que fut inauguré le « Lieu unique », ancienne fabrique des biscuits LU reconvertie en un immense complexe culturel polyvalent. Aujourd’hui, on y retrouve peu ou prou tout ce qui se fait ailleurs dans ce genre d’établissement, mais enrobé de cette logorrhée « décalée » dont la propagande municipale a fait sa spécialité. Une rhétorique bien rodée qui consiste à parer des plumes de l’« audace » et de la « provocation » les exhibitions les plus conformes à l’air du temps. Jean Blaise, le Monsieur Loyal du cirque ludico-culturel nantais, le présente ainsi comme un « laboratoire d’utopie », une « usine à produire de l’imaginaire », « un lieu qui ne laisse ni l’artiste ni l’œuvre tranquilles ». N’en jetez plus. Notons simplement que le Lieu unique assure, grâce aux expositions ou spectacles « décoiffants » qu’il accueille, une tranquillité royale aux élus nantais, parfaitement conscients que si « l’art doit renverser la ville », comme le clamait encore récemment Jean Blaise, ce n’est pas pour ébranler les pouvoirs en place mais bien pour les consolider.

Dernier en date parmi les jouets culturels mis à disposition des nigauds friqués qui rêvent de s’y éclater : « La Fabrique ». Édifiée sur une friche industrialo-portuaire de l’Ile de Nantes rebaptisée comme il se doit « Quartier de la création », cette énorme « boîte à musique » à l’architecture aussi prétentieuse que dispendieuse ne laisse aucune place à la fantaisie et aux débordements : musiciens vassalisés, horaires de fermeture strictes, entrée payante et videurs pour les perturbateurs.

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Dans la commune voisine de Saint-Herblain, dont Jean-Marc Ayrault fut maire avant d’être relayés par ses copains du PS, un collectif de jeunes gens en rupture de classe décida il y a quelques années de réaménager un corps de ferme abandonné, sans demander l’autorisation ni l’aide des autorités en place. L’endroit est vite devenu un haut lieu de la scène alternative radicale : « Le Fouloir ». Avec le soutien d’artistes marginaux du coin et d’un public solidaire refusant de se laisser cadrer et normaliser par la bureaucratie municipale, les activités se multiplièrent, notamment des soirées musicales et dansantes à prix libres qui s’achevaient au petit matin. Mais « Le Fouloir » n’était pas qu’un simple défouloir festif. S’y tenaient également des débats enfiévrés par l’ambiance surchauffée, liés aux mobilisations en cours sur divers fronts de lutte. Un endroit très différent, donc, de ces « lieux insolites » que la municipalité se vante d’avoir multiplié.
Un squat ludico-artistique autogéré ne devant rien aux faveurs intéressées des pouvoirs locaux et se revendiquant d’agitation politique ne saurait avoir sa place dans l’ « éco-métropole ». La preuve : le 14 janvier 2011, les occupants du lieu sont expulsés. Une illustration parfaite des logiques à l’œuvre dans la métropole nantaise, tant Jean Marc Ayrault et ses séides semblent avoir repris à leur compte pour leur politique culturelle la célèbre devise de Margareth Thatcher justifiant le cours ultra néo-libéral de sa politique économique : « Il n’y a pas d’alternative. »

***

Il faut être un « bobo » doublé d’un gogo pour discerner quelques vertus subversives chez les artistes « provocateurs » que les « communicants »
du cru font passer pour « iconoclastes », à l’image de la célèbre compagnie Royal de Luxe, dont le directeur se targue de « bousculer les tabous du spectacle » en favorisant la « réappropriation populaire des espaces
publics », mais qui dans les faits se contente d’asseoir le pouvoir
municipal qui l’a faite reine. À Nantes comme ailleurs, voire plus
qu’ailleurs, l’« anticonformisme », la « transgression » et la « dissidence » ne sont que des labels apposés à des « frondeurs » autoproclamés.
En matière de « bouillonnement créatif » et de « mise en effervescence » de la population, la « révolution cultureuse » du Président Ayrault bat à plate-couture l’agit-prop euphorisante des autres métropoles hexagonales. Ce n’est plus l’« avenir radieux » stalinien, mais mieux encore : le présent radieux !

Jean-Pierre Garnier et les « Loubards pédés nantais » [3]

Notes :

[1Dans un billet publié sur le site de la Communauté urbaine de Nantes et titré “Cap sur le quartier de la création”.

[2Pour un suivi détaillé et désopilant des efforts de la troupe du Magic Ayrault Circus pour transformer Nantes en parc d’attractions ludico-culturelles « innovantes », consulter le site : http://lameformeduneville.blogspot.fr

P.S. :

Article 11 n° 11 mars-avril 2011

Rubrique : Le capital dans tous ses espaces



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