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Nestor Potkine
De l’inconvénient d’être Nigerian
Article mis en ligne le 4 janvier 2013
dernière modification le 26 décembre 2012

par C.P.
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Tout comme Ignace est un petit prénom charmant, l’Ogoni est un petit
pays charmant. On appelle ainsi la principale région du delta du Niger.
Peut-être l’Ogoni serait-il un petit pays indépendant si la colonisation britannique, comme le fit, ailleurs, la colonisation française, ne l’avait
inséré dans un pays bien plus grand, le Nigeria. C’eût été bien mince infortune, si l’Ogoni n’avait souffert d’un inconvénient moins oubliable.
Un inconvénient noir, poisseux et fort versatile, le pétrole. Le sous-sol de l’Ogoni regorge de pétrole. Les habitants de l’Ogoni, eux, pêcheurs et paysans depuis des temps immémoriaux, ne savent que faire du pétrole.

Mais Royal Dutch Shell (« Royal » parce que les reines d’Angleterre et des Pays-Bas sont d’importantes actionnaires) est venu, a vu, a vaincu. Superficie du delta du Niger : 70 000 km². Superficie des installations pétrolières de Shell : 31 000 km². Depuis que Shell tire du pétrole de l’Ogoni, la vie des habitants de l’Ogoni est une mort lente. Oh certes, leur mort s’accélère de temps en temps, lorsqu’il leur arrive d’avoir l’idée malséante de se rebeller contre Shell : en ce cas, la police nigériane, l’armée nigériane, et une foule de milices aussi mal identifiées que bien payées les tirent comme des lapins, s’ils ont de la chance. S’ils n’ont pas de chance, torture et viol épicent la battue.

Pourquoi une « mort lente » ? Vous avez vu une photographie de ces champs pétrolifères avec ces torchères brûlant le gaz que les compagnies pétrolières ne jugent pas rentable d’utiliser. Vous avez deviné la hauteur de la torchère, la hauteur de la flamme (deux étages d’immeuble). Voudriez-vous habiter dessous ? Si vous êtes une famille de l’Ogoni, vous n’habiterez pas dessous. Mais à côté. Car Shell n’a pas voulu gaspiller l’argent de Leurs Majestés en élevant ses torchères. Elles brûlent donc au ras du sol. Il y en a des centaines, et l’Ogoni a la densité d’habitation rurale la plus élevée du monde, 571 habitants au km². Seul avantage, cela engendre tellement de tuyauteries au sol (on sait qu’il y a 6000 km d’oléoducs, au-dessus du sol ) que certaines ménagères font cuire le frichti familial sur les plus chaudes de ces tuyauteries.

Ces incendies permanents sont bruyants, ce qui a le grand avantage de permettre d’oublier le chant des oiseaux, si agaçant parfois.

Notez par ailleurs que ces torchères et leurs flammes immenses contribuent à élever notablement la température autour d’elles, un avantage certain en pleine zone équatoriale. Un petit pays charmant. Très joli par surcroît, grâce à ces merveilleuses irisations que créent les produits pétroliers mélangés à l’eau. Or l’Ogoni, qui occupe un immense delta, est un pays de marécage. Le pétrole, le kérosène, l’essence, etc. qui s’y répandent y coulent partout. En particulier dans les zones ancestrales de pêche. Pas d’inquiétude, le poisson au goudron constitue le chef-d’œuvre de la gastronomie ogonienne, tous les connaisseurs l’assurent.

Un peu de statistiques au sujet du poisson au goudron ? Voilà : « Il s’y déverse chaque année [dans les eaux du Delta] depuis maintenant cinquante ans une quantité de pétrole équivalente à celle qui s’est échappée de l’Exxon Valdez. […] En 1989, l’Exxon Valdez a déversé environ 40 000 tonnes de pétrole brut dans les eaux de l’Alaska. Dans le delta du Niger, en cinq décennies, deux millions de tonnes de brut se sont ainsi répandues dans la nature. […] À côté du désastre écologique (dévastation des cultures, des rivières, des mers et des forêts, etc.) il faut ajouter les conséquences en termes de vies humaines, de maladies, ainsi que la corruption, la violence et la répression que génère une situation aussi extrême et complexe ». Ce texte est tiré du terrible livre de Xavier Montanyà, L’Or noir du Nigéria, pillages, ravages écologiques et résistances (Agone/Survie).

Pour disposer d’un terme de comparaison, je n’ai rien lu d’aussi apocalyptique depuis La Supplication de Svetlana Alexievitch sur
Tchernobyl.



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