DIVERGENCES 2
Revue libertaire internationale en ligne
Descriptif du site
Erin Peltier
Dans le ravin / 6
Article mis en ligne le 21 mars 2013
dernière modification le 11 février 2013

par C.P.
Imprimer logo imprimer

L’escalier de la maison ressemble à l’escalier de ma maison — celle du
temps où j’étais vivante. Tout est pareil, en fait. C’est peut-être ça,
la mort : on passe en douceur de la vie à la mort, avec des objets et des atmosphères qu’on a connus quand on était en vie. C’est une transition bien faite, pour qu’on s’habitue sans heurts à ne plus être vivant.
Qu’est-ce qui me prouve que je suis vivante, dans un monde d’après qui est semblable à celui d’avant ? Rien. J’ai même mal au sternum, c’est dire à quel point l’imitation de la vie est réussie.

Ça s’organise très vite. Il viendra tirer la voiture du précipice à 14h30. Rendez- vous là-bas. Je veux arriver avant lui : départ avant 14h. Il pleut toujours. Dès la sortie de St Berthès, on commence à voir des panneaux triangulaires jaunes : « Hydrocarbures ». J’ai peur. Georges conduit prudemment et lentement. Il ne faut pas perdre l’habitude de circuler en voiture.

Nous sommes sur place. Au bord du ravin, Georges est pétrifié. « Pourquoi ne m’as-tu rien dit de la gravité de l’accident ? »

Je suis venue pour comprendre, et puis aussi pour être sûre que c’est bien ça qui s’est passé, que ma voiture est vraiment tombée là. Je vois les traces dans l’herbe boueuse, la voiture sur les rochers plus bas. C’était donc ça, tout ce bruit : j’ai fait des tonneaux sur les énormes rochers. La voiture est dix mètres plus bas. J’ai du mal à y croire, même en la voyant. Mais au moins je commence à comprendre des choses. Je suis encore dedans, assourdie, et témoin de l’extérieur.

— Je ne me rendais pas compte. Et puis je n’étais pas blessée, donc à quoi bon te faire peur ?

— Mais pourquoi l’avoir gardé pour toi ?

À vrai dire, je ne comprends pas très bien de quoi il parle. Je vois seulement qu’il est interdit, choqué par ce que je n’ai pas partagé. Mais je ne sais pas ce que j’aurais pu partager : je n’avais vraiment rien à dire, puisque je suis venue ici dès l’après-midi, pour essayer de comprendre enfin.

Oui, la voiture est dix mètres plus bas, et plus tard, le câble de trente mètres ne sera pas assez long pour qu’on l’y arrime. Donc : dix mètres au-dessous du niveau de la route, et à une distance de plus de trente mètres du bord du ravin.

Elle est déchiquetée, sauf la place du chauffeur — la mienne. Elle n’a pas explosé ni brûlé, mais elle a laissé des débris un peu partout. Il faut descendre pour tout rassembler, nettoyer ce coin magnifique.

Il y a de jolis cailloux et des branches de cade grises, la terre sent bon.
Sous la pluie fine, nous ramassons les copies détrempées, les bidons de lave-glace, les boîtes d’ampoules. Nous remontons quand arrive l’épaviste.
Il ne réussira pas à la tracter jusqu’en haut : elle est trop loin de la route, son camion glisse un peu dans la boue, son câble est trop court. Il fait tout ce qu’il peut pourtant, et quand je lui dis : « C’est dommage, c’était une bonne voiture », il me regarde fixement. J’ajoute : « Les pneus sont
neufs ; croyez-vous qu’on puisse les récupérer ? » Et lui, rigide, après un silence : « Madame, vous ne vous rendez pas compte ; vous ne devriez pas être là. »

Il finit par appeler un collègue équipé d’un camion et d’un treuil encore plus puissants. Il faudra longtemps, malgré tout, pour remonter ma voiture, et à plusieurs reprises j’ai peur que le camion ne bascule à son tour dans le vide.

C’est très pénible, cette fin d’après-midi de la mi-décembre dans le vent froid et l’herbe trempée, à se demander si l’épave ne va pas finalement devoir rester dans le ravin.

Je la vois partir avec émotion.

Nous rentrons exprès par des petites routes tortueuses et étroites, sans visibilité, qui longent d’autres ravins. C’est moi qui conduis, tout le corps crispé, les dents serrées, la peur dans chaque fibre de chaque muscle ;
je ne céderai pas.

Dans la même rubrique

Évènements à venir

Pas d'évènements à venir


Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.80.4