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Gonzo Pedrada
Une proposition libertaire pour la Cuba actuelle
Article mis en ligne le 21 mars 2013
dernière modification le 24 février 2013

par C.P.
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Ces derniers mois a surgi une large et prolifique polémique autour des difficultés et des paradoxes de la situation cubaine actuelle, à laquelle ont participé des penseurs importants, cubains et étrangers, en personne ou à travers différents espaces, principalement virtuels. Les idées que ces personnes expriment sur Cuba ces derniers temps créent un éventail de possibilités qui, réelles ou non, dessinent un horizon social complètement nouveau par rapport à l’expérience de l’île au cours des cinquante dernières années.

D’après nous, il y a deux réalités de notre pays qu’il est important de souligner, sans aller au-delà dans leur explication, puisqu’elles ont déjà été largement analysées et exposées :

La question économique, dans la Cuba actuelle, est extrêmement compliquée, et la fameuse brèche entre riches et pauvres, dont l’État cubain parle sans cesse concernant les autres pays, se reproduit crûment dans l’île, ce qui en soi n’a rien d’inédit dans notre histoire.

Ce scénario de pénurie pour la majorité de la population contraste particulièrement avec les possibilités énormes d’une gérance techno-politique issue de l’appareil d’État et du Parti, et dont on devine l’existence, parfois même palpable, mais qui cache ses affaires intimes du regard du Cubain moyen. Cuba est une petite île, mais elle est grande quand on commence à parler de comptes bancaires ou de maisons somptueuses. Dans cet esprit, la culture de la micro-entreprise (ou travail à son compte) sur le seuil des maisons et la consommation dans les boutiques de récupération de devises (TRD) et les discothèques ne peuvent pas montrer à la population ce que certains espaces civiques ou politiques pourraient fournir.

Pour cela, le problème de la consommation, ou plus exactement du
niveau de vie de la population, est extrêmement important, car il
représente l’antichambre de la question de la crise économique nationale, déjà évoquée : les principales images de la crise ne sont pas les impayés
aux entreprises étrangères qui font des affaires à Cuba, ni les possibles considérations numériques dont il est peut-être question dans les couloirs de l’ONU.

La crise économique cubaine commence et termine par le Cubain moyen, et celui-ci, avant de penser au développement du PIB national ou à la position de plus en plus précaire de Cuba dans la liste des pays de la région, réfléchit à la disponibilité de CUC dans son livret d’épargne familial, ou à acheter un frigo — ou un lecteur DVD, à chacun ses priorités — ou encore à réparer une partie de la maison, qui lui rendrait la vie plus facile. Et ce sont ces réalités, à ras de terre, qui font le pays, que ceux qui sont installés sur leurs estrades supérieures le veuillent ou non. Si les réalités de la majorité de la population ne s’améliorent pas, il n’y aura pas d’amélioration nationale. Cela ne veut pas dire autre chose que : seul le bien de la majeure partie de la population peut faire réussir une proposition vers la sortie de la crise.

Et c’est là qu’entrent en jeu les possibles issues à cette situation compliquée. La rénovation économique de l’Etat cubain, dont on parle tant, répond à la rupture holistique et inévitable d’un paradigme de civilisation dont les niveaux d’autocratie (aussi bien vers l’intérieur que vers l’environnement proche) ont permis sa négation actuelle à travers des solutions diverses, qui vont entre autres de l’adaptation, par apathie ou convenance, à l’éloignement des racines — par l’émigration et /ou le mépris vers certains élements de la notion culturelle nationale — ou encore la vivisection du corps politique avec des instruments idéologiques de différents types.

Nous arrivons alors à la seconde réalité que nous voulions souligner :

L’État cubain ne produit pas une quelconque révolution, et la réforme économique actuelle est avant tout politique.

Devant les faits évidents depuis 2008 de corruption institutionnalisée à tous les niveaux — qui ne peuvent pas cacher la possibilité de luttes et d’intrigues de palais —, et la position hypocrite de continuer à demander (à exiger même) au peuple du temps et de la confiance, il est naïf et irresponsable de penser que la « bataille contre la bureaucratie et la corruption » de l’État, dans les limites de la situation actuelle, puisse mener à autre chose que la conformation d’un type de fonctionnaire efficace aussi bien dans la verticalité et le volontarisme politique que dans le pragmatisme corrompu.

En prenant en compte les chemins post-communistes russe, chinois, vietnamien et coréen, et après avoir accusé les mesures antipopulaires et réactionnaires issues de l’agenda du PCC — à travers ses « Grandes lignes » économiques, et les objectifs de la réunion de janvier 2012 — il est infantile de concevoir non pas une reformulation émancipatrice et libératrice de l’appareil politique cubain, mais même seulement la réorganisation et le rafraîchissement des consciences stalinistes tropicales typiques de l’époque de Fidel. Comme les anciens maoïstes chinois de la Chine de Tien’anmen, les fonctionnaires communistes cubains et toute leur contradictoire cohorte se plieront au maître capitaliste.

Pour cela, la structuration actuelle de l’appareil d’État cubain est indispensable (avec quelques variations cosmétiques pour l’éloigner encore plus du contrôle populaire). Prenez note de toutes les mesures unilatérales mises en œuvre jusqu’à présent — par exemple, ce nouveau groupe entrepreneurial sucrier, spécialisé, tout-puissant et hors de tout contrôle, dont il vaut mieux ne pas prononcer le nom clinquant, ou l’omniprésente Contraloría (bureau de contrôle) — et les forme et méthodologie de l’agenda du Parti, déjà évoquées. Aucun type de démocratie ne pointe son nez sur l’horizon de l’État cubain, et cela ne peut signifier que conservatisme et tendance à l’usurpation capitaliste, marquée par le verticalisme bureaucratique et les querelles pour le pouvoir et les deniers.

Les nombreuses analyses dont nous parlions au début de ce texte notent l’étroitesse des mécanismes politiques existant à Cuba, y compris les promesses de l’État encourageant un traitement efficace de la situation actuelle. Les principales variantes idéologiques et stratégiques qui réfléchissent aux problèmes que nous venons de souligner se sont présentées de façon claire, avec comme spécificité que celles produites sur le territoire national sont peut-être les moins amples et les plus ambiguës, sans doute pour des raisons connues et reconnues.

Les positions qui adoptent l’autogestion du point de vue de la gauche ont même été prises en compte, allant jusqu’à l’acceptation de propositions anarchistes et libertaires [1]. Je voudrais m’arrêter quelques instants sur certaines idées liées à cette proposition et à sa nécessaire insertion dans un scénario plus large de pratiques civico-politiques. Et nous voudrions commencer par la même idée que nous avons souligné il y a quelques paragraphes, concernant la consommation et le niveau de vie de la population cubaine :

La situation économique cubaine actuelle présente une double spécificité qui coupe à vif : d’un côté, elle induit des sentiments et des positionnements individualistes — dans leurs aspects les plus conservateurs —, consuméristes et pro-capitalistes, à des niveaux parfois extrêmes [2]. La pénurie, l’inflation évidente, le retard technologique, la pratique politique verticale et centraliste de l’Etat cubain, particulière mais historique — socialisée dans son aspect le plus quotidien — fermée à toute ouverture démocratique, et même l’appartenance à une culture occidentale et libérale ; tout ceci et bien plus fait que plusieurs secteurs de la population cubaine actuelle misent sur toute pratique qui encourage l’essor individuel dans sa recherche de possibilités de (re)production de modes de vie plus convenables et efficaces.

Cette vision de la société cubaine actuelle et future peut être valable jusqu’au point où la conception d’individu commence à contraindre négativement la conception de communauté. Indubitablement, le capitalisme — comme réalité énervante ou comme épistème / nemésis de la technologie — dans n’importe laquelle de ses variantes lights ou totales est par essence un ennemi de toute communauté, y compris la communauté capitaliste. Et il ne s’agit pas là de rhétorique politologique ou d’absurdité utopique : c’est pour cela que le capitalisme a échoué non pas dans la majorité mais dans toutes ses applications, vu que son efficacité n’est applicable que dans sa dimension classiste, et pas quand il s’agit d’analyser par pays ou par lieux spécifiques. La question n’est pas dans quel pays l’idéal libéral est plus ou moins efficace, mais dans quel pays n’a-t-il pas influencé négativement et fondamentalement le devenir historique, et la réponse est concluante : seuls les classes et les secteurs dominants de n’importe quel pays capitaliste sont convaincus que l’application extrême de l’idéal libéral a été favorable à l’essor historique du pays qui est le leur. Et seuls les pays hégémoniques du modèle libéral au niveau mondial gobent l’infamie de son efficacité totale.

Une fois de plus nous arrivons, d’après nous, à la question-clé concernant les garanties de tel ou tel régime de civilisation à construire : le bien de la communauté, c’est-à-dire le bien des communautés, est le chemin à suivre. Et le capitalisme, avec son règne de la propriété individuelle — même dans ces communautés de propriété privée — a démontré sa totale inefficacité comme créateur de bien social.

Cette caractéristique fondamentale se projette avec plus ou moins d’intensité selon des scénarios différents, et c’est dans ceux de la périphérie qui entoure le noyau développé qu’elle est la plus visible : Cuba, du coup, n’a jamais été et ne s’est jamais sentie dans la position des plus privilégiés dans la réalité du capital… et ne le sera jamais. Ceux qui croient dans l’avènement d’un futur promis, même après une étape de forte implosion capitaliste dans notre pays, doivent se rendre à l’évidence, notre place dans cette communauté appartient au passé, elle est et pourrait être des plus précaires. Cela n’a pas d’autre nom que celui de développement inégal, sur lequel les experts capitalistes sont les premiers à s’appuyer.

Voyons maintenant l’autre pôle de la spécificité du moment que traverse Cuba actuellement : bien qu’il soit évident que la situation est critique et que le nombre de personnes dont les positions et les attitudes penchent pour la revitalisation de l’idéal (néo)libéral, les possibilités réelles de concrétion effective des dynamiques les plus radicalement négatives de cet idéal sont pour l’instant faibles. Et cela grâce à l’essence contradictoire et spéciale du régime existant, qui — c’est évident — à la restauration du capital, mais qui reste rétif à abandonner les espaces conquis par l’étatisme socialisto-bureaucratique, qui seraient alors évidemment incapables de se maintenir.

En effet, le propre fondement totalitaire du chemin choisi [3] rend impossible, aussi bien légalement que politiquement, au moins pour l’instant, la généralisation dans notre société des procédés capitalistes.
Les principales entreprises productives et de services du pays se présentent encore comme propriétés de l’État — l’idée de la propriété populaire a été abandonnée depuis longtemps — et patrimoine du peuple cubain. Bien que nous pensions que la voie vers la privatisation de ces espaces, et la création de mécanismes pour le développement d’autres déjà privatisés, est déjà en cours de construction, ce processus est encore incomplet car il n’y a pas de personnes juridiquement individuelles auxquelles les confier. Le grand problème est que cette voie (c’est évident, et ça ne peut pas être autrement) se construit dans le dos du peuple, et c’est cela qui définit son achèvement presque définitif.

Et c’est grâce à ce processus antipopulaire mais partiel que les positions de gauche ont encore des possibilités d’action devant l’avalanche quasi-certaine de modernité qui nous attend, avec tout son Internet, son omniprésence consumériste et de soit-disantes libertés pour faire ce que l’on veut, y compris le mal absolu en toute légalité.

Et dans ce scénario présent et plus qu’imparfait, les praxis autogestionnaires de gauche et l’anarchisme ont un rôle à jouer. Et ceci bien que, comme le note l’universitaire reconnue Marlene Azor : « La majorité des intellectuels de gauche cubains dans le pays ont une claire exigence de démocratisation du système mais de manière encore très générale : socialisation de la propriété et socialisation du pouvoir. Des demandes qui, si l’on ne les ancre pas dans des institutions et des droits précis avec des développements juridiques concomittants, restent par leur généralité à l’état de « souhait », impossible à incorporer à l’ensemble des demandes citoyennes » [4]. Et concernant ce que plusieurs auteurs ont appelé ces derniers mois la « nouvelle gauche » cubaine — dans le cadre de laquelle s’insèrent les anarchistes — elle ajoute :

« Une autre partie de la gauche, que l’on peut décrire comme une Nouvelle Gauche, propose la demande de changements structurels en prenant ses distances avec la tradition autoritaire de la gauche héritée à Cuba, mais en même temps, se concentre sur l’environnement communautaire sans envisager les institutions et les procédures, ni les changements juridiques nécessaires pour construire une démocratie autogérée au niveau local ou national. C’est la faiblesse fondamentale de l’agenda de cette nouvelle gauche à Cuba, le développement faible ou inexistant des institutions nécessaires, des procédures de fonctionnement de ces institutions, ainsi que les nécessaires changements juridiques qui la rendraient possible aussi bien au niveau local que national » [5].

Nous considérons que c’est la cœur de la question, non seulement pour les positions de gauche à Cuba dans la situation actuelle, mais également pour quiconque cherche à envisager un futur viable à construire dans notre pays. Plus précisément, le problème réside dans le fait qu’aussi bien les pratiques ou les positions qui tendent vers l’idéal (néo)libéral que celles de la gauche étatique traditionnelle — staliniste, sociale-démocrate ou quelque soit le nom qu’elle choisisse — sont convaincues que la création d’un système juridico-politique avec un minimum de libertés démocratiques sur une base étatique est le seul chemin à suivre. Et l’anarchisme traditionnel n’incluse pas ces considérations parmi ses fondements.

Cependant, nous croyons que le sujet de notre analyse, les possibilités de praxis anarchistes dans la situation cubaine actuelle, doit refléter quelques unes des questions posées par l’univers de la démocratie libérale, synthétisées dans les extraits cités du travail de Marlene Azor. Depuis 1959, les pratiques libertaires y autogérées de gauche ont été particulièrement minimisées, ce qui signifie qu’à l’heure actuelle il reste trois options si l’on veut couper court à la totalisation capitaliste (pensez aux exemples déjà mentionnés de la Russie, de la Chine et du Vietnam) :

La lutte pour la conformation d’une république fédérale anarchiste cubaine. Ce projet nécessiterait un élément impondérable essentiel : la création d’une hégémonie libertaire qui permettrait l’élargissement et l’efficacité de nombreuses communautés de tout type au niveau national, qui présente un paradigme acceptable pour la population, et qui soit suffisamment puissante pour pénétrer les autres positionnements politiques. Cette option est évidemment hors de portée dans un futur proche. Les pratiques anarchistes existent dans notre pays depuis le 19e siècle au moins, et elles n’ont jamais atteint de tels niveaux.

Face à l’impossibilité de faire disparaître l’appareil d’État actuel, il ne reste qu’à reprendre le niveau d’analyse et le travail coupé net dans les années 1960, mais en l’adaptant aux conditions actuelles, ce qui signifie déployer une praxis la plus authentique possible dans le cadre d’une démocratisation économique et politique de la société cubaine, ce qui doit passer inévitablement par la restructuration de l’appareil législatif. Et bien que cela doive se faire, forcément, sous l’existence de l’État, les Cubains auront toujours comme échappatoire le fait que l’on ne proclame pas l’irréversibilité du Socialisme Cubain dans la continuité d’un insondable limbe capitaliste.

Voilà pourquoi nous considérons comme une priorité, aussi bien pour le positionnement anarchiste cubain que pour celui de la gauche en général, le fait de se saisir de la large palette de ressources politiques issues de la résistance progressiste historique et de la gauche la plus tolérante et inclusive – dans la mesure du possible. Pour reprendre les termes de Dilla, dans ces moments-ci il n’est pas possible d’exiger des droits et des espaces propres sans accepter ceux des autres, et bien sûr, sans perdre de vue deux éléments fondamentaux : le maintien de la souveraineté nationale — vu qu’elle seule pourrait nous faire saisir nos propres limitations face à d’autres nations plus puissantes — et le maintien des réalisations populaires acquises.

Bien que la situation actuelle soit suffisamment spéciale au point de produire des pratiques tendant vers la mobilité autogérée et libertaire, dont nous sommes sûrs qu’elles existent quelque part à Cuba, nous ne croyons pas qu’elles soient suffisamment attractives. Une législation qui définisse des espaces économiques pour des pratiques autogérées et coopératives à Cuba — un sujet que l’agenda du PCC n’envisage d’aucune façon — aurait besoin d’un cadre plus large de développement qui les définissent comme des forces de proposition, positives et souhaitables. Et pour cela il est indispensable de balayer toutes ces ignorances et ces intentions démissionnaires qui continuent, à Cuba comme à l’étranger, d’étiqueter la société cubaine comme obtuse et politiquement inculte.

Dans ce scénario, cohabiter avec d’autres pratiques économiques et idéologiques est une nécessité du corps anarchiste cubain. Le cas des Dames en blanc, le journalisme et le syndicalisme indépendant (« dissident »), le futur kaléidoscope possible de partis politiques, la blogosphère et d’autres tribunes de notre société civile et politique doivent être prises en considération pour ce qu’ils sont : des espaces de participation de la citoyenneté cubaine qui, quelque soit leur position, ont tous les droits d’être analysés, appuyés ou rejetés par elle. Ce n’est pas à l’anarchisme de Cuba, au-delà des appréciations de principe, de méthode ou de stratégie, de définir leur destin… c’est le citoyen cubain qui décidera en ultime instance.

Et c’est là que nous considérons opportun de souligner ce qui était évoqué dès le premier paragraphe de ce texte : jusqu’à présent, toute la réflexion la plus poussée sur la situation actuelle ou future de Cuba s’est développée majoritairement dans des espaces virtuels et, spécifiquement, liés à Internet, c’est-à-dire plus ou moins éloignée des possibilités informatives du Cubain moyen. La question de l’information et de l’éducation, même dans la pratique anarchiste, est essentielle. Nous sommes convaincus que les actions autonomes sont parfaitement développables, même sans appartenir à l’idéologie libertaire et sans nécessité de mobilisation ou d’organisation préalable. Il y en a de nombreux exemples convaincus à Cuba, même dans l’illégalité, et l’État cubain et ses ramifications sont au courant des solutions efficaces et têtues du peuple cubain en communauté.

Cependant, l’action autonome spontanée (bien que puissante) n’est pas la même chose que l’action avec des objectifs réfléchis, et assurément la praxis autonome de n’importe quel type, y compris libéral, n’a rien à à voir avec l’autonomie libertaire. On en trouve la preuve dans des pays aux bases éminemment communautaires avec un long héritage de coopération comme certains pays asiatiques et latinoaméricains. Même de nos jours, des exemples comme ceux de la Chine ou du Vietnam proposent des pratiques, des consciences et des destins fortement enracinés dans la coopération communale des villes paysannes, qui cependant (et c’est là la problématique essentielle) sont tributaires d’un cadre plus large de mercantilisation et de consommation capitalistes qui installe ses nœuds puissants dans les mégavilles. C’est dans ces dernières que se développe le destin des sociétés actuelles, même dans les pays majoritairement agricoles, peu développés et dépendants en grande partie de ceux dont l’avancée des services et des industries fait penser que la classe ouvrière a disparu.

À Cuba, ce n’est pas complètement différent. Dans notre pays, il n’existe pas de communautés paysannes, et celles formées après 1959 se sont révélées dans leur quasi totalité inefficaces. Notre objectif n’est pas de réfléchir sur ce sujet, il suffit de signaler que les plus efficaces de ces coopératives sont précisément celles de crédits et de services (CCS),
c’est-à-dire celles qui ont le moins de visées d’émancipation anticapitaliste. Par conséquent, le futur de l’anarchisme cubain doit se définir dans les réalités des villes, et comme il existe déjà des espaces définis d’ouverture économique (bien que pauvres et étroits), ils doivent être mis à profit dans des directions qui permettent le développement de pratiques progressistes, émancipées et de gauche, même si elles ne communient pas avec les idées anarchistes.

Les mesures adoptées par l’État cubain, misérables et éminemment contraires aux idéaux anticapitalistes, encouragent paradoxalement des espaces d’apprentissage et de coopération entre les travailleurs. La culture du timbiriche (petit kiosque) peut également être mise en relation avec la communication horizontale et la coopération : il y a suffisamment de commentaires de nombreux Cubains qui se sont lancés dans l’aventure incertaine de la micro-entreprise, et mettent en évidence la politique abusive d’impôts et le refus obstiné et inexplicable de l’État de mettre en place des marchés de gros qui bénéficieraient non seulement au petit commerce privé (et nous répétons, petit), mais également à l’ensemble de la population cubaine. Ces petites initiatives privées précaires feraient bien de s’unir et de profiter des bénéfices d’une coopération amicale, même si elle n’est que temporaire, au lieu de jouer le jeu d’une compétitivité fausse dont elles savent qu’elle les mènera à la faillite dès le premier souci financier — elles le savent avant même de se lancer ! — ou de continuer à accepter un avenir incertain, soumis à des impôts léonins et une législation dépravée.

D’autre part, récemment des permis ont été délivrés concernant la location de salons de coiffure ou d’autres activités comme la réparation d’appareils électroménagers, lesquels ont besoin pour fonctionner d’un approvisionnement que l’Etat n’est pas en mesure d’assurer, laissant se débrouiller seules les personnes qui se consacrent à ces activités. À nouveau, nous voyons dans ces scénarios des potentialités énormes pour la recherche d’attitudes qui fournissent non pas le germe de l’ambition démesurée vers plus de pouvoir, plus d’argent et plus d’égo, mais la création d’appropriations de travail qui se traduiraient en de véritables champs de libération. Toutes ces zones ponctuelles de travail peuvent même apporter aux communautés où elles se trouvent un développement et une organisation matérielle, rendant la vie quotidienne plus supportable et régulière, et encourageant les évaluations citoyennes sur les autres entreprises et capacités, privées et étatiques.

Pour en finir avec les exemples de possibles pratiques qui soient à leur tour méthode, source et réussite, notre Constitution obsolète et percée contient une possibilité unique de création législative de la part de la population — puisque nous voilà dans une ère de rénovation et de recherche de solutions, pourquoi ne pas aller plus loin ? — en un lieu que ne permet aucun niveau des assemblées du « Pouvoir Populaire ». Des pétitions massives sur des points précis et divers, à peine signalés ou bien inexistants dans l’agenda récent du PCC, suffisamment éloignés de ce qui peut être considéré comme relevant de la souveraineté nationale ou la clameur populaire, ou dépourvus de pétulance et d’irresponsabilité politique ou citoyenne, tout cela établirait des progrès mémorables dans la création de positions et de conceptions dans l’ensemble du panorama de gauche ou progressiste cubain.

Si jusqu’à présent il n’est pas suffisamment clair qu’aucune des propositions faites n’a comme objectif d’insérer les actions et projets autonomes de gauche et / ou libertaires présents et futurs dans un possible scénario de luttes politiques axées sur les minauderies avec des démocrates d’un nouveau type ou des républicanismes dans le plus pur style post-moderniste, alors nous le disons noir sur blanc :

La gauche cubaine doit se concentrer sur les réclamations les plus légitimes et précises de la majorité de la société cubaine, sans perdre de temps avec des réclamations cosmétiques ou insensées, un large cadre d’action qui peut définir jusqu’à quel point la restauration capitaliste sera totale ou non. Et dans ce scénario, les positionnements de personnes engagées dans l’autogestion et libertaires peuvent jouer un rôle essentiel, en présentant des destins qui peuvent fournir aux Cubains une société plus juste, équilibrant des ambiances communes et raccourcissant les distances par la coopération et la solidarité. Et, par-dessus tout, en ayant pour maxime : un meilleur État, d’accord ; encore plus d’État, jamais.

Notes :

[1Certaines raisons, dont une est peut-être liée à la pauvreté économique qui apparaît sur la scène quotidienne cubaine, rendent difficile d’imaginer une autogestion capitaliste ou de marché sur l’île.

[2L’option néolibérale, inexistante ou en tout cas très faible il y a quelques années, est devenue un vrai paradigme social dans les prévisions sur le futur du pays.

[3Le chercheur cubain Haroldo Dilla expliquait la décantation des facteurs civiques et idéologiques après la révolution cubaine de 1959 cubain par les circonstances signalées par lui dans l’essai « ¿Nos han extirpado el órgano de la rebeldía ? » [« Est-ce qu’on nous a extirpé l’organe de la rébellion ? »] (http://www.havanatimes.org/sp/?p=55553). J’ai toujours été surpris de l’extraordinaire piste politique que le second vidéo clip, plus que le premier, de la chanson « Chamamé a Cuba » du groupe Moncada présenta — en tenant compte, bien entendu, du fait qu’il fut produit au cours des années 2000-2010, particulièrement importante pour le devenir récent des Cubains — dès le tout début : la révolution de 1959 est présentée comme un signe adressé par la paysannerie (une représentation politique du peuple complètement erronée mais, conjoncturellement presque réelle) aux barbus de la sierra (le socialisme) face au péril représenté par les soldats de Batista (le capitalisme). Et nous savons que cette vidéo a toujours fait partie intégrante de l’arsenal propagandiste de la TV cubaine, autrement dit de l’État.

[4Marlene Azor Hernández, « ¿Quién demoniza la democracia liberal en Cuba ? » [« Qui diabolise la démocratie libérale à Cuba ? »],
http://www.cubaencuentro.com/opinion/articulos/quien-demoniza-la-democracia-liberal-en-cuba-272807.

[5Ibid.

P.S. :

Extrait du livre “Cuba : révolution dans la révolution”
Éditions CNT-RP – 328 pages.

http://www.polemicacubana.fr/?p=7955#more-7955

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