DIVERGENCES 2
Revue libertaire internationale en ligne
Descriptif du site
Christiane Passevant
Même pas Mal
Film documentaire de Nadia El Fani et Alina Isabel Pérez
Article mis en ligne le 21 mars 2013
dernière modification le 4 mars 2013

par C.P.
Imprimer logo imprimer

Après Laïcité Inch Allah, Nadia El Fani se met sur la sellette avec son nouveau film coréalisé avec Alina Isabel Pérez. Ces deux films fonctionnent très bien en diptyque et sont d’ailleurs souvent présentés ensemble. Ce sont deux films documentaires essentiels pour comprendre la spécificité sociale tunisienne, la lutte des femmes et les aspirations d’une population après les années de dictature Ben Ali. Ces deux films, engagés et sans tabou, soulignent les opinions contradictoires et la vivacité du débat politique en Tunisie, même si, de l’Europe, on a tendance à céder aux clichés véhiculés par la méconnaissance de la situation et que l’on oublie trop souvent le caractère subversif d’une critique toujours présente en Tunisie, malgré les tentatives de l’étouffer. Même pas mal en est une représentation sans concession.

Le film relate le combat de Nadia El Fani contre les attaques violentes des islamistes, via Internet, dont elle a été la cible, n’hésitant pas à utiliser des images falsifiées et délirantes durant sa maladie. 
Le désir de vivre et de vivre libre de Nadia El Fani, comme son discours sans ambiguïté, sont évidemment dérangeants pour ceux qui s’autoproclament les uniques défenseurs de la morale.

Même pas mal se déroule comme un carnet de lutte, un constat très dur qui va bien au-delà de raconter les conséquences de son film, Laïcité Inch Allah, qui devait s’intituler Ni Allah ni maître, ou de s’apitoyer sur un épisode difficile de sa vie. Le double regard des cinéastes permet un recul et une analyse élargie non seulement de la situation, mais aussi de l’intime, de la maladie.

Nadia El Fani est une battante et les deux cinéastes, Nadia El Fani et Alina Isabel Pérez, utilisent avec brio le langage cinématographique pour démonter la propagande des bien-pensants, pour affronter la sottise et le mensonge.

C’est aussi une manière, pour Nadia El Fani, de réaffirmer son
engagement : « Mon esprit de rébellion s’est développé certes par mon histoire familiale, il n’est pas anodin d’être fille de communistes, mais
aussi par mon profond besoin et donc désir de liberté. J’ai toujours
considéré que mes films ne parlaient que de ça : la liberté. »

Nadia El Fani  : Quelle était la solution pour répondre à ce qui s’est passé ? Il n’était pas question que je me justifie auprès des islamistes en parlant de tolérance. Non. Finalement, il fallait montrer que ceux qui n’avaient pas de morale étaient justement ceux qui se prétendaient détenteurs de la morale religieuse. Mon film est accessible à tout le monde du fait de sa charge émotionnelle, et ma coréalisatrice, Alina Isabel Pérez, y est pour beaucoup car je suis incapable d’avoir aussi peu de pudeur. Il y a eu des moments difficiles au moment du tournage, du montage et de l’enregistrement du commentaire. En général, dans mes films, je m’en tire toujours par l’humour ou l’ironie, mais je ne vais pas dans l’impudeur. Cependant, je pense que c’était nécessaire, dans ce film, bien que nous ayons choisi un certain style pour montrer les photos.

J’espère que Même pas mal sera diffusé en Tunisie. Par chance, il le sera par TV5 en même temps que Laïcité Inch Allah. Parce que c’est un moyen de dire : « mais qui n’a pas de morale ? Est-ce moi parce que je dis que je ne crois pas en dieu ? » Pourtant, je n’ai jamais menti, ni insulté, ni frappé quelqu’un. Ce n’est pas parce que l’on ne croit pas en dieu que l’on se place en dehors de la morale. En revanche, ceux qui se prétendent religieux sont beaucoup plus en dehors de la religion et de ses préceptes quand ils font ce genre d’actions contre les personnes. J’espère que cela sera reçu par le public tunisien.

