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Spleen & Alegria
Création théâtrale de Monique Surel et Nicolas Mourer
Article mis en ligne le 4 janvier 2013
dernière modification le 25 décembre 2012

par C.P.
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Spleen & Alegria

Monique Surel et Nicolas Mourer

La scène se déroule sur une petite place. Entrée d’Alegria. Elle s’installe sur un banc et sort un livre : Illusions perdues de Balzac.

Alegria :

Être vieux un après midi de soleil

Donner le temps à chaque mouvement

Je me promènerais

Je me promène

Arrivée de Spleen qui chantonne avec son MP3 sur les oreilles, il erre sur scène puis s’assied sur le même banc qu’Alegria. Il porte des chaussettes dépareillées. Alegria l’entreprend à ce sujet.

Spleen :

À marcher sous la pluie cinq minutes avec toi,

Et regarder les gens tant qu’y en a,

Te parler du bon temps qu’est mort ou qui r’viendra,

En serrant dans ma main tes p’tits doigts.

Puis donner à bouffer à des pigeons idiots,

Leur filer des coups de pieds pour de faux.

Et entendre ton rire comme on entend la mer s’arrêter repartir en arrière.

Te raconter surtout qu’il faut aimer la vie et l’aimer même si,

Le temps est assassin et emporte avec lui les rires des enfants,

Et les Mistral gagnants.

Alegria se met à rire en apercevant les chaussettes de Spleen.

Spleen : Qu’est-ce qui vous fait rire ?

Alegria : Vos chaussettes sont dépareillées.

Spleen : Et alors ?

Alegria : Je trouve cela amusant.

Spleen : Mes chaussettes sont quasiment toutes trouées. Alors j’assemble des chaussettes qui ne le sont pas, peu importe la couleur, Cela m’est égal. L’important, c’est que mes chaussettes ne soient pas trouées.

Alegria le regarde avec amusement.

Alegria : C’est un point de vue.

Spleen : Je suis un phobique des trous de chaussettes. Ca vous paraît insensé ? Moi j’y accorde beaucoup d’importance. Le trou à la chaussette, c’est le symbole d’une certaine forme de déchéance. C’est le laisser-aller qui déborde, le manque de chaussettes, le manque de lessive, le manque de temps, le manque d’organisation… Avoir un trou dans sa chaussette, c’est comme se retrouver le soir du Nouvel An tout seul à manger un yaourt périmé debout dans sa cuisine. Et oui ! La déchéance, chère Madame, la
dé-ché-ance ! Vous n’avez pas de trous à vos chaussettes, vous ?

Alegria, toujours amusée : Je ne mets pas de chaussettes, mon garçon ! Mais vous avez tout du type qui a des trous à ses chaussettes, et même, tout du type qui porte des chaussettes dépareillées.

Spleen : Oui, c’est atroce aussi les chaussettes dépareillées. C’est comme manger une boîte de raviolis tout seul devant la télé le soir de son anniversaire. En réalité, la chaussette dépareillée, c’est aussi angoissant que la chaussette trouée. Je me demande même si la chaussette dépareillée, ce n’est pas plus angoissant que la chaussette trouée. Une chaussette trouée, ça s’explique, mais la chaussette dépareillée… Comment voulez-vous , expliquer un phénomène aussi irrationnel que la chaussette dépareillée ? Parce que mes chaussettes, elles ne sortent pas de chez moi, sauf celles que je porte aux pieds, mais c’est pas celles-là qui disparaissent. Vous savez, chez moi, c’est un circuit fermé : j’enlève mes chaussettes, je les mets au sale, c’est-à-dire, je les mets par terre, je les ramasse, je les mets dans la machine, je les fais sécher… C’est clos. Et petit à petit, insidieusement, parce que je ne m’en rends pas tout de suite compte, hop, il y en a une qui disparaît, puis une autre… et un jour, je n’ai plus que des chaussettes dépareillées. C’est complètement dingue. C’est un truc à la Triangle des Bermudes. Comme si chez moi, il y avait des trous noirs qui aspiraient les chaussettes.

