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Jean-Pierre Garnier
Un nouvel avatar de « la politique de la ville » : des « zones de sécurité prioritaires » aux zones d’enfumage participatif
Article mis en ligne le 21 mars 2013
dernière modification le 11 mars 2013

par C.P.
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Qu’on se le dise : la « politique de la ville » va connaître un tournant. Ce n’est pas le premier. Depuis la fin des années 1970, elle en a connu d’autres, sous cette appellation ou non, avec les résultats que l’on sait.
Mais celui-ci serait une fois de plus décisif si l’on en croit l’orchestration médiatique dont il bénéficie. Pour le saluer, l’une des deux gazettes quotidiennes du social-libéralisme en a fait récemment sa une avec ce
titre martial et triomphaliste : « La banlieue passe à l’acte » [1].
Certainement pas à l’attaque, effectivement, puisque, parallèlement
et de manière complémentaire à la mise en place de « zones de sécurité prioritaires » par le ministre de l’Intérieur Manuel Valls, peu après le
retour au pouvoir de la gauche de gouvernement, c’est dans une nouvelle forme de pacification « soft » que les jeunes habitants des « cités » sont appelés à s’engager.

La date choisie par le journal d’Edmond Rotschild pour faire part à ses lecteurs de l’importance de l’événement n’était pas due au hasard. Le même jour, le ministre délégué à la Ville, François Lamy, se rendait à Bobigny pour une première « rencontre de concertation » avec les
habitants des quartiers. La « concertation », avec la « participation »,
est en effet l’un des maîtres mots résumant le nouveau cours de la « politique de la ville ». Ce qui, à première vue, pourrait surprendre tant ces slogans creux sont usés à force d’avoir accompagné le lancement des plans calamiteux qui se sont succédés au cours des dernières décennies pour résoudre la « crise des banlieues ». Qu’à cela ne tienne ! Il suffira de changer le sens des mots pour donner un tour novateur à ce qu’ils désignent. Pour ce faire, un « concept » importé d’outre-atlantique
est mis en avant : l’« empowerment ».

Si l’on s’en tient à sa définition officielle, que adeptes hexagonaux de la politique qu’il recouvre se sont contentés de traduire en français tout en gardant le terme dans sa langue originelle — pour faire savant en même temps que paraître faire du neuf —, il s’agirait de « donner du pouvoir »
aux gens qui en sont dépourvus, à ces citadins de deuxième zone parqués dans les zones de relégation, pour en faire des acteurs à part entière,
et non plus de simples figurants, dans la « réhabilitation » de leurs quartiers. Car, comme le soulignait finement l’un des plumitifs de Libération, si le « bilan urbain de la rénovation urbaine est positif » — sans préciser pour qui —, le « bilan humain » laisserait beaucoup à désirer. « Les gens ont l’impression que ces politiques se menaient hors d’eux. Et parfois contre d’eux, déplorait ainsi un leader associatif assermenté. C’est terrible, parce que cela les a éloignés encore davantage de la politique. [2] »

La conclusion, dès lors, va de soi : pour les rapprocher de « la politique »
et, donc, en premier lieu, des politiciens du PS qui comptent bien tirer les bénéfices électoraux de ce rapprochement par le biais du droit de vote accordé aux habitants d’origine étrangère, pourquoi ne pas les persuader de « s’impliquer » — autre maître mot de l’idéologie participationniste — dans la mise en œuvre de la « politique de la ville ». Étant entendu, bien que cela ne soit pas crié sur les toits des barres et des tours, qu’ils resteront plus que jamais tenus à l’écart de la définition les grandes lignes de cette politique, de même que de celles de l’aménagement urbain en général et, au-delà, de la politique économique qui, « rigueur » accrue aidant, ne fera que « défavoriser » davantage les « quartiers » qui le sont déjà.

