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Christiane Passevant
Élisée Reclus, l’anarchiste géographe de la terre et de la vie
Élisée Reclus et les États-Unis. Vers une philosophie de la Terre, Ronald Creagh (Éditions Noir et rouge)
Article mis en ligne le 21 mars 2013
dernière modification le 24 mars 2013

par C.P.
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Élisée Reclus et les États-Unis

Vers une philosophie de la Terre

Ronald Creagh (Éditions Noir et rouge)

Suivi du "Fragment d’un voyage à la Nouvelle-Orléans" par Élisée Reclus

« Si la géographie reste pour vous un corps étranger, pour ne pas dire hostile, vous devez vous situer, comprendre le monde où vous vivez, entrevoir où il va. Un esprit lucide ne peut pas ne pas se poser ces questions. »

Il s’agit en effet de « voir plus loin que son clocher. Ne pas vivre en pratiquant la politique de l’autruche. Prendre du recul par rapport à l’avalanche des informations qui nous lavent le cerveau. »

« Où sont passés les forêts enchantées, les lutins des prairies, les ponts du diable et les monstres marins ? Ces lieux qui appartenaient à tout le monde ont disparu de nos cartes. Les belles photos remplacent les odeurs sauvages de la forêt ; les manuels scolaires parlent d’espaces à gérer, de ressources à contrôler et de risques naturels. L’école doit-elle préparer de futurs hommes d’affaires, qui décideront comment fabriquer et vendre de la beauté ou bien doit-elle introduire l’enfant dans la grande famille humaine et la volupté du cosmos ? Non seulement les lieux, mais le savoir sur les lieux ont été ravis au peuple. Quant à la famille humaine, les discours présidentiels de tous les pays sont là pour lui désigner un nouvel ennemi.

C’est pour sortir de ce ghetto intellectuel qu’il est bon de remonter au 19e siècle, pour rendre visite à Élisée Reclus, géographe et enchanteur. On regardera silencieusement son initiation à la mer tropicale ; son émoi dans la découverte des États-Unis, avec leurs esclaves en Louisiane, leurs plaines et leurs métropoles. On découvrira de l’intérieur une autre manière d’être géographe. »

Rencontre avec Ronald Creagh, une rencontre pas comme les autres autour du "Fragment d’un voyage à la Nouvelle-Orléans" d’Élisée Reclus. Élisée Reclus, le voyageur, l’écologiste avant l’heure, Élisée Reclus l’anarchiste géographe de la terre et de la vie.

Le ghetto intellectuel

Christiane Passevant : Une image est frappante dans ton texte, c’est celle du « ghetto intellectuel » dont il faut absolument se libérer. Cette recherche autour du texte de Reclus a-t-elle déclenché chez toi ce désir de sortir du ghetto intellectuel ?

Ronald Creagh : J’ai tout d’abord découvert avec Élisée Reclus une géographie différente de celle qui enseigne les noms des capitales et le nombre de quintaux de blé produits dans tel ou tel pays. J’ai trouvé dans ses textes une géographie où l’on touche l’eau, où l’on regarde l’origine de la rivière, où l’on grimpe dans les arbres pour sentir leur odeur, c’est une géographie de la vie. Rien à voir avec la géographie fabriquée dans un contexte intello. Les textes de Reclus permettent une découverte de ce qu’est véritablement la géographie, autre que celle enseignée généralement, qui se résume à la gestion de la terre et au management. Cette géographie était pour moi un lieu interdit de la connaissance.

Élisée Reclus est tout à fait concret dans ses descriptions de la réalité de la vie, il fait aussi des allusions à des auteurs quasi inconnus, mais sans pédanterie. Il s’est naturellement inscrit dans une lignée de scientifiques qui mettent la science au service du peuple au lieu de la mettre au service des intellos dans les universités. C’est sans doute pour cette raison que Reclus a été mis de côté. Ses livres étaient populaires, il était lu par les paysans, ses écrits paraissaient en petites brochures.

Sur cette volonté de transmettre se sont greffées les expériences des bourses du travail et des universités populaires de l’époque. C’était une des expériences de la science : être au service du peuple. Les universitaires ont préféré lui donner une direction totalement différente et ont utilisé un langage abstrait, abscond pour finalement créer ce ghetto intellectuel.