Alegria : C’est vrai que vos chaussettes, c’est pas ça, mais je trouve que vous avez de très jolies chaussures.

Spleen : Merci, mais quand j’pense que Ronaldo touche trois millions d’euros par an pour porter des vêtements Adidas aux couleurs du Real de Madrid, alors que vous, si vous voulez les mêmes chaussures, vous devez allonger 100 euros, voire 200 si c’est le dernier modèle, c’est-à-dire douze fois leur valeur réelle. La main d’œuvre bon marché, les enfants du Brésil par exemple, c’est ce qui permet de payer Ronaldo, la star du football brésilien, l’ex-enfant des favellas du Brésil, de le payer une fortune. Ce type n’est pas une star, c’est un attrappe-nigaud. C’est lui qui vous fait raquer 200 euros une paire de tennis qui valent en fait moins de 7 euros. Chienne de vie…
Alegria : Vous voyez toujours tout en noir comme cela ? Vous n’êtes jamais content ?

(un long temps)

Spleen, énervé : Si… Enfin, c’est juste qu’aujourd’hui ça va pas…
Aujourd’hui j’avais juste besoin de savoir que d’autres gens n’allaient pas. Du coup, j’ai téléphoné à ma famille avec l’espoir de les entendre me dire : « On va mal, très mal. » Et mon vieux qui me dit : « On va bien, très, très bien. » Et moi qui allais vraiment mal : c’est pour ça que j’ai appelé mes parents, pour parler à quelqu’un qui va encore plus mal que moi, pour ne pas me sentir le dernier des malheureux, vous voyez ? Et mon père qui décroche et qui me dit : « On va bien, très, très, très bien. » Quelle bande d’enfoirés. Alors comme ça ils vont bien ? Le seul qui va mal dans cette famille, c’est moi ? Bref, cette bonne nouvelle – savoir que mes parents allaient bien – m’a fait de la peine et a foutu ma journée en l’air.

Alegria : Il ne vous en faut pas beaucoup… Vous tripotez toujours votre portable ?

Spleen : Avant, quand je me promenais, je m’arrêtais assez souvent pour regarder les corniches, les chevilles des femmes, les chiens, les portes des maisons bicentenaires, ce qu’il reste des lignes de tramway, ce que font les gens en attendant le bus, le cou des femmes, les boutons sur les manteaux… Maintenant, quand je me promène, j’envoie et je reçois des messages sur mon téléphone portable.

Alegria : En dehors de votre portable, il y a des choses qui vous intéressent ? Vous aimez vous amuser ? Faire la fête ? Sortir, retrouver ses amis, on se prépare, on soigne sa toilette…

Spleen : la fête… Je déteste ça, surtout les fêtes à surprises ! Tout le monde doit se déguiser : il y a onze filles nippées Comme au Temps Jadis et quatorze messieurs en Hawaïens, tous portant un « costume indigène » taillé dans leur tenue de tennis de la saison dernière, agrémenté d’un joli collier de fleurs. L’hôtesse propose la série des jeux qu’elle a concoctés : chaque participant a une bonne chance de deviner le nombre de pépins que contient un concombre ou d’enfiler une aiguille « contre la montre »… Et vous pouvez gagner « une pelle à feu » de style artisanal ! Un bataillon de crèmes glacées et un punch carabiné réconfortent les joueurs après l’effort mental. Il faut dire à l’hôtesse que c’est Byzance, et elle répondra qu’elle mourra si vous ne venez pas la prochaine fois… Hélas, sans garantie ! Je hais les fêtes, elles réveillent en moi ce que j’ai de pire !

Alegria : Je comprends, vous préférez un cercle plus intime, rester auprès des vôtres.

Spleen : Les maris, les nièces, les neveux, les cousins, les beaux frères, ça me tombe sur les nerfs ! Surtout les tantes, mêmes les meilleurs d’entre nous en ont ! Elles vous font toujours des visites en passant et quand on leur demande de rester, elles s’empressent de vous prendre au mot. Elles ne manquent jamais de vous dire combien vous avez mauvaise mine, vous assomment de potins sur leurs amis devenus gâteux… Ah non, vraiment la famille, ça me donne des crampes !

Alegria : Peut-être préférez-vous… aller au cinéma ? On se glisse dans le noir, l’écran s’allume et le miracle commence vous rentrez dans l’histoire…

Spleen : Non, ça me gonfle. Quand je pense aux films du genre « Grand Spectacle ». Les attachés de presse reconnaissent qu’il s’agit du film le plus remarquable jamais produit. L’intrigue est bien évidemment tirée de l’Histoire, mais l’auteur du scénario adoucit les angles :Cléopâtre finit par épouser Antoine, et Salomé Jean-Baptiste… Comme ça, on peut emmener les enfants. La production accumule des statistiques passionnantes sur la richesse de la distribution : on a même mesuré la longueur qu’atteindraient les colliers de la star si on les mettait bout à bout ! Et le public s’extasie : « Songez à la fortune que tout cela a du coûter ! » Songez plutôt à la fortune qu’on aurait pu économiser !... Le pire, c’est surtout le film d’art et d’essai à deux euros la place. La photographie est toujours mauvaise, les acteurs évoluent dans un brouillard épais, l’intrigue aussi ! Et toutes les cinq minutes, un gros plan sur la star pour fixer l’une des trois expressions qu’elle sait prendre. Les sous-titres sont la preuve qu’il existe un dépotoir où l’on peut récupérer les métaphores usagées. Le cinéma me pompe !

Alegria : Vous préférez le théâtre au cinéma ? Cette magie de l’instant, la communauté du public qui retient son souffle le temps d’une réplique…

Spleen : C’est un art d’intellos coincés. Je vois où vous voulez en venir, vous pensez à la pièce du Grand Nord, celle qui est censée vous donner à réfléchir, à penser que vous auriez mieux fait de rester chez vous. Elle est traduite du Norvégien. Mais on pourrait tout aussi bien la voir en version originale puisque de toute façon, on n’ y comprend rien. L’éclairage est si sombre qu’on peut à peine distinguer le visage des acteurs. D’ailleurs, mieux vaut ne rien distinguer du tout, comme ça, vous êtes tranquille. L’héroïne est systématiquement incomprise, sans doute à cause de son accent. C’est une brave jeune fille qui tombe amoureuse d’un faux prince charmant aussi sombre qu’un tunnel de métro, ou qui s’aperçoit qu’elle a épousé par erreur son oncle. Elle sort dans la nuit en claquant la porte et finit dans un gentil petit suicide. Bonjour les droits d’auteur !

Alegria : Pourtant le Grand Nord, c’est un lieu de mystère, de forêts à perte de vue, de lacs étincelants comme des miroirs…

Spleen : … étincelants comme des miroirs ? La dernière pièce que l’on que m’a infligée était plutôt du genre obscure. Ca s’appelait, Une Barque, le soir. Rien que le titre, ça vous laisse imaginer une intrigue réduite à sa portion congrue. Un comédien, dans une lumière bleuâtre, joue pendant 1h30 les genoux fléchis en oscillant lentement de droite à gauche.

Alegria : Les genoux fléchis ?! Il doit connaître un très bon kinésithérapeute.

Spleen : Certes, chère Madame, mais ça ne suffit pas à créer un spectacle regardable. Donc, ce type raconte avec une diction lente l’histoire d’un pauv’gars qui se retrouve la nuit, en Norvège, dans l’eau, on ne sait pas bien pourquoi, se les gèle comme c’est pas permis, trouve un bout de bois pour se laisser flotter et éviter la noyade, entend un chien, un oiseau, puis deux hommes dans une barque viennent le sauver d’une éventuelle congélation dans cette flotte à 10 degrés.

Spleen se met à imiter le comédien du spectacle « Une barque, le soir ».

P.S. :

Théâtre à domicile : toutes les occasions sont bonnes pour l’art.

Spleen et Alegria est un moment théâtral convivial et humoristique à accueillir chez vous.

labalancelle@free.fr

01 45 26 50 89

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