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Sylvie Maugis
Hakawati. Les derniers conteurs
Entretien avec Karim Dridi
Article mis en ligne le 7 mars 2019

par C.P.
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Karim Dridi est connu du public pour ses longs métrages de fiction comme Pigalle, Khamsa, Bye-Bye ou encore Chouf, qui fut sélectionné au festival de Cannes 2017. Il a aussi réalisé de nombreux documentaires : sur l’Afrique du Sud, sur Ken Loach, sur Cuba et dernièrement sur la Palestine : le Porteur de joie, sur le musicien Youness Ouatiq et Quatuor Galilée, premier prix au festival Médimed, l’histoire douloureuse d’un jeune musicien druze palestinien qui refuse de s’engager dans l’armée israélienne.
Rencontre avec Karim Dridi à Marseille pour parler de son projet de documentaire en cours de tournage, Hakawati.

Karim Dridi : Hakawati, les derniers conteurs est l’histoire d’un couple de marionnettistes, d’environ 75 ans, mariés depuis plus de cinquante ans.
 Ce sont des palestiniens chrétiens qui vivent actuellement en Israël, que nous avons rencontrés lors du tournage de Quatuor Galilée, avec Julien Gaertner, co-réalisateur. Ils sont tellement vivants et tellement énergiques que j’ai voulu les suivre et faire un film sur eux. Voilà comment est né ce projet.

Sylvie Maugis : Pourquoi avoir envie de parler de la Palestine sous cette forme là ?

Emma Soisson (productrice) : Prendre le biais de la culture et de la famille nous a paru très fort : ce sont des gens comme nous, et leurs histoires sont aussi nos histoires. La Palestine est un prétexte pour parler d’eux. L’aspect politique, sera de montrer que la difficulté de vivre est leur quotidien, et qu’ils construisent leur vie et leur identité parce que leur quotidien est violent.

Karim Dridi : Je ne suis pas tout à fait d’accord avec l’idée que la Palestine soit un prétexte. C’est un film qui n’est ni manichéen ni construit comme le sont en général les films pro-palestiniens, c’est à dire avec une revendication, ou une victimisation du peuple palestinien. Dans ces films, on voit des Palestiniens qui sont dans des camps ou qui sont à l’extérieur et ne peuvent plus retourner dans leur pays, ou encore coincés à Gaza, cette prison à ciel ouvert. Tout cela existe, effectivement, mais on a souhaité aborder l’histoire de la Palestine de manière moins frontale, pour que notre discours soit plus fort.
 Notre ambition est de toucher un maximum de gens en France et en Europe, car souvent en Occident on a une vue un peu tronquée du conflit palestinien. D’abord, il ne s’agit pas d’un conflit, mais bien d’une guerre et d’une colonisation, ensuite on nous montre des Palestiniens qui sont pratiquement tous des musulmans radicaux, faisant partie du Hezbollah ou du Hamas, donc des guerriers qui revendiquent leur Palestine les armes à la main. Je crains que cela ne fasse que stigmatiser les gens. La position française est de dire que les deux peuples frères sont victimes, qu’ils devraient se serrer la main etc.

Ce n’est pas du tout ce que nous pensons et si on a choisi de développer l’aspect humain et d’aller du côté des plus faibles, c’est pour brouiller un peu les choses sur l’identité palestinienne. Nous parlons des Palestiniens druzes [1], que pratiquement personne ne connaît, ou des Palestiniens chrétiens. On avait envie d’aller dans les familles, comme pour Quatuor Galilée, ou avec ce couple de marionnettistes en fin de carrière qui résistent de toutes leurs forces pour garder leur identité palestinienne.
En Palestine, il y a une acculturation permanente qui tend à effacer l’identité des gens, jusqu’à leur enlever tout repère : ils ne savent plus s’ils sont arabes ou israéliens... Ils savent qu’ils ne sont pas juifs, mais ils ne savent plus qu’ils sont palestiniens.
L’objectif d’Israël est de gommer totalement le mot « palestinien », car la Palestine — du point de vue sioniste — n’existe pas. Golda Meir disait même que l’identité palestinienne était une chimère, pas un peuple ! Avec nos modestes moyens, nous tenterons de montrer que c’est faux, qu’il y a un peuple palestinien et même un pays qui s’appelle la Palestine.

Sylvie Maugis : Parlons du budget : comment financerez-vous ce film ?

Karim Dridi : Nous avons essayé de le produire de manière classique, en envoyant un dossier à Arte, par exemple, qui n’a pas répondu. Pour l’instant nous n’avons qu’un soutien de la Région PACA. Pour Emma et moi, c’est un engagement. Lorsque nous travaillons sur des films de fiction, nous pouvons investir sur un projet militant. Mais à la longue c’est tout de même épuisant ! Nous voulons payer le monteur, de plus il y a un gros travail de traduction, car personne d’entre nous ne parle couramment arabe. Et pour qu’un film soit diffusé, il faut investir dans de la post production. Nous voulons partir fin Mars pour filmer les dernières images, puis démarrer la post production en Juin.

Emma Soisson : Nous avons lancé un Crowfunding sur la plateforme KissKissBankBank à hauteur de 10 000 euros pour pouvoir financer le monteur, le banc de montage et la traduction.
 En allant sur kisskissbankbankhakawati vous pouvez participer au financement du film à partir de 5 euros. En contrepartie, et suivant la somme que vous choisirez de donner, vous pourrez recevoir des affiches dédicacées, des DVD, passer une journée avec le monteur et pour 1000 euros une marionnette fabriquée par Mounira (la marionnettiste du film). Ce que je trouve intéressant dans ce système de Crowfunding, c’est que les coproducteurs sont ceux et celles qui soutiendront le film. Il est possible de visionner Quatuor Galilée sur Youtube ou sur le site Karim Dridi, de même que les documentaires et les films de fiction de Karim.

Sylvie Maugis : Tu es en écriture, Karim, d’un nouveau long-métrage de fiction. Tu peux nous en dire deux mots ?

Karim Dridi : Le film a pour titre les Fainéants et montrera ces gens que Macron appellent les feignants. On les voit trop peu au cinéma et ils ont rarement l’occasion de s’exprimer. D’une certaine façon, il y a un point commun entre ces marginaux « fainéants », laissés pour compte de la société et ce couple de Palestiniens de 75 ans, qui milite pour le théâtre et pour leur identité palestinienne : c’est ma vision des opprimé.es.

Notes :

[1Les Druzes, population du Proche-Orient d’un million de personnes, professent une religion musulmane hétérodoxe. Ils n’ont ni liturgie, ni lieux de culte. La communauté musulmane considère les Druzes comme étant hérétiques, du fait que leur croyance serait contradictoire avec la foi musulmane. Ils sont principalement établis dans le sud du Liban et dans la partie centrale du Mont-Liban, dans le sud de la Syrie, dans le nord de l’État d’Israël en Galilée, et sur le plateau du Golan. (Wikipédia)


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