Le troisième aspect, à la fois important et déconcertant de ses écrits, c’est sa poésie du monde et des grandes harmonies. Les géographes ignorent complètement certains des aspects de la géographie et, avec Reclus, on comprend mieux les théories contemporaines du chaos.

« L’anarchie de Reclus ne se contente pas d’une géographie du réalisé.
Elle est une recherche des potentialités. Car il refuse les frontières, les races et les nations, sa géographie n’aura pas pour but de fournir des cartes d’état-major pour les guerres futures, ni d’inculquer le patriotisme. Il croit à l’unité de l’humanité, et il préfère dégager la complexité des relations sociales et des rapports humains avec la Terre plutôt que de réduire la vie au squelette de cartes abstraites et de tableaux statistiques.

Car il s’agit de repérer les chemins que prennent les diverses collectivités humaines pour réaliser une société où chaque individu jouira de la pleine liberté. C’est là, très vraisemblablement, qu’il place le sens intime de l’histoire. Le Littré définit ainsi le mot "intime" : "Ce qu’il y a de plus profond dans une chose," "le plus au-dedans et le plus essentiel." Reclus renvoie ainsi à ce qu’il considère de plus essentiel dans l’homme, sa liberté, et il écrira plus tard divers articles et ouvrages qui sont une réflexion sur la culture et la philosophie de la liberté. Il ne suffit pas, en effet, de changer la société, de supprimer l’exploitation et l’aliénation. Il reste que chaque individu, quelle que soit sa race, jouisse d’une pleine liberté et puisse développer toutes ses potentialités. »

Géographie et révolution

Christiane Passevant : La façon d’écrire, d’enseigner d’Élisée Reclus va donc à l’encontre du ghetto intellectuel et d’une science au seul service d’une élite. La géographie, comme l’histoire, est-elle pour toi un outil politique révolutionnaire lorsqu’elle est au service du peuple ?

Ronald Creagh : Certainement. Mais dans le cas de la géographie, elle ne se développera en France qu’après la guerre de 1870, parce que l’on conclut que la défaite des armées françaises vient du fait que l’ennemi avait de meilleures cartes. D’où la décision de développer la géographie en vue des prochains conflits ; la géographie devient alors un outil militaire. Reclus n’est pas dans cette logique. En parlant des terres d’une région donnée, il explique quel type de produits à utiliser en prenant compte de l’environnement. Il n’emploie pas le terme écologie, mais pour lui, fondamentalement, la géographie revient à aider les gens à se situer par rapport à la planète terre, à découvrir la grande famille dans laquelle il inclut les animaux. Son intention est de faire découvrir les solidarités et l’environnement de manière à agir de manière positive et pour éviter toute catastrophe.

Un exemple, son projet de réaliser pour l’exposition universelle un énorme globe terrestre peint par les impressionnistes qui aurait permis au public de se situer sur terre. Malheureusement, on a préféré construire la tour Eiffel.

« Élisée découvre son trait fondamental : son lien consubstantiel à la Terre. Il se sent même, un moment, au centre de l’univers, mais il sait que c’est une illusion. Il trouvera par la suite l’expression adéquate :
“L’homme ne vit pas seulement sur le sol, il naît aussi de la terre : il en est le fils, ainsi que le disent toutes les mythologies des peuples. Nous sommes de la poussière, de l’eau, de l’air organisés, et que nous ayons germé dans le limon du Nil, que nous soyons sortis des éclats d’un chêne, que nous ayons été pétris de la terre rouge de l’Euphrate ou des alluvions sacrées du Gange, nous n’en sommes pas moins les enfants de la mère bienfaisante », comme le sont les arbres de la forêt et les roseaux des fleuves. C’est d’elle que nous tirons notre substance : elle nous entretient de ses sucs nourriciers, fournit l’air à nos poumons et nous donne ‘la vie, le mouvement et l’être’. Il est donc impossible que les formes terrestres, avec lesquelles la flore et la faune s’harmonisent d’une manière si admirable, ne se reflètent pas également dans les phénomènes vitaux de cette simple partie de la faune qu’on appelle l’humanité”
 ».