Mais l’empowerment n’est pas seulement un nouveau « concept » : il correspond à un ensemble de recettes. Testées et théorisées par Saul Alinsky, sociologue et activiste étasunien, « radical » autoproclamé et reconnu comme tel par la Revue des Livres, peu regardante, il est vrai, quant à l’usage inflationniste de ce qualificatif [3], ces recettes furent mises en œuvre dans les quartiers pauvres des É-U dans le années 1960 au moment même où la révolte grondait dans les ghettos. Ce n’était évidemment pas un hasard. Le community organizing dont S. Salinsky fut le promoteur infatigable ne visait pas à subvertir l’ordre capitaliste, mais à neutraliser la révolte des ghettos noirs en la canalisant et la détournant dans une voie
« positive », celle de la constitution des habitants en « communautés » dont les représentants seraient habilités à négocier quelques améliorations de leurs conditions d’existence en tant que citadins avec les autorités locales voire les entreprises, sans remettre en cause le système social dont ces conditions étaient le produit [4]. Il ne s’agissait donc aucunement de « prendre le pouvoir », comme en rêvaient à l’époque les leaders du Black Panther Party, emprisonnés les uns après les autres quand ils n’étaient pas assassinés par le FBI, mais de « dialoguer de manière conflictuelle » avec les pouvoirs en place, au besoin en mettant un peu la pression sur eux par quelques actions collectives extralégales (grèves des loyers, occupation de bureaux de fonctionnaires, sit-in…).

En fait, le community organizing a peu de choses à voir avec l’auto-détermination des fins et l’auto-organisation des moyens des couches dominées dans une perspective de lutte contre la domination et l’exploitation capitalistes. Il suppose l’existence d’« organisateurs »,
c’est-à-dire de spécialistes formés à l’« animation », puisés parmi les militants associatifs les plus dynamiques des quartiers populaires mais
aussi les plus « responsables », eux-mêmes cornaqués par des universitaires issus eux aussi, si possible, du milieu à encadrer.
Or, c’est précisément là le rôle imparti en France dans la « politique
de la ville » new look à une élite diplômée ayant échappé à l’« échec scolaire », c’est-à-dire à de jeunes cadres prêts à encadrer bénévolement durant leurs loisirs la jeunesse de leurs cités, qu’ils les aient quittées ou qu’ils y soient restés, en appliquant les préceptes de l’idéologie managériale en vigueur aussi bien dans les écoles de commerces ou d’ingénieurs qu’ils ont fréquentées, que dans leurs milieux professionnels respectifs :
« réussite », « coaching », « optimisation », « efficacité ».

Bien entendu, ces « activistes » propres sur eux se disent « engagés », mais pas au sens que revêtait ce terme à l‘époque de la « contestation » du système capitaliste. Au contraire, cet engagement vise plutôt à le renforcer sur le « front urbain » en incitant les jeunes gens des classes populaires à être partie prenante et agissante de la soi-disant « politique de la ville » reliftée sous le signe, pourtant bien défraîchi, de la « participation », auquel on ajoutera, pour faire bon poids, l’inévitable qualificatif de « citoyenne ». Autrement dit, il ne s’agit plus de militer contre l’ordre établi, mais en sa faveur en l’aidant à se rétablir sur de nouvelles bases, « démocratiques », comme l’avait noté le pape du situationnisme à propos de la reconversion conservatrice de l’intelligentsia de gauche dans les années 1970 [5].
En réalité, sous couvert d’inciter les habitants à « reprendre leur cité en mains », c’est à s’« associer » à une reprise en main par l’État qu’ils sont conviés.

Parallèlement à son lancement médiatique, cette stratégie est exposée sur le mode hagiographique qui sied dans plusieurs ouvrages rédigés par des chercheurs alignés, rompus à l’accompagnement « scientifique » des politiques étatiques concernant « la ville », réduite en fait aux zones urbaines dites « sensibles ». Ainsi retrouve t-on quelques paladins de la sociologie sociale-libérale d’inspiration tourainienne, tel Didier Lapeyronnie, qui a troqué pour l’occasion son alter ego habituel, François Dubet, pour un autre clone tourainien, Michel Kokoreff [6]. Figure aussi dans cet aréopage de conseillers bien intentionnés à l’égard des « cités » et de leurs habitats, l’indispensable Jacques Donzelot, également sociologue de son état et sociologue d’État, auteur d’un rapport pour le think tank « socialiste » Terra Nova, dont l’intitulé, Quartiers populaires : mettre les gens en mouvement, devrait se passer de commentaires [7]. On ne saurait oublier, dans la liste, la sociologue Marie-Hélène Baqué, grande prêtresse de la « démocratie participative » et conseillère sur la question de Ségolène Royale lors de sa résistibles ascension présidentielle, qui s’est surpassée pour intituler son nouvel opus : L’empowerment, une pratique d’émancipation [8].

