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Christiane Passevant
Cinq caméras brisées
Film documentaire de Emad Burnat et Guy Davidi
Article mis en ligne le 21 mars 2013
dernière modification le 20 mars 2013

par C.P.
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« Je filme pour ne pas perdre la mémoire. »

La famille de Emad Burnat est originaire du village de Bil’in, en Cisjordanie, et cela fait des générations qu’elle vit de la culture de la terre, notamment des oliviers. Or, depuis 2005, Bil’in est le théâtre de manifestations hebdomadaires contre le mur érigé entre Israël et les territoires palestiniens. Les accords d’Oslo en 1993, qui avaient soulevé tant d’espoirs au sein de la population palestinienne, n’a en rien freiné la colonisation et
la spoliation des terres palestiniennes. La colonisation s’est même, bien
que théoriquement condamnée par Nations unies, accéléré à partir de la seconde Intifada (septembre 2000) et jusqu’à aujourd’hui, dans l’intention évidente de créer une situation d’annexion irréversible. S’ajoute la destruction environnementale, conséquence de la construction du
« mur de sécurité », et le maillage des territoires palestiniens par des
routes réservées aux colons, qui annexent plus de terres palestiniennes ou en interdisent l’accès.

Le village de Bil’in est en ce sens emblématique de la situation et de la résistance palestinienne à l’occupation. Bil’in n’a en effet pas échappé à une spoliation importante des terres sous prétexte de la sécurité de la colonie juive de Modi’in Illit, prévue pour loger 150 000 Israélien-nes. L’implantation de cette colonie prive 1 700 habitant-es de la moitié de leurs terres et abandonne ceux et celles-ci à la merci de colons décidés à les chasser par tous les moyens. Incendier des oliviers centenaires, prendre pour cible les cueilleurs et cueilleuses lors la récolte des olives ou des fruits sont parmi les méthodes utilisées. L’armée assiste à ces agressions sans broncher ; les ordres sont de protéger la colonie, pas le village. La violence au quotidien illustre dramatiquement la politique du gouvernement Israélien [1].

À Bil’in, la lutte commence, pacifiste et déterminée, au début de l’édification du « mur de séparation », pour faire valoir les droits des Palestiniens. Elle est soutenue par des activistes israélien-nes — les Anarchistes contre le mur — et des militant-es internationaux/les. Emad Burnat vient d’avoir un quatrième enfant, Gebreel, et il choisit de prendre sa caméra pour participer à la lutte, à la fois pour préserver la mémoire familiale et pour témoigner de l’engagement populaire et spontané contre l’occupation. L’aventure du film démarre « au moment où les bulldozers israéliens sont entrés dans le village pour construire le mur et où ils se sont mis à arracher les arbres ».

Cinq caméras brisées est un carnet de lutte au jour le jour, un témoignage de la violence générée par l’occupation militaire ; le film rend compte aussi des liens avec les activistes venant d’Israël et de partout dans le monde. La lutte grandit en même temps que Gibreel. Témoigner par les images devient vital pour Emad Burnat. Lorsque des caravanes israéliennes sont installées illégalement sur un terrain palestinien, la hiérarchie militaire ne réagit pas, mais l’installation dans les mêmes conditions d’une caravane palestinienne provoque l’enlèvement de celle-ci par des engins militaires israéliens. Emad Burnat filme… La lutte de Bil’in est médiatisée en Israël et dans le monde. Tous les vendredis, les Palestinien-nes, accompagné-es par des activistes internationaux, se rendent près de la clôture pour manifester leur désapprobation de la construction du Mur et de la confiscation illégale des terres palestiniennes au profit des colons. Cinq caméras brisées… C’est la vie quotidienne qui est sur l’écran, pas les images habituelles de reportages.