Élisée Reclus écolo ?

Christiane Passevant : Est-ce que l’on peut dire que Reclus est écolo avant l’heure ?

Ronald Creagh : Effectivement si l’on considère que le souci de la nature est omniprésent dans ses recherches. Néanmoins, il n’a pas le culte de la nature, car il pense que l’homme, et la femme bien sûr, doivent agir sur la nature et peuvent embellir l’environnement. Une de ses jolies phrases est : l’être humain est la nature prenant conscience d’elle-même. C’est une phrase extraordinaire.

Citation de Daniel Colson : « Le projet libertaire prend corps dans l’ensemble et la combinaison infinis des forces collectives et donc de tous les êtres de la nature, y compris les “forces telluriques” dont parle Élisée Reclus, “les continents et les îles qui surgirent des profondeurs de la mer et l’Océan lui-même, avec ses golfes, les lacs et les fleuves, toutes les individualités géographiques de la Terre en leur variété infinie de nature, de phénomènes et d’aspect port[ant] les marques du travail incessant des forces toujours à l’œuvre pour les modifier.” »

Élisée Reclus artiste

Christiane Passevant : Pourquoi Reclus est-il devenu géographe ? Et, après la découverte de ce manuscrit, quelle a été la résonance de sa démarche dans tes recherches ?

Ronald Creagh : Il est difficile de dire les raisons qui ont fait de lui un géographe. Ce que l’on peut dire c’est qu’avant tout, il vibre avec la nature. Lorsqu’il fait une escapade avec son frère et découvre la Méditerranée, il est tellement ému qu’il mord son frère à l’épaule. Il ont fait ensemble de très longues marches, par exemple de la région de Bordeaux jusqu’en Allemagne du Nord… Reclus adore vivre dans la nature, il la vibre.

Son itinéraire anarchisant est extrêmement important. À Saint-Imier lorsque le mouvement a commencé, il était là. Son anarchisme passe autant par ses écrits sur la géographie que par ses écrits sur l’anarchisme. Son approche de la géographie est complètement anarchiste. Il étudie les rapports de force, les interactions. Il va prévoir l’influence des États-Unis sur l’Amérique du Sud et prédit ensuite l’hispanisation des Etats-Unis. Dire cela en 1890, alors que l’on ne le constatera que plus d’un siècle plus tard, témoigne d’une lucidité extraordinaire.

Élisée Reclus a une vision des grands ensembles sur le très long terme. Par exemple, comment les pôles, les continents peuvent se déplacer… Sur ce plan, c’est un précurseur. Son anarchisme n’est pas uniquement politique, mais cosmique et se situe aussi dans l’art.

« L’histoire enseignée dans les manuels est d’abord une histoire nationale. Passons sur le calendrier des guerres du passé : il n’est plus autant à la mode. Il n’en reste pas moins que, à chaque tournant, l’enfant découvre les récits fondateurs officiels : ils servent à renforcer les frontières politiques ou religieuses. Chaque pays a ainsi ses héros nationaux, ses commémorations patriotiques et ses influences subtiles. L’influence de l’Angleterre est aussi passée par Shakespeare et par les jardins anglais. Les États-Unis ont, eux aussi, leur répertoire patriotique : de la théocratie puritaine et leur Nouvelle Jérusalem, prélude à une religion civique, jusqu’à la "destinée manifeste" et aux métamorphoses de l’impérialisme, rien de tout cela n’a échappé à Reclus, si ce n’est, peut-être, le fait que la peinture américaine s’est cantonnée, jusqu’au début du 20e siècle, à la célébration du pays, de ses batailles et de ses paysages. »

Ronald Creagh : Reçu à l’institut royal de géographie britannique, il prend la parole en tant qu’artiste. Il se veut complet. Mon intérêt pour Reclus vient peut-être de là et tient plus de l’ordre affectif qu’intellectuel. Parce que mon vrai métier, c’est d’être inspecteur de couchers de soleil. Je suis très proche et attaché à la nature. Un autre point qui me touche chez Reclus, c’est sa foncière honnêteté et chaque fois que je le lis, je découvre des choses nouvelles. Je ne suis pas d’accord avec tout ce qu’il a écrit — il n’est évidemment pas question d’un quelconque culte —, mais je me sens en communion avec lui. C’est quelqu’un que tu ne peux pas lire sans être touché.