Une émancipation assez paradoxale puisque « l’initiative venue du bas
pour remontrer vers le haut », selon la définition canonique de
l’« empowerment », est en réalité impulsée d’« en haut ». C’est-à-dire par l’État, depuis le ministère de la Ville jusqu’aux municipalités, avec le concours, dans les bureaux, de sociologues, géographes ou politologues à gages, et sur le terrain, des « organisateurs ». Symbole de cet émancipation par le haut, c’est à M-H Bacqué et au leader associatif assermenté déjà mentionné que le ministre de la Ville a confié une « mission d’étude » dont les conclusions devraient servir de base à la mise en route du « volet concertation » de la « politique de la ville ». « Refaire la cité », comme le promet le tandem Lapeyronnie-Kokoreff ? Ce sont plutôt leurs habitants qui risquent d’être une fois de plus « refaits » !

Inutile, pourtant, de s’étonner ou de s’indigner. Tout ce petit monde est parfaitement dans son rôle. À des titres divers, en effet, ils appartiennent à ce qu’un sociologue dissident appelle la « classe de l’encadrement » [9], ou, pour rester dans la filiation marxienne, à la « petite bourgeoisie intellectuelle » [10]. Conformément à la fonction de cette classe dans la division capitaliste du travail, les tâches de « médiation » auxquelles elle est préposée pour faire le lien entre celles de direction, réservées, par définition, à la classe dirigeante, et celles d’exécution, qui échoient aux classes populaires, correspondent à sa quadruple fonction : conception, organisation, contrôle et inculcation. « Mission accomplie », pourront donc dire les idéologues et les activistes néo-petits bourgeois de cette « politique de la ville » une fois de plus revue et corrigée. À condition, toutefois, que ses effets soient conformes à son impact normalisateur escompté.

Notes :

[1Libération, 9 janvier 2013.

[2Ibid.

[3Daniel Zamora, Nic Görtz,
« Être radical Réflexions made in USA pour radicaux pragmatiques », La Revue des Livres, n° 5, mai-juin 2012.

[4Objet ou sujet d’une thèse élogieuse de l’étudiante Hillary Rodham avant de s’appeler Clinton, S. Alinsky était considéré comme un modèle à suivre par Barak Obama quand il jouait les « éducateurs » parmi les siens avant de devenir politicien.

[5Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle, éditions Gérard Lebovici, 1988 ; Gallimard, 1992.

[6Didier Lapeyronnie, Michel Kokoreff, Refaire la cité, Seuil-République des idées , 2013.

[7Par ailleurs expert en
« sécurité urbaine » qui doit « être l’affaire de tous », comme il se plaît
à le répéter, Jacques Donzelot a eu la haute main sur le financement des cogitations de ses confrères via les appels d’offres en direction des chercheurs émanant du PUCA (Plan Urbanisme, Construction, Architecture) dont il présidait le Conseil scientifique.

[8Marie-Hélène Bacqué, L’empowerment, une pratique d’émancipation, La Découverte, 2013.

[9Alain Bihr, Entre bourgeoisie et prolétariat : l’encadrement capitaliste, Paris, L’Harmattan, 1989.

[10Jean-Pierre Garnier, Louis Janover, La deuxième droite, Robert Laffont, 1986. À reparaître, chez Agone, en avril 2013.

P.S. :

Agone, janvier 2013.

La chronique de Jean-Pierre Garnier



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