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Christiane Passevant
L’amour à la ville (L’Amore in Città) de Carlo Lizzani, Michelangelo Antonioni, Dino Risi, Federico Fellini, Francesco Maselli et Cesare Zavattini, Alberto Lattuada
Article mis en ligne le 24 juin 2020

par C.P.
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L’AMOUR À LA VILLE
L’Amore in Città
(1953 - restaurée 22 juin 2020)
L’Amour qu’on paie de Carlo Lizzani
Tentative de suicide de Michelangelo Antonioni
Le Bal du samedi soir de Dino Risi
Une agence matrimoniale de Federico Fellini
L’Histoire de Catherine de Francesco Maselli et Cesare Zavattini
Les Italiens se retournent d’Alberto Lattuada

Sur les écrans le 22 juin (films Camélia)

L’Amour à la ville a pour cadre Rome. Sept grands réalisateurs à la caméra parfois tendre, ou bien acide, mais toujours critique et sans concession, proposent six films dans lesquels les femmes sont réduites au rôle de victimes ou d’objets… C’est l’amour à la ville ou plutôt la misère amoureuse à la ville. Six récits sur l’indigence émotionnelle et la quasi impossibilité de s’en sortir dans une société patriarcale. Le film se présente comme un journal d’histoires banales, particulières, avec une voix off qui contextualise chacun des épisodes.

Premier chapitre, L’Amour qu’on paiede Carlo Lizzani où plusieurs prostituées confient la routine de leur maraude et la recherche de clients, leurs nuits vides, leurs difficultés et leur solitude… C’est presque un documentaire qui parle de chaussures usées à arpenter les trottoirs, de rafles, de privation de vie familiale et de rejet de la société. La misère sexuelle côtoie la misère sociale.

Chapitre 2, Tentative de suicide de Michelangelo Antonioni. L’une se jette sous une voiture, l’autre dans le Tibre, la troisième se taillade les veines… Le film se présente sous forme d’enquête sur le suicide et les causes qui le motivent. Les femmes interrogées expriment les raisons de leur geste : l’angoisse de l’abandon, l’impossibilité d’assumer une maternité non désirée, le sentiment d’un avenir vide de projets, de rêves. Trop noir sans doute pour se conclure ainsi, Antonioni laisse entrevoir un vague espoir de s’en sortir pour quelques unes. Et il y a cette foule de suicidé.es qui revient sur scène à chaque fin de témoignage jouant le rôle de coryphée ponctuant chaque tentative de suicide. L’une des « revenantes » déclare à la caméra : « Quel avenir ?! Mais je ne savais que c’était aussi difficile de mourir ».

Le Bal du samedi soir de Dino Risi , ou Trois heures de paradis, c’est encore le No Futur qui domine. Dans ce troisième chapitre, Dino Risi observe une fête hebdomadaire et convenue où les corps se frôlent, les regards se croisent, les désirs s’éveillent certes, mais les codes régissent ce type de réjouissances et il faut s’y conformer. Le jeu de la séduction se mêle à la compétition masculine, sans surprise… Sauf pour un clin d’œil final.
Les trois premiers films de cette saga néoréaliste sont animés par une démarche documentaire certaine, que l’on retrouve d’ailleurs dans le sixième et dernier épisode, Les Italiens se retournent d’Alberto Lattuada (ou les hommes reluquent devrait-on dire pour plus de précision). On y reviendra car c’est sans doute le plus ironique de la série vis-à-vis du machisme.

Une agence matrimoniale de Federico Fellini (chapitre 4) est sans doute le plus cynique et on y retrouve l’acuité critique de Il Bidone (1955). L’agence matrimoniale, le couple qui la gère, une patronne quasi mère maquerelle et un ancien flic, « casent » des candidat.es au mariage contre rétribution bien entendu. Illustration de la misère affective et du désespoir social, on pense évidemment aux sites contemporains de rencontres, style Meetic.
Un homme veut en savoir un peu plus sur le processus et, pour cela, invente un ami en mal d’épouse. Cet ami, ajoute-t-il, est atteint d’une maladie grave et étrange : il se transforme en loup Garou à chaque pleine lune. Loin d’étonner la patronne de l’agence, elle l’appelle dès le lendemain pour lui annoncer qu’un rendez vous est arrangé avec la future élue. La jeune fille, pauvre et candide, est prête à tout accepter, le danger, la maladie, l’enfermement plutôt que crever de faim, elle est l’aînée d’une famille nombreuse et son père est au chômage. Gêné par une réalité qui soudain rend la farce cruelle et indécente, le curieux lui souhaite « Bon chance ! » en raccompagnant la jeune fille devant l’agence, située dans une bâtisse improbable, entre labyrinthe et immeuble social.

Chapitre 5. L’Histoire de Catherine de Francesco Maselli et Cesare Zavattini ou la misère tragique. Catarina — une Fantine de Palerme — illustre le phénomène de la détermination sociale. Séduite et abandonnée, « déshonorée » et chassée par sa famille, elle atterrit à Rome, accouche dans la rue, cherche du travail, risque la taule parce que sans papiers et, pour finir, la nourrice qui garde son petit garçon porte plainte pour abandon de l’enfant… On est dans les Misérables de l’après seconde Guerre mondiale. Catarina dort dehors, cherche un travail de domestique impossible à trouver sans papiers… Un roman photos ? Cela y ressemble, mais les deux réalisateurs, Francesco Maselli et Cesare Zavattini, s’inspirent de faits réels, filment le « Bureau des enfants illégitimes » et décrivent avec concision le piège inéluctable d’une société des inégalités.

Enfin, sixième et dernier chapitre : Les Italiens se retournent d’Alberto Lattuada. Les beaux jours sont là, les corps des femmes se dévoilent et les mecs se rincent l’œil littéralement. Une pléthore de jolies filles déambulent dans la ville, des visages, des tenues, des jambes et des seins… De la chair fraîche et des regards concupiscents qui donnent à ce défilé féminin une allure d’étal de femmes objets à consommer. Entre les hommes croisés dans la rue qui matent sans vergogne, les suiveurs, les invites déguisées, les frôlements dans le bus, les femmes doivent bouger, serrer les genoux, être sur le qui vive… Rarement un film a montré le sexisme avec un humour à ce point décapant. Dans le plan large final, Lattuada abandonne d’ailleurs le mâle frustré dans un décor en construction, perdu au milieu de nulle part.

Il reste de cette suite de saynètes l’idée que les femmes sont des victimes, coincées par le but inscrit dès leur enfance du mariage comme finalité, véritable miroir aux alouettes, qui s’achève en drame pour la plupart des protagonistes de l’Amour en ville. Le désir d’autonomie n’est même pas évoqué, sinon des échappatoires désespérés. De ce point de vue, le film est un document culturel passionnant et essentiel, un constat qui appelle réflexion et analyse sur la démarche féministe sous jacente. D’autant que la voix off affirme au final que l’Amour en ville se veut être un cinéma nouveau et conscient ! Un manifeste en somme : l’essence du néoréalisme…
Un film rare à voir absolument.




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