Les États-Unis et le monde

Élisée Reclus « commence par une critique de la manière dont le pays se désigne et donc se voit. Premièrement, l’expression “Etats-Unis”, écrit Reclus, est impropre, parce qu’elle pourrait aussi bien s’appliquer au Mexique. Deuxièmement, dire simplement "the States" – Les États – c’est se considérer “comme s’il n’existait pas d’autres puissances auxquelles ce titre pût convenir.” Enfin troisièmement, utiliser le mot “Amérique” sans autre cérémonie, c’est dénier ce même droit aux autres États du Nouveau Monde. Cette dernière critique avait déjà été faite par Humboldt, en 1926 :
“Le mot ‘Américain’ ne peut pas continuer à être utilisé exclusivement pour désigner les citoyens des États-Unis de l’Amérique du Nord, et il serait souhaitable que cette nomenclature des nations indépendantes du Nouveau Continent puisse être fixée d’une façon commode, harmonieuse et précise à la fois.”
 »

Christiane Passevant : Tu as fait allusion au fait que Reclus évoque le rôle prépondérant des États-Unis sur l’échiquier mondial en particulier concernant l’Amérique du Sud et du Nord. Mais, au-delà, Reclus a-t-il pressenti la volonté expansionniste et impérialiste des États-Unis ?
Et, très important, a-t-il parlé de ce qui est à la base de la fondation des Etats-Unis, l’idée de Manifest Destiny, la destinée manifeste qui leur octroie la « mission » de porter la bonne parole et la civilisation aux autres populations ? Histoire évidemment de s’accaparer les matières premières des autres pays ?

Ronald Creagh : J’en parle dans le chapitre sur la guerre de Sécession. Si l’on compare le regard de Reclus à celui de Marx, il est différent. Quand Marx commente la guerre de Sécession, il le fait à travers les décideurs alors que Reclus s’intéresse aux Noirs ou aux intermédiaires entre les Noirs et les patrons blancs. Reclus étudiera les lieux de pouvoir lorsqu’il écrit sur les villes, Boston par exemple. Il a parfaitement conscience du pouvoir états-unien et de son influence, mais ne peut en parler directement car la commande des éditions Hachette stipule qu’il ne peut parler de politique. Il s’arrange quand même pour dire des choses. Il parle de progrès, de commerce mondial, et est conscient de la géopolitique en s’intéressant au processus de domination dans la société.

Élisée Reclus parle des Indiens et s’inscrit en faux avec les arguments de l’époque qui permettaient de déposséder les populations indiennes de leurs terres. Il montre que les Indiens avaient cultivé des terres et même exploité des mines. Il examine également la diversité des langues indiennes, ce qui est étonnant pour l’époque.

Lorsqu’il arrive en Louisiane, il est très choqué par les conditions des esclaves dans les plantations et décrit la manière dont les patrons blancs traitaient ces mêmes esclaves dans un texte saisissant :

« Dans les plantations du midi, les missionnaires itinérants sont plus rares, et d’ailleurs leur présence ne serait guère tolérée par les créoles, qui depuis longtemps se méfient de tous les voyageurs indistinctement. Les nègres ne peuvent assister au service religieux de la secte à laquelle ils appartiennent, à moins qu’ils n’habitent dans le voisinage d’une chapelle ou d’une église ; cependant ils ne sauraient se passer de rites religieux quelconques : les planteurs eux-mêmes savent que leurs nègres ont besoin d’une exaltation périodique pour s’étourdir sur les misères de l’esclavage. Tandis que les charmeurs de serpents et les adorateurs de gris-gris sont presque sans exception des nègres créoles, c’est toujours parmi les nègres américains qu’on choisit le prédicateur du camp. Aucune fête n’est complète, si aux libations et aux danses, ne succèdent des prières et un sermon déclamés du haut d’un tonneau par le pasteur en titre. Rien de plus lamentable que ces parodies religieuses auxquelles le maître invite parfois ses amis à assister.