« Quand je filme, j’ai l’impression d’être protégé », dit Emad Burnat. La première caméra est brisée par une balle, et elle lui sauve sans doute la vie. Chaque caméra est une étape dans la lutte, Emad Burnat filme sans relâche la résistance, les actions, les manifestations, les arrestations, les violences militaires, son accident, la mort de ses amis, les moments d’espoir… Il filme son fils et se professionnalise, en même temps les caméras sont « de plus en plus perfectionnées ». Cinq caméras brisées est aussi le regard d’un petit garçon dont l’histoire familiale est imbriquée dans la résistance de Bil’in. L’enfant n’a pas connu autre chose que cette lutte et ses interrogations sont des éléments cruciaux du film.

Au fil des caméras brisées, les événements se succèdent. Troisième caméra. Un militaire tire volontairement à bout portant dans la jambe d’un jeune homme arrêté. Un enfant de 11 ans est tué dans le village de Nil’in. « Nous sommes entourés par la mort », commente Emad. En réponse à la terre saccagée, aux arbres brûlés et arrachés, les Palestiniens plantent de jeunes oliviers. Quatrième caméra, l’accident de voiture. Emad Burnat reste dans le coma durant vingt jours. Opéré en Israël, il est convalescent pendant la guerre de Gaza — « Plomb durci » —, en 2009. Son ami El-Fil est tué durant une manifestation pacifique. Bil’in est sous le choc. Cinquième caméra. La prison. Sur décision de la Cour suprême, après de cinq années de procédure, le grillage et les barbelés sont enlevés… Mais un mur en béton est érigé un peu plus loin.

Cinq caméras brisées [2] est un film intime et universel. Guy Davidi, qui a participé à l’élaboration et à la réalisation du film, revient sur cette spécificité. Car il ne s’agissait pas de faire un nième reportage sur la situation en territoires occupés palestiniens, mais de montrer le vécu des personnes et les conséquences de la poursuite d’une politique d’annexion des territoires. « je souhaitais que le film soit centré sur Emad et la perception qu’il a de la mobilisation de son village. J’étais plus là pour mettre en forme, l’aider à écrire le script. »

Conscient de l’importance et de la particularité de ce matériel filmé de l’intérieur que constitue le travail de Emad Burnat, Guy Davidi insiste auprès de ce dernier pour y injecter la touche personnelle qui en fait l’originalité. Nombreuses en effet sont les images filmées en Palestine, mais plus rares sont celles, aussi personnelles, qui exposent une situation inextricablement liée à la vie quotidienne. Par ce biais de l’humain, le film devient une ode à la lutte non-violente. Si la situation est parfois quasi désespérée, l’important est de ne pas lâcher prise. Ne pas abandonner, c’est sans doute cette détermination que Emad Burnat exprime dans la dernière partie du documentaire en disant « Je filme pour guérir ».

Christiane Passevant : Le début du film est en quelque sorte symbolique de l’initiative d’origine. Les premières images sont brouillées, « non professionnelles », et en voix off, la voix Emad dit « je filme pour la mémoire. » À cet instant, l’image devient claire. Est-ce pour souligner combien la mémoire est essentielle pour la population palestinienne certes, mais bien au-delà au plan international ?

Emad Burnat  [3] : La mémoire est effectivement essentielle et, depuis le début, j’ai filmé la lutte de mon village, la vie de mon village pour informer, pour conserver la mémoire, pour se remémorer ce qui s’est passé et en garder la trace. J’ai commencé à filmer en 2005, sans avoir des notions de cinéma, en tant que membre actif de la lutte, pour témoigner, pour montrer les images et garder des traces de cette lutte. Ces moments de lutte sont très importants pour la mémoire, pour la mémoire de mes fils, de mon village. Dans vingt ou trente ans, nous aurons ces images. Je regrette aujourd’hui de ne pas avoir des images de mon village, quarante ans auparavant, des vieilles photos montrant les événements qui permettent de comprendre la résistance et les enjeux palestiniens. Pour les jeunes générations, il est important de montrer ce qui s’est passé dans notre village, de leur rappeler qui a vécu ici et de construire ainsi la mémoire.