Mais la question demeure : comment diffuser le film en Tunisie ? Je fais des films depuis vingt ans et c’est justement dans les pays arabes qu’on ne les voit pas parce que ce sont des films subversifs. En revanche, aujourd’hui, on commence à savoir que j’existe. C’est un petit bon point.

Les gens ont mal interprété le fait de déclarer que je ne crois pas en dieu. Il faut casser ces tabous des islamistes qui tentent de faire croire que les laïcs sont pour l’athéisme obligatoire. Ils font le parallèle avec les communistes et comme je suis fille de communistes, c’est facile pour eux de dire : « elle veut imposer la laïcité ». Mais si on voit le film, c’est un mensonge, à aucun moment, j’évoque le fait d’imposer la laïcité. Si j’ai dit que j’étais athée, c’était pour pointer du doigt le problème de la liberté de conscience dans notre société. Est-ce que la liberté de conscience est respectée alors que l’on n’a pas le droit de déclarer son athéisme ? C’est quand même le point fondamental d’une démocratie. S’il n’y a pas de liberté de conscience, je ne vois pas comment il peut exister une liberté politique. Si l’on accepte que la religion soit au-dessus de tout, comment élaborer des lois civiles ?

Lorsque Courbet a peint l’Origine du monde, celui qui l’a acheté a caché le tableau. Mais c’est formidable de pouvoir exposer aujourd’hui ce tableau au musée d’Orsay. Vous rendez-vous compte si l’on ne peut plus faire cela ? Je suis convaincue que si je publie ce tableau sur ma page Face Book, je serai censurée et l’on fermera ma page. On a le doit de publier des pages qui appellent au meurtre de quelqu’un-e (J’ai mis dix-huit mois à faire fermer la page de menaces à mon encontre. J’ai déposé des plaintes en justice sans pouvoir faire fermer la page qui dévoyait mon image en montrant des choses horribles qui ne sont pas toutes dans le film). Mais le jour où j’ai publié par solidarité la photo de cette jeune Égyptienne qui s’était photographiée nue et s’était posté sur Internet, de même que des photos de Tunisiennes nues et enlacées, on a fermé ma page. C’est quand même extraordinaire ! Nous sommes dans un monde de fous où il est plus important de ne pas montrer une femme nue que d’appeler au meurtre de quelqu’un.

— Comment expliquer l’attitude silencieuse des intellectuel-es ? Est-ce la peur ?

Nadia El Fani : C’est la volonté de rallier le plus possible de voix aux élections. J’espère que beaucoup comprendront que ce n’est pas avec ça que l’on gagne des élections. Encore une fois, le fait de dire, nous sommes tous [et toutes] musulman-es, ce n’est pas un argument politique, donc je trouve déplorable que la gauche ait été entraînée sur ce terrain-là en Tunisie. Personnellement, j’ai perdu le soutien de beaucoup d’ami-es de gauche parce qu’ils estimaient que ce n’était pas le moment. C’est ne pas reconnaître à l’artiste le droit à l’expression, et c’est déplorable de la part de la gauche. De plus, je pense que c’est une erreur. Il est important de prendre date en politique, aujourd’hui on perd les élections parce qu’on est pro laïcs, mais dans dix ans, dans quinze ans, le peuple ne pourra pas dire qu’on a changé d’avis. Il faut le dire haut et fort qu’on est pro laïcs, qu’on l’a toujours été, et ne pas le cacher. En même temps, il faut expliquer la laïcité.
On perdra peut-être les élections, mais on les gagnera un jour et beaucoup plus légitimement que si l’on ment aujourd’hui. Mais là-dessus, nous ne sommes pas d’accord !

P.S. :

Cet entretien avec Nadia El Fani a été réalisé à Montpellier, le 1er novembre 2012, dans le cadre du Festival international du cinéma méditerranéen après la projection de son film documentaire, Même pas mal.

Présentation, transcription et photos de C. Passevant.



Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.80.4