Un soir, j’étais présent à l’une de ces fêtes, et mon âme en est encore navrée. Les riches planteurs se promenaient sous le péristyle de la véranda et respiraient voluptueusement l’air embaumé du soir ; les belles créoles, entourées de lucioles qui éclairaient leurs visages d’une lueur tremblotante, se balançaient nonchalamment dans leurs berceuses. Non loin de là, sous l’ombrage touffu des azédarachs, se pressaient les nègres de la plantation, honorés du regard souverain de leur maître, de leur maîtresse et des nobles amis. À quelques mètres de la véranda, sur un tonneau renversé, était juché le prêcheur larmoyant, éclairé par une torche fixée à une colonne de la maison. Il n’avait point de Bible, car il ne savait pas lire, et d’ailleurs la Bible est proscrite ; mais, dans une espèce de pose extatique, les genoux à demi fléchis, les mains jointes élevées à la hauteur de la poitrine, les yeux fermés, la tête rejetée en arrière, il récitait ou plutôt chantait d’une voix lente et plaintive des lambeaux de prières, des vers estropiés, des restes d’hymnes appris de quelque autre nègre dans une plantation du Nord.

À chaque instant s’élevait le rire cruel de ses maîtres, les plaisanteries se croisaient autour de lui ; mais il continuait impassible : il fallait contenter le maître, et ne pas être sensible à l’injure. Chose fatidique cependant ! Le pauvre esclave n’avait jamais appris et pendant plus de vingt ans n’avait récité qu’un seul sermon, et ce sermon, où les mêmes phrases revenaient constamment, avait pour texte la parabole du mauvais riche. “Oui, s’écriait l’esclave avec la plus étrange naïveté, vous êtes riches, vous êtes puissants, vous avez de l’or et de l’argent, et vous vous roulez sur les pierres précieuses, vous avez des voitures et des chevaux et toutes les joies de ce monde. Tous vous envient ; mais souvenez-vous que cette nuit même votre vie vous sera redemandée. Et vous serez damnés à tout jamais, vous irez dans l’étang de feu et de soufre, vous serez brûlés du feu qui ne s’éteint point, et rongés du ver qui ne meurt point, tandis que le pauvre nègre ira dans le sein d’Abraham, et sera consolé par le bon Dieu de ses misères et de ses souffrances !” Ces paroles de l’esclave me faisaient frissonner : elles me semblaient retentir comme un premier appel à la révolte et au massacre ; mais elles étaient tellement entrecoupées de hoquets et chantées sur un récitatif tellement étrange, que le sens en était presque complètement perdu pour les auditeurs. Et d’ailleurs les maîtres n’eussent jamais daigné comprendre les allusions naïves faites par le misérable esclave. Les rires ne cessèrent pas un seul instant, et quand le prêcheur descendit de son tonneau, la maîtresse de la maison lui fit donner une paire de pantalons et un verre de brandy. Il se confondit en remerciements devant celle qu’il venait de condamner au feu éternel. »

Ronald Creagh : J’ai voulu écrire ce livre comme une introduction à Reclus à travers son texte sur les États-Unis puisque c’est un sujet que je connais. Reclus a fait trois voyages aux États-Unis à trois époques différentes, dans les années 1850, pendant la guerre de Sécession et à la fin du XIXe siècle, ce qui lui permet un regard prolongé important, avec des sources multiples très bien choisies. Certaines notamment proviennent de militants anarchistes.

Une autre raison pour écrire ce livre est que les États-Unis sont un miroir pour l’élite française, elle y pose ses problèmes et tente de deviner l’avenir. C’est aussi dans ce contexte qu’il faut replacer Reclus.

Christiane Passevant : Quelles ont été ses idées et sa perception de la colonisation ?

Ronald Creagh : Son regard est très complexe sur le sujet et il faut éviter d’analyser celui-ci avec des critères actuels. La colonisation a commencé au début du XIXe siècle et était destinée à régler le problème ouvrier en envoyant une partie de la population dans les colonies. Reclus a toujours refusé les frontières, pour lui la terre est à tout le monde. L’idée que des Français partent s’installer dans un autre pays ne lui posait pas de problème. En revanche, pour que les Français s’installent, par exemple en Algérie, il fallait des troupes.