C’est pour cela que j’ai commencé à filmer. Les gens se sont engagés spontanément dans la lutte, pour résister, pour s’élever contre les injustices, mais personne n’a réalisé que la lutte serait aussi longue et s’étalerait sur autant d’années. Personne n’en était réellement conscient, ou consciente. Et j’ai continué à filmer, de jour comme de nuit, durant toutes ces années. De nombreuses personnes sont venues de partout dans le monde pour participer à la lutte ou bien l’observer, et le mouvement est devenu fort. Les gens venaient pour des raisons différentes, pour étudier la lutte, pour réaliser des reportages, ou bien des films. Tous et toutes m’ont demandé des images sur la situation. J’ai alors pensé faire un documentaire sur mes amis, sur le village, parce que la lutte a affecté tout le monde à Bil’in. Nous sommes, tous et toutes, profondément marqué-es dans notre vie ou dans nos sentiments, et je ne parle pas seulement de la lutte, de la violence déployée ici ou de la situation politique. Tout cela, j’ai voulu le montrer : comment les enfants grandissent ici, comment mon plus jeune enfant, qui est né au début de la lutte, la perçoit, en a conscience et à quel point elle structure son caractère, et ses questions sur la situation. J’ai voulu également montrer notre humanité pour que les gens soient touchés par cette histoire, parce que le film leur parle d’histoires proches, d’êtres humains comme eux, d’enfants, de la vie d’un village filmé par quelqu’un de l’intérieur. De nombreux films sur la question palestinienne ont été réalisés par des cinéastes venu-es de l’extérieur, et de fait, ils/elles ont des visions différentes, une expérience différente, et pas les mêmes sentiments non plus. Il faut vivre longtemps ici pour avoir des sentiments profonds et pouvoir les explorer à des fins positives.

Guy Davidi : Ta question était sur la mémoire et elle est importante. L’ouverture du film et sa conclusion tournent autour de la mémoire et des victimes de l’occupation et je crois essentiel de démarrer le film avec cette phrase, « Je filme pour ne pas perdre la mémoire ». La plupart du temps lorsque l’on traite de la souffrance, la tendance des victimes est de se tourner vers l’extérieur, de se concentrer sur l’agresseur, de regarder ce qu’il fait et de le montrer. Or, en l’occurrence, l’ouverture du film place le public dans une dimension différente. Le film repose tout d’abord sur la décision de Emad, sur son choix d’utiliser une caméra afin de conserver la mémoire. Cette démarche n’est pas anodine. Emad ne filme pas seulement les faits face aux agresseurs, il prend aussi de la distance pour regarder la situation, analyser combien elle affecte sa vie et, par là, procéder à un questionnement personnel sur lui-même. C’est ce processus qui fait la force et la profondeur du film et non une quelconque personnification avec la souffrance. Le film touche ainsi bien plus, au lieu d’utiliser la souffrance pour dénoncer la situation, ce qui aurait de fait installé une distanciation avec le public. À aucun moment, il n’est question de plainte dans ce film.

Christiane Passevant : Ce qui est également important, c’est en fait le projet et la manière dont il a été traité. Il y a une différence entre mémoire et souvenir. Ce film montre la vie de tous les jours, la réalité quotidienne d’un village palestinien de Cisjordanie et l’on apprend beaucoup sur la situation, que l’on soit ou non informé-e, que l’on connaisse ou non la région. Le public regarde et accompagne en quelque sorte ta famille, les voisins, toute la population du village de Bil’in.

