DIVERGENCES 2
Revue libertaire internationale en ligne
Descriptif du site
Nestor Potkine
Ermites dans la Taïga
Vassili Peskov (Babel)
Article mis en ligne le 4 janvier 2013
dernière modification le 9 décembre 2012

par C.P.
Imprimer logo imprimer

Depuis 1653, ils fuient. Ils fuient l’argent. Ils fuient le pouvoir. Ils fuient les impôts, ils fuient l’armée et la police. Des anarchistes particulièrement tenaces, dynasties de libertaires, générations d’increvables ? Non. Les « vieux-croyants » s’étaient révoltés lorsque le tsar et le patriarche Nikon, en 1653 voulurent imposer la réforme de l’église orthodoxe russe. Parce que lorsque les textes bibliques furent traduits en russe, vers 988, les traducteurs, puis les copistes, avaient multiplié les erreurs. Ce qui, en 1653, embarrassait beaucoup les personnes éduquées, celles qui lisaient le grec, voire l’hébreu. On réforma donc. Cela choqua beaucoup, tant que même d’apparentes broutilles — faut-il se signer avec deux doigts ou avec trois ? Faut-il se prosterner jusqu’à terre, ou jusqu’à la ceinture ? Faut-il qu’une procession marche dans la même direction que le soleil, ou à l’opposé ?— déclenchèrent d’impitoyables querelles. On massacra. Parmi les vieux-croyants survivants, beaucoup mirent à profit l’énormité du pays russe et fuirent. Physiquement, loin des habitations humaines, politiquement loin du pouvoir du tsar, psychologiquement et culturellement loin du « siècle ».
Ces communautés de fuyards, immobilisées dans leur vieille foi, immobilisèrent tout le reste : mœurs, objets, rites, habitudes, langage.

Vint Staline, qui ne plaisantait pas.

Il fallut fuir plus loin encore, au cœur de la taïga, là où même les tchékistes les plus sanguinaires, les plus acharnés au meurtre, reculent devant les mètres de boue et les millions de moustiques en été, et les mètres de neige et les moins quarante-cinq degrés centigrade en hiver.

Parmi ces fuyards, une famille, les Lykov. En 1945, le père de cette famille, jugeant sans doute les autres familles un peu relâchées, un peu mollassonnes, les quitte et emmène sa femme et ses quatre enfants
encore plus loin, très exactement à cent cinquante kilomètres du plus proche édifice humain. Les Lykov n’ont strictement aucune notion du monde moderne, ignorent ce qu’est une automobile, une prise électrique, une locomotive, ignorent l’histoire de leur pays, sans parler de celle du monde. En 1945, Les Lykov ont pu emporter quelques objets métalliques, hache et couteaux, qu’ils vont user, si l’on peut dire, jusqu’à la corde. Ils emportent aussi des règles de vie d’un ascétisme effréné, et le refus de presque tous les plaisirs ; le plus russe des rituels, le bain de vapeur même est illicite ! Là où ils arrivent, point de sel. Point de métal, point d’animaux domestiques ou d’élevage, donc point de lait, guère de viande. Ils vivent de noix de cèdres… et de pommes de terre, dont les semences ne connaissent, chose étonnante, aucune dégénérescence. Ils vivent aussi dans une crasse sans nom, dans une isba minuscule à une seule minuscule fenêtre, aux murs noirs de suie, au sol qui s’élève peu à peu de l’accumulation de poussière et de déchets. Une lutte constante contre la faim, le froid et les ours. Mais cinq heures de prières, tous les jours. Et on garde religieusement le compte de ces jours : parce qu’il ne faut pas se tromper. Les fêtes des saints doivent être célébrées, le calendrier liturgique doit être respecté sans la moindre erreur. De 1945 à 1978, les Lykov ne rencontrent pas un seul être humain.

En 1978, des géologues tombent, par hasard, sur ces reliques vivantes. La stupéfaction est évidemment mutuelle. Encore que du côté des Lykov s’y ajoute la peur : que leur veulent ces schismatiques, ces nikoniens, ces ennemis de la vraie foi ? Il fallut longtemps pour apprivoiser les Lykov. Mais de fil en aiguille, l’histoire remonta jusqu’à un reporter de la Konsomolskaïa Pravda, Vassili Peskov, qui devint un ami et un soutien de ces Robinsons, même lorsqu’il ne resta plus qu’un Lykov, la plus jeune des filles, Agafia.

Il tira de ses visites un livre extraordinaire, Ermites dans la Taïga (Babel), que l’on dévore, entre autres pour la pure fascination de la découverte, en plein XXe siècle, d’Occidentaux qui vivent exactement comme on vivait en 1653 : le livre comporte la photographie du ROUET d’Agafia !

Mais à sa lecture, on balance entre admiration pour le courage insensé (Agafia, restée seule, ne craint pas de rester dans la taïga, malgré le froid, les ours et le risque qu’un hélicoptère ne puisse pas amener un médecin si elle est en danger) et consternation devant la monumentale bêtise des tabous religieux : lorsque Peskov apporte du miel aux Lykov, une nourriture universellement jugée pure, même par les fanatiques les plus sombrement névrosés, ils le refusent s’il est dans un récipient en verre. Car celui-ci transforme le miel en nourriture du siècle, déclenchant sur-le-champ un anathème inexorable : « Cela nous est défendu ! ».



Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.80.4