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Chaque pierre a son histoire
Maurice Rajsfus (Ginkgo éditeur)
Article mis en ligne le 21 mars 2013

par C.P.
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« Je ne crois à rien, même s’il m’arrive de faire confiance. La crédulité est sans doute la pire des calamités. S’en remettre à celui [ou à celle] qui prétend résoudre tous les problèmes de l’heure ouvre la voie à la soumission douce puis à la résignation obligée. »

Cette phrase, en préambule du nouvel essai de Maurice Rajsfus, Chaque pierre a son histoire, met les choses au point et exprime clairement l’opinion qu’il a sur les discours des politiques, des harangueurs de foule et autres aventuriers en mal de pouvoir. Croire supposerait en outre avoir la
« foi » en quelqu’un ou quelqu’une, sans aucun doute supérieur-e, instaurant d’emblée une inégalité et une hiérarchie dans les rapports humains. Maurice Rajsfus, « obstiné mais pas têtu », préfère opter pour l’incrédulité, l’observation et la vigilance.

Dans Chaque pierre a son histoire, Maurice Rajsfus revient sur les expériences, les rencontres, les épreuves qui ont construit ses convictions, influencé ses engagements, son itinéraire de militant et d’« historien de la répression ». De l’enfance aux circonstances tragiques de la séparation familiale, en pleine tourmente de l’Occupation nazie, de l’abandon de la vie de paria après des années de peur et de discrimination, jusqu’à militer et s’impliquer directement dans les luttes et, finalement, écrire sur le système répressif et la police, Maurice Rajsfus s’explique sur ces étapes de vie.
« L’institution policière constitue bien un authentique ennemi de la société. C’est pourquoi, au-delà des livres de réflexion », et les siens sont nombreux, il a également mis « au grand jour le tableau de chasse quotidien de ceux qui aiment se présenter comme les meilleurs protecteurs des libertés démocratiques. »

Chaque pierre a son histoire, parabole d’un façonnage et d’un parcours accidenté fait d’opportunités et de hasards que Maurice Rajsfus considère avec le même étonnement qui le garde de la prétention du penseur ou de l’historien expert et moraliste. « Nous vivons en un temps où la mémoire ne cesse d’être convoquée. Il y a les Lieux de mémoire, mais également ce sinistre “devoir de mémoire” qui devrait permettre d’effacer ponctuellement l’oubli. Comment ne pas comprendre que dans “devoir”, il y a obligation, comme un rite auquel il conviendrait de se soumettre. Nous sommes constamment sollicités par des souvenirs les plus divers. Les rappels à l’Histoire sont nombreux mais il n’en reste pas moins que la mémoire n’a jamais été autant piétinée, dans le même temps qu’elle est magnifiée mais en fait tristement manipulée. […] Nous vivons dans un temps de stupidité extrême, où le retour du sacré devrait rythmer tous les instants de notre vie. Il faut appartenir à un groupe bien distinct, sacrifier à un culte, même si l’on ne croit pas. » Il est vrai que cette mémoire « active, ou réactive, authentique ou plus ou moins inventée, se trouve le plus souvent utilisée à toutes les sauces. »

Si « la mémoire devient un enseignement obligatoire, comme un culte
qu’il convient de respecter impérativement, cela participe d’une habitude, avec des dates précises à ne jamais manquer de célébrer », l’histoire officielle, très sélective sur la période de la Seconde Guerre mondiale,
est exemplaire de déni et d’occultation. Et cela concerne également la guerre coloniale d’Algérie. Or l’habitude de la mystification pour travestir
les faits et la mémoire est dangereuse, car « lorsque l’on quitte les chemins de la mémoire positive, le danger est grand de perdre des repères indispensables. ». Maurice Rajsfus se refuse à jouer le jeu des historiens dans le rang et médiatisés. L’« intrus », le « provocateur », comme l’accusent certaines personnes, écrit : « Je me suis surtout agrippé à la mémoire. En fait la mémoire est devenue mon métier. »
Et d’ajouter, « Reste à déterminer ce qui peut-être attribué à la
mémoire, raisonnablement positive, et aux vagues souvenirs
curieusement magnifiés. »

Les temps noirs d’une nouvelle forme de collaboration, qui ne dit pas son nom, reviennent aujourd’hui avec d’autres compromissions, d’autres censures qui préfigurent un meilleur des mondes bien inquiétant…
Maurice Rajsfus passe en revue l’absence de pensée critique, les médias aux ordres, les intellectuel-les souvent et uniquement préoccupé-es par leur carrière, et, du coup, pressé-es d’avaliser le pouvoir en place et la propagande servie comme unique et incontournable réalité…

Est-ce une raison pour abandonner la lutte ? Certes non affirme Maurice Rajsfus : « Pourquoi faudrait-il baisser les bras, même si les changements attendus tardent à se manifester ? […] Il est impossible de démissionner sous le prétexte que l’Histoire ne serait pas au rendez-vous. […] Ces “lendemains qui chantent”, tant rêvés, jadis, ne peuvent que rester à l’ordre du jour. »

Chaque pierre a son histoire, un récit de la résistance nécessaire.



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