Emad Burnat : Pour parler de la situation en Palestine, elle a empiré, c’est encore plus difficile partout. Mais je veux me borner à ne parler que de mon village, de notre histoire à travers un récit très personnel. C’est plus profond et plus fort ainsi et c’est important de choisir cette approche pour le public qui est étranger, cela permet de mieux comprendre la situation et d’appréhender une réalité par ailleurs déjà très médiatisée. La vie quotidienne est simple et illustre absolument ce que nous vivons, ce que nous pouvons ressentir. En ce qui concerne la situation politique, je pense que beaucoup la connaisse dans le monde par les médias, les reportages et que beaucoup sont aussi fatigué-es de voir et d’entendre toujours les mêmes informations. Les gens en ont assez des informations sur la Palestine et sur Israël, sur le conflit israélo-palestinien. En revanche, à travers une histoire vraie, la vie quotidienne, les événements dans un petit village, on peut donner plus d’informations sur la réalité et sur le réel. C’est une histoire touchante, les gens seront ainsi beaucoup plus sensibilisés aux problèmes et en parleront ensuite. Le public comprendra réellement la situation.

Ce n’est pas seulement politique, c’est la vie. Il n’est pas si évident de montrer la vie et de parler de soi-même, de focaliser sur sa propre famille ou ses ami-es, mais je crois que c’est une bonne façon de montrer la réalité à l’extérieur.

Christiane Passevant : Guy, à quel moment t’es-tu impliqué dans le projet ?

Guy Davidi  : D’une certaine manière, j’étais dans le projet dès 2005 parce que je suis activiste et que je manifestais à Bil’in chaque semaine. Je milite depuis 2003 en faveur des droits de la population palestinienne. Dès 2005, nous menons cette expérience de lutte commune, bien que je vienne de l’extérieur.

En 2005, j’ai travaillé sur un film, Courant interrompu, qui traite de l’occupation à travers la cooptation de l’eau. C’est un sujet exemplaire pour montrer à quel point l’occupation impacte la vie quotidienne, la vie personnelle de chacun et chacune, à commencer par les enfants. Pendant la réalisation du film, Courant interrompu, j’ai vécu quelques mois dans le village de Bil’in, et ce fut très important pour moi. Cela m’a permis de vivre le quotidien des habitant-es de Bil’in et d’entretenir d’autres formes de relations, plus personnelles. J’ai eu l’occasion de parler avec de nombreuses personnes de leur vie, de leur enfance, en quoi la situation les a affectés et influencés, ce qui les a marqué ou leur a manqué durant l’enfance, le genre d’enseignement qu’ils ont eu, de revenir sur leur éducation. L’éducation palestinienne est très dure et j’ai essayé de comprendre pourquoi. Un ami m’a dit un jour que les enfants palestiniens n’étaient pas capables de rêver. Cela m’a frappé et je m’en suis souvenu ensuite au cours de la réalisation de Cinq caméras brisées, pour que cela soit dans le film.

J’ai longtemps réfléchi à ce problème. En Palestine, il n’y a pas de place pour l’enfance parce qu’elle peut s’interrompre à tout moment. Dans Courant interrompu, il ne s’agit pas seulement de l’eau, mais aussi de la vie des êtres humains. C’est sans doute grâce à tous ces moments de réflexion que, lorsque Emad me l’a demandé, je me suis impliqué plus directement dans la réalisation de Cinq caméras brisées.

Notes :

[1En Israël, le service militaire est obligatoire à partir de 18 ans. Il est de trois ans pour les hommes et deux ans pour les femmes. Ce sont donc de très jeunes gens qui patrouillent dans les territoires occupés. La propagande israélienne, distillée depuis leur plus jeune âge, fait de chaque Palestinien ou Palestinienne un ou une ennemi-e potententiel-le. Il en résulte une déshumanisation des populations occupées, encouragée d’ailleurs par certains discours officiels, qui entretien un sentiment de peur et de dégoût chez les militaires, sans parler des colons.

[2Cinq Caméras brisées est un film d’auteur primé dans de nombreux festivals. Prix de la réalisation au Festival de Sundance aux États-Unis, prix du public et du jury à celui d’Amsterdam, prix du Festival Eurodok en Norvège... Il a été nominé aux Oscars.

[3Cet entretien avec Emad Burnat et Guy Davidi a eu lieu le 31 janvier 2013, au moment de leur passage à Paris.



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