DIVERGENCES 2
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Alain Brossat et Alain Naze
L’épouvantable restauration globale
Article mis en ligne le 16 juin 2020

par C.P.
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Dès les premiers instants du déconfinement et de l’allègement des dispositifs de sécurité destinés à endiguer la pandémie, sont apparues les premières manifestations d’une restauration globale des formes antérieures, de toutes ces structures et activités mortifères suspendues par l’extension de l’épidémie à l’échelle mondiale.

Cette restauration intervient dans un climat bien particulier : celui où, à l’épreuve des effets de la paradoxale qualité suspensive de ce désastre, tout un chacun(e) a eu le loisir de se rendre à l’évidence que la pire des choses serait qu’à son issue, les choses reprennent "comme avant". Le ciel s’est dégagé, la pollution atmosphérique des grandes villes a considérablement diminué, la pollution sonore aussi, les oiseaux sont revenus, l’horreur répétitive du réveil matinal enchaînant sur la fatigue des transports (n’eût été l’interdiction faite au déplacement en vélo, hormis pour se pourvoir en biens de première nécessité, nous eussions pu renouer avec ce mode de déplacement, d’autant que les routes étaient alors désertées par les voitures) et la monotonie du boulot s’est interrompue suffisamment longtemps pour que ceux-celles qui y sont astreints puissent rêver sérieusement d’un plus jamais ça... Les têtes bien faites à la Bruno Latour ont expliqué que c’était maintenant ou jamais : si le suspens imposé par l’épidémie dont les interactions avec le réchauffement climatique sont criantes n’était pas l’occasion de bifurquer radicalement vers une autre économie, l’abandon du productivisme à tout crin, du culte de la croissance, de l’extractivisme forcené, des modes de vie indexés sur la circulation automobile et les échanges aériens (etc.) — alors ce ne serait jamais.
Et puis, dès les premiers instants du déconfinement, avec l’annonce des plans de relance, des subventions et crédits accordés à l’industrie automobile et aux compagnies aériennes, avec les premières déclarations du MEDEF appelant à la mobilisation sans ménagement de la force de travail (chantage entre emploi et baisse de salaire, possibilité libérée par les lois votées au Parlement d’allonger l’horaire hebdomadaire du travail jusqu’à 48 heures, ainsi que celle de raccourcir la durée des vacances d’été), avec la reprise de la circulation automobile et les premières mesures d’incitation à la reprise de la consommation, on a compris que, bien loin de changer de direction, de chercher les lignes de fuite hors du capitalocène, il s’agirait, plus trivialement de rattraper, autant que faire se peut, le temps perdu en mettant les bouchées doubles, en travaillant plus, en consommant plus, l’œil rivé sur les indices de productivité et de croissance.
Dans la tête des gouvernants et des élites dirigeantes, il n’y a jamais eu l’ombre d’un doute ou d’un état d’âme à ce propos : avant même que la page de l’épidémie soit tournée, il importait avant tout que les affaires reprennent, les séminaires, les conclaves, les ateliers de réflexion où l’on se demanderait ce que pourrait être une autre économie, ce qu’il faudrait absolument cesser de faire, et en urgence ; pour ce qui est de cesser de détruire la planète, cela attendrait une fois encore, l’urgence absolue, c’est le plan de relance Merkel-Macron, à l’échelle européenne, avec les mesures de refinancement qui l’accompagnent.
C’est une restauration d’un genre nouveau, inédite, dans son caractère global et transnational précisément. Comme concept historique, politique et culturel, la restauration, cela désigne la remise en place (en conséquence, en général, d’une contre-révolution) d’un régime, d’une forme politique déchue. La monarchie, donc, dans le contexte français, en 1815, après la défaite des armées napoléoniennes à Waterloo.

Ce qui caractérise en substance la restauration en général (et la Restauration française du début du XIXème siècle en particulier), c’est la tentative, tout à fait vaine et illusoire en son fond, de remettre en selle une forme politique, un système de domination dont les fondements matériels et idéologiques et surtout, peut-être, l’institution symbolique (Claude Lefort) ont été emportés par le cours de l’Histoire. La restauration, en ce sens, repose toujours sur une fantasmagorie littéralement intempestive, elle survient à contretemps, elle entretient l’illusion d’un retour à la vie d’un passé mort. C’est un retour à l’origine, quelle qu’elle soit, supposant une linéarité du temps, permettant de déplacer librement le curseur, sur quelque période considérée, passée, comptant donc pour rien l’épaisseur du temps vécu – notamment comme si nos sensibilités pouvaient être reconduites en un temps passé par simple régression sur l’échelle d’un temps homogène.
Pour cette raison, les restaurations politiques ne peuvent être que brutales, policières, obscurantistes, soutenues par le conