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Marcelo “Liberato” Salinas
Du lait avec du jus d’orange
Dialogue d’une anarchiste de l’Observatoire critique de la Havane avec ses ami[e]s démocrates
Article mis en ligne le 21 mars 2013
dernière modification le 24 février 2013

par C.P.
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C’est un secret de polichinelle, l’Observatoire critique, dans une large mesure, est un projet qui a été promu et soutenu par les efforts d’une poignée d’anarchistes et par les liens et les soutiens internationaux qu’ils ont reçu de compagnons anarchistes de différentes latitudes.

Concentrés sur nos efforts pour combattre la propension à la peur qui a été dosée de façon centralisée par le pouvoir, et à combattre sa contrepartie, l’apathie visqueuse qui a germé autour de nous et en nous, concentrés pour combler collectivement le vide qu’a laissé dans les rangs de l’Observatoire critique la migration périodique de nos militants, nous sommes restés déterminés à générer des formes de relation, de communication et des pratiques anti-autoritaires, libertaires et autonomes dans notre environnement immédiat.

Dans cette situation, en effectuant un travail de fourmi et avec une âme de Sisyphe, les anarchistes de l’Observatoire critique ont commis l’erreur de faire preuve d’une attitude et une approche plus réactive que propositionnelle au respect de l’héritage remarquable de l’anarchisme dans l’histoire de Cuba, en ne faisant référence à l’anarchisme que lorsque nous avons été interrogé par les agents de la police intellectuelle du progressisme local.

En d’autres termes, nous avons eu l’excessif scrupule de ne pas tomber dans la tentation de faire de la propagande anarchiste, par respect fraternel des autres et en considérant que ce sont les pratiques et les arguments, et non les harangues, ni l’hégémonisme par chantage émotionnel, qui parlent de façon la plus éloquente d’une idée.

Toutefois, nous ne méconnaissons pas le fait qu’il existe une diffuse mais croissante demande de la part de ceux qui nous regardent avec compassion ou même avec sympathie, afin de faire connaître nos idées, nos propositions pour le pays, des contributions plus systématiques pour faire connaître l’apport des expériences en actes au débat sur la situation dans laquelle nous sommes. C’est à cela que s’est consacré avec persistance ces derniers mois notre compagnon Ramón Garcia, comme d’autres compagnons l’ont fait sous d’autres latitudes, nous ne ramons pas à contrecourant pour convaincre les masses, mais pour empêcher que les masses restent inertes.

Nous sommes enclins à être d’accord avec les hétérodoxes de l’anarchie, ainsi que les hétérodoxes du marxisme scientifique de caserne qui ont parlé de la communisation de la vie, ce qui inclut l’économie, la production de sens, la communication, l’épistémologie et tout ce qu’il est possible de concevoir. En d’autres termes, nous sommes non seulement pour la destruction de toutes les formes d’oppression, mais aussi contre toutes les formes d’éducation massive ou personnalisé, nous ne pouvons prétendre donner des leçons, parce que nous ne voulons pas combattre l’autoritarisme avec l’autoritarisme anarchiste.

Je veux simplement réfléchir à voix haute sur la façon dont nous pouvons être cohérent avec ce que nous voulons et ne pas détacher les procédés des propositions. Nous voulons vivre pleinement la fête de la liberté que nous vivons ici et maintenant, avec les sens ouverts et avec les fulgurances offertes par la lumière qui irradie lorsqu’on est capable de faire subitement ce que l’on a longtemps rêvé. Nous sommes convaincus que cette expansion sensorielle fera que le projet que nous portons sera mieux défini, mais également elle nous donnera de meilleurs arguments pour l’étayer et le partager avec vivacité et rigueur.

C’est dans ce sens que nous n’avons aucune objection à reconnaître que nous avons ouvert un champ vacant et qu’il est en train de devenir une friche disponible pour faire fleurir les semences anarchiques qui ont été semées avec l’arôme des rêves dans nos mains. Le parfum toxique que nous subissons est le même que celui qui a empoisonné les fleurs de la communisation à la fin des années 80 en Pologne, en Afrique du Sud, en Bolivie, en Euskadi, au Chili, au Nicaragua et tant d’autres endroits dans le monde, son nom de guerre est la démocratie.

Nous ne ressentons aucune honte à dire que nous sommes antidémocratiques, parce que nous ne nous reconnaissons pas dans les fantasmes des ingénieurs de la realpolitik, qui ont fait école en nous décrivant comme des antidémocratiques, dans les versions les plus condescendantes, comme des cas cliniques qui choisissent toujours la violence dans leurs relations, des petits tyrans manipulateurs, des individus désagréables et peu dignes de confiance. Réduire les positions antidémocratiques à cette sinistre caricature est une preuve concrète de l’immense pouvoir des donneurs de leçons aux masses des actuelles satrapes académiques et universitaires globaux et de l’énorme capacité intellectuelle du système de divertissement télévisuel tout aussi global.

Nous sommes antidémocratiques, non pour des questions personnelles, non parce que nos parents nous ont battus avec rigueur, ni parce que nous souffrons d’un égoïsme colossal comme les étoiles pop que fabriquent les moyens d’incommunication de masse. Nous ne sommes pas antidémocratiques parce que nous n’écoutons pas les autres, ni parce que nous adorons le son de notre voix chantée en public, comme l’ont suggéré à nos compagnons Erasmo Calzadilla et Ramón García quelques amis docteurs en sciences politiques en exil. Nous ne sommes pas anti-démocratiques parce que nous avons besoin d’un spécialiste en relations humaines…

Nous sommes antidémocratiques parce que la démocratie avec une totale élégance et une violente sérénité a anéanti dans les dernières décennies, mieux que n’importe quelle tyrannie brutale, le tissu social dont le monde que nous proposons a besoin, sans dirigeants, sans représentants, sans représentés. Cette démocratie qui a donné lieu à une politique, une économie, un art, une science séparés du reste de la vie, cette démocratie qui a liquidé la possibilité d’avoir une compréhension globale de nos décisions et la conscience de ses conséquences.

La démocratie a été une formule arithmétique d’urgence, conçu par les élites émergentes pour corriger les inefficacités de la concentration technique du pouvoir absolu dans les mains d’un individu et pour contenir, coûte que coûte, l’élan sourd des humiliés et des offensés afin d’effacer les traces de tout pouvoir coercitif, avec l’édifiante, mais capricieuse enseigne “demos-cratie”.

Nous sommes antidémocratiques car la démocratie dans l’effort légitime d’éviter les dictatures s’est convertie en une machine universelle absolue, à qui on a attribué tout le fétichisme, le dogmatisme despotique et le culte que cela implique avec des étoiles fulgurantes comme Norberto Bobbio ou John Rawls. Nous insistons sur notre distanciation vis-à-vis de la démocratie parce que celle-ci a été un des dispositifs avec lequel le capital et l’État ont écrasé la vie collective quotidienne à son niveau minimum nécessaire pour que circule librement le capital et les marchandises.

Le système démocratique réellement existant aujourd’hui présuppose l’absence de structure de dialogue entre les candidats à la gouvernance et les gouvernés, dont le système démocratique n’attend qu’une chose, qu’ils émettent un vote dans un silence total et dans l’isolement d’une cabine entourée d’un rideau, comme quand on défèque dans une latrine. La délibération collective entre des êtres égaux, le dialogue ouvert qui permet la recherche collective, sinon de la vérité, au moins de la décision la plus pertinente, est remplacée par une débat de plus en plus dégradé, un débat entre candidats, duquel est censé ressortir un choix individuel éclairé, ce qui se convertit presque inévitablement en contradiction.

Contrairement au socialisme réel, la démocratie qui existe aujourd’hui réellement est la seule possible, et son unique fonction permanente et tangible est d’empêcher que gouverne le peuple à travers le réseau des assemblées locales, multi-thématiques et souveraines qui pourraient émerger naturellement de partout s’il n’y avait pas l’ universel dispositif policier et culturel du développement scientifique de la léthargie et de l’irresponsabilité massive sur la gestion des conditions de notre existence.

Nous ne négligeons pas les différences significatives entre les démocraties comme la cubaine, la vénézuélienne, la française ou la nord-américaine. Nous notons qu’à bien des égards il est préférable que gouverne Antonio Rodiles plutôt que Raúl Castro, qu’à l’académie des sciences sociales président Aroldo Dilla et Marlen Azor plutôt que Thalia Fung, que dans l’Éducation Mario Chaguaceda soit ministre plutôt que Hassan Pérez ; qu’à l’économie Pedro Campos définisse les règles plutôt que Marino Murillo, qu’à la culture règne le libérale Rafael Rojas plutôt que son frère filo-trotskyste Fernando Rojas, que Yohanis Sánchez soit ministre de l’informatique et des communications plutôt que Ramiro Valdez, mais tous inévitablement vont gouverner, c’est-à-dire qu’ils vont rafraîchir l’écran d’un programme qui restera intact, sain et sauf, pour continuer à fonctionner jour et nuit pour tous ceux qui veulent être les pilotes potentiels de masses prêtes à être anesthésiées, vivant avec l’illusion que la démocratie changera leur vie sans effort, sans prise de responsabilité, sans implication mythique, sans amour désintéressé, de la façon qu’elles l’ont fait jusqu’à aujourd’hui, produit de l’aliénation instituée qui a converti le smog en brume pittoresque.

Nous ne nions pas le rôle crucial que peut avoir à certains moments déterminés dans les conflits sociaux, le fait de pouvoir élire les démocrates cravatés comme Rodiles et non les gorilles anonymes portant épaulettes et pistolets électriques, ces gorilles qui s’entraînent en ce moment grâce aux fonds sociaux qu’apportent les nouveaux travailleurs indépendants, mais ce que nous serions dans ce cas en train d’élire c’est le genre de mort qu’ils vont nous administrer et non le genre de vie que nous voulons vivre. Ce dont il est question c’est de savoir décider comment nous allons mener notre existence et non de savoir comment vont enrégimenter Rodiles ou Raúl, les conditions de notre mort sociale et individuelle.

S’il est vrai que les conditions sociales que nous avons connu, et à propos desquelles nous écrivons, se détériorent à un rythme accéléré, que virent au raisonnable les efforts pour prendre des raccourcis progressistes qui nous convertiraient nous les bons humanistes en gestionnaires raisonnables du chaos social qu’on nous a offert, depuis le poste de commandement humaniste nous ne pourrons pas expérimenter le monde que nous voulons, et encore moins explorer les potentialités qui à chacun de nos pas se manifestent obstinément.

Face aux actuelles lignes directrices [1] pour la réorganisation du capitalisme d’État cubain et face aux feuilles de route pour la mise en place d’un modèle de démocratie cubain fonctionnel par rapport à un capitalisme transnational sinistre, la force la plus redoutable que nous puissions présenter nous les anarchistes et tous ceux qui peuvent encore résister dans notre pays délirant, dans la salle isolée de cet hôpital psychiatrique global, est la volonté commune, fraternelle, travailleuse et libre de tous ceux qui veulent se réapproprier leurs conditions de vie, autogérer cette vie sur la base des assemblées de citoyens, avec de la patience et de l’amour, afin de garantir que ni les démocrates cravatés, ni ceux qui portent des bottes et des fusils ne trouvent de l’espace, ni dans nos désirs, ni dans nos vies. Pour que les belles marchandises disponibles du supermarché Carlos III, ne rendent pas incompréhensible et monstrueux le sens de nos vies.

Une patrie sans État, un peuple organisé

Notes :

[1Appelés à Cuba les Lineamientos, il s’agit des lignes directrices du dernier congrès du Parti communiste cubain qui a eu lieu en 2011 à Santiago de Cuba.

P.S. :

http://www.polemicacubana.fr/?p=8003

19 février 2013 ;

Traduction de Daniel Pinós

Photos DR



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