Christiane Passevant : Des troupes, des massacres et les expropriations des populations autochtones qui seront spoliées de leurs meilleures terres !

Ronald Creagh : Sur son analyse de la colonisation, les points de vue divergent. Il n’en est pas question dans ce texte sur les Etats-Unis. La censure exercée par Hachette est réelle et il ne parlera pas de Chicago avec les accents d’Upton Sinclair dans son célèbre roman, la Jungle. En revanche, il a écrit ce texte sur le marché de la viande :

« Les immenses parcs à bétail (stockyards) reçoivent par année jusqu’à dix millions de bêtes, que l’on nourrit sur place avec les produits des distilleries, puis que l’on dépêche en de vastes établissements, où le travail, en grande partie mécanique, se fait avec une sûreté de méthode étonnante : les animaux, à l’entrée même, sont déjà saisis par un nœud coulant, suspendus par la patte à une tringle de fer, et glissent vers le couteau du boucher : le sang coule, et fuit sur une pente inclinée, tandis que les cadavres continuent leur marche vers l’échaudoir et l’écorchoir, vers l’étal où la hache abat la tête et les membres ; ici l’itinéraire bifurque, chaque partie de l’animal, la carcasse, les chairs, la graisse, suivent leur voie respective et à chaque étape des groupes d’ouvriers spéciaux leur font subir les préparations qui les rapprochent de l’état définitif : dix mille bêtes sont, dans l’espace de quelques heures, emmagasinées sous forme de conserves. Ces boucheries livrent annuellement au commerce 500 000 tonnes et un milliard de viande en boîtes pour une valeur d’un milliard de francs. »

Christiane Passevant : Fait-il allusion aux différences de classes, très marquées dans les villes ?

Ronald Creagh : Oui, il est très sensible aux questions de classes. Je lui ferai un reproche cependant, c’est l’utilisation de clichés.

Il est très attentif aux groupes ethniques. Il fait une carte de l’immigration des différents peuples, d’Afrique, d’Asie et d’Europe vers les États-Unis. Il parle de la condition des femmes et des enfants. Ce qui n’est guère fréquent à cette époque dans son domaine.

Christiane Passevant : Tu parles de la vision panoramique de Reclus. Donc quelle est sa vision économique de la guerre de Sécession  ?

Ronald Creagh : Il a une vision géographique de la guerre de Sécession, il est convaincu que le Sud ne peut pas vaincre le Nord. Mais son analyse économique est erronée, il ne voit pas le Sud est terriblement endetté.

Reclus est l’une des rares personnes qui ait recueilli la mémoire de l’immigration française dans le Sud des États-Unis, en Louisiane.

Anarchiste géographe

« Sa géographie, intégrant faune et flore dans une vision globale, a profondément touché les populations modestes de son temps qui ont accédé à ses écrits. C’est ainsi que, décrivant une civilisation perdue, celle du haut bassin de Snake River, dans l’État d’Idaho, Reclus décrit les restes d’une mer asséchée : “Les sables, les argiles, et, sur quelques plages, des croûtes de silice racontent à grands traits l’histoire du bassin lacustre : ses eaux étaient douces et riches en vie animale, surtout en mollusques ; les poissons cyprinoïdes y étaient fort communs, de même que les ganoïdes, analogues aux ‘poissons armés’ qui vivent encore dans le Mississippi ; des arbres d’une flore semi tropicale ombrageaient les rives du lac, et des éléphants, des chameaux, des équidés, venaient y boire.” Ailleurs, il montre des êtres humains intéressés par leur milieu, diverses tribus indiennes du Brésil : “vivant avec les bêtes de la forêt, et partageant leurs mœurs, pour ainsi dire, ces Indiens et leurs congénères ont une connaissance singulièrement précise de tout le monde animal qui les entoure nulle part, l’instinct de la compréhension mutuelle n’est poussé plus loin…” »

Christiane Passevant : Dirais-tu que Reclus est un géographe anarchiste ou un anarchiste géographe ?

Ronald Creagh : C’est très difficile de répondre. Les deux probablement, mais il dit lui-même être anarchiste d’abord. C’est un géographe dans tout le sens du terme. Reclus n’a pas considéré la géographie comme un outil à utiliser dans des buts de propagande. D’après Kropotkine, il lisait un millier d’ouvrages par an. Ses connaissances géographiques sont incontestables et il a été l’un des premiers à parler de la dérive des continents.

Christiane Passevant : Du fait de ses recherches, de sa démarche, a-t-il remis en question l’étude même la géographie ?

Ronald Creagh : Absolument. Il a remis en question la géographie
sous plusieurs angles, le premier tient au fait que la géographie n’est pas innocente, que le choix de devenir géographe n’est pas innocent qu’il s’agisse de se consacrer à faire de la recherche sur les ressources pétrolières ou sur les conditions de vie d’une population. Le second angle est de tenir compte de la multiplicité des facteurs et non pas d’un seul. Le troisième est de garder un regard critique et d’être conscient des contradictions existant dans la société, dans la nature, dans le cosmos… Enfin, la géographie doit être pour le peuple et pas pour les multinationales [1].

Christiane Passevant : Quelle est l’actualité de d’Élisée Reclus
aujourd’hui ?

Ronald Creagh : Le plus fondamental, à mes yeux, c’est l’attention qu’il apporte à l’étude des rapports de force, donc de la domination. C’est une géographie des rapports de force, que ce soit avec la nature, entre les pays ou entre les classes sociales. Cet élément est toujours aussi actuel.
Que dire de plus ? Les visées de Reclus restent aujourd’hui aussi pertinentes et surtout — ce que les géographes lui ont reproché —, parce qu’il situe la géographie dans l’histoire. Ce qui oblige à tout relativiser, y compris les relations de domination et de pouvoir. Son analyse de la complexité du réel est aussi très importante, de même que ses critiques de l’impérialisme du langage qui font que sa pensée est très contemporaine.

« La réalité questionne Reclus par le filtre de son anarchie. Il juge stérile un travail de pur constat, et par surcroît étroitement enfermé dans une spécialisation. Il cherche moins à imposer des modèles ou des idéologies, qu’à scruter son champ d’observation pour créer une géographie des possibles.

À l’heure où notre planète révèle ses limites, où l’espace se réduit, mais où les populations se mêlent aujourd’hui plus que jamais, ouvrant la voie à de nouvelles complexités, Reclus, le géographe anarchiste, continue d’interpeller ceux qui œuvrent pour une géographie qui laisse aussi sa place à la colère, la compassion et les espoirs. »

Christiane Passevant : Pour avoir travaillé sur ce texte, que t’a apporté Élisée Reclus ? Sa démarche qui se veut à la fois anarchiste, scientifique, artistique, multidisciplinaire est-elle proche de la tienne ?

Ronald Creagh : Élisée Reclus m’apporte beaucoup, notamment par son regard sur les animaux, ce qui est nouveau pour moi. Tous les côtés latéraux de Reclus m’ont certainement influencé, plus encore que les aspects techniques qu’il développe. Mais ce qui me touche le plus chez Reclus, c’est son influence discrète sur les gens et les choses. Ce n’est pas quelqu’un qui se promène avec un drapeau. Mais par sa présence, on se sent mieux. Et c’est cela que je trouve le plus extraordinaire chez lui, avant tout le reste

Notes :

[1Il a écrit deux livres, Histoire d’une montagne et Histoire d’un ruisseau, qui étaient offerts en prix aux meilleurs élèves. Si je doute que la richesse de son vocabulaire ne décourage la lecture des adolescents aujourd’hui, il n’en reste pas moins que ce sont des ouvrages passionnants.

P.S. :

Cet entretien, enregistré le 1er février 2013, a été diffusé le 2 mars 2013 sur Radio Libertaire, dans l’émission des Chroniques rebelles.

Photos (C. Passevant) de Ronald Creagh lors de la présentation de son livre, Élisée Reclus et les États-Unis. Vers une philosophie de la Terre. Débat organisé par les éditions Noir et rouge au cinéma La Clef (Paris) le 2 février 2013. Photo de Ronald Creagh au centre Ascaso Durruti, le 28 juillet 2012.



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