DIVERGENCES 2
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Alain Brossat
Autochtone imaginaire, étranger imaginé
Retours sur la xénophobie ambiante (Editions du souffle)
Article mis en ligne le 4 janvier 2013
dernière modification le 7 janvier 2013

par C.P.
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Sortie du livre en janvier 2013.

« Cet essai, construit en étoile est composé de textes (…) qui, à défaut de s’enchaîner les uns aux autres, se répondent et communiquent par différents “passages”, selon la méthode mise en oeuvre par Walter Benjamin dans son Paris capitale du XIXe siècle.

Il s’agit (…) de problématiser une question destinée à nous reconduire à notre objet, à son coeur – pourquoi la question de l‘étranger tend-t-elle à devenir, sous nos latitudes, l’obses­sion des pouvoirs contemporains ? Au travers de cette question, qui n’en est une pour nous qu’autant que les méfaits des sorcières en étaient une pour un certain XVIe siècle, n’est-ce pas plutôt la question du pouvoir et la question des discours qui se trouvent posées ? ».

En pierres denses et compactes, la langue d’Alain Brossat se révèle contondante, répara­trice à force de ne pas se plier à l’esprit du temps, d’y répondre sans formes prescriptives, sans marche à suivre. S’il figure quelques pistes pour des mouvements salvateurs, l’action principale consiste à re-tracer l’absurde d’une série d’énoncés en matière d’hospitalité et d’identité. En y intercalant des rappels historiques et en repeuplant les apories des discours en la matière, l’auteur nous donne la possibilité d’en faire autant : restaurer nos percepts et affects. En dix chapitres, Alain Brossat revient patiemment sur ce que nous entraperce­vions en accéléré et de manière de plus en plus marquée : l’Europe forteresse déclinée en cinq chapitres philosophiques, deux textes de circonstance consacrés à Mohamed Merah et DSK, une célébration singulière de l’anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, deux tableaux politiques du cinéma et « Qui a tué Walter Benjamin ? » ou le récit du verrouillage de toutes les portes, mentales, physiques, politiques.

Raconter des histoires qui comptent

« La langue des vaincus a-t-elle jamais existé ? », se demandait un jour Michel Foucault recourant au vocabulaire de Walter Benjamin ? La réponse pourrait être double : ces vaincus, cette plèbe ne sont à proprement parler audibles que pour autant qu’ils s’expriment dans un cadre fixé par l’autorité
– en répondant, pour l’essentiel, aux questions qu’elle leur pose ; mais le plus souvent, leur accès au langage est limité à la bonne écoute, celle qui leur permet de se comporter selon les consignes et injonctions qui leurs sont adressées. Dans ce registre, on pourrait dire que cette plèbe est moins muette que programmée pour s’exprimer a minima et faire ce qu’elle a à faire aux conditions de ceux qui entendent la gouverner. Sa parole et ses discours, de ce point de vue, lui échappent radi­calement, étant constamment déterminés par les conditions de leur hétéronomie. » p.28

Contre la démocratie de l’entre-soi

« Le partage entre ceux qui, dans nos sociétés, occupent fantasmatiquement la place de l’autochtone et tous les autres est l’un des plus décisifs, les plus efficaces et fonctionnels parmi ces « gestes » du gouvernement des vivants. Une population ne peut être gouvernée (ici, à l’égal d’un territoire) qu’à la condition de ce travail intense d’organisation et de répartition que le pouvoir (les gouvernants) opèrent sur elle, qu’à la condition d’être saisie par la multitude de ces gestes de différenciation. D’un point de vue politique et juridique, il importe donc que le système d’égalisation formelle entre les individus (en principe tous égaux devant la loi quelle que soit leur puissance sociale et égaux de même en tant qu’électeurs) trouve sa contrepartie et son complément dans le système qui institue des inégalités fonctionnelles et structurelles entre des catégories hétérogènes : le ressortissant fran­çais et l’immigré maghrébin, le demandeur d’asile et Mme Bettancourt, etc. » p. 77

La fable DSK

« Il s’agit de détecter la façon dont l’histoire de la « post-colonie » continue de s’écrire au présent sur un mode compact ou diffus, massif ou infinitésimal, comme histoire coloniale infinie et indéfinie, au fil d’un chapelet d’incidents ou d’événements disparates : de la « bavure » policière en banlieue à la « sortie » intempestive d’un rappeur d’origine africaine contre les homosexuels, en passant par les « prières de rue » des musulmans de la Goutte d’Or et l’anniversaire d’un massacre colonial (le 17 octobre 1961). En ce sens d’un éternel retour dans le présent du rapport colonial, diffracté et redéployé aux conditions de l’actualité, la « post-colonie » peut être nommée « néo-colonie » ou « toujours-colonie ». Le « post- » étant, comme dans la figure du post-moderne, une modalité du même réactivé selon des modalités nouvelles, et aucunement ce qui succède, vient après, quand la séquence est close et la parenthèse refermée. » p. 177-178

De Toulouse à Peshawar, en passant par Gaza : l’affaire Merah

« La prise en charge purement et simplement sécuritaire de l’événement, placée sous le signe des agissements imprévisibles, stupéfiants et inhumains du monstre, est destinée à empêcher que s’ins­taure à ce propos une discussion publique qui pourrait donner lieu à des enchaînements, des rap­prochements entre ces crimes « aberrants » et des facteurs de natures diverses : la récente liquida­tion de Ben Laden au Pakistan, l’intervention occidentale en Afghanistan, les menaces d’agression réitérées de l’État d’Israël contre l’Iran et, je l’ai dit plus haut, le différend francoalgérien à propos des crimes de la colonisation. La rhétorique du monstre qui tend toujours à faire du criminel un homme seul, du crime une aberration absolue, procède ainsi par effets de décontextualisation mas­sifs, de manière à établir l’autorité de pures tautologies au degré zéro de la pensée : le monstre est celui qui commet des actions monstrueuses et celles-ci administrent en retour la preuve qu’il est un monstre et rien d’autre. » p. 207-208

P.S. :

Alain Brossat sera dans les Chroniques rebelles de Radio Libertaire le samedi
19 janvier 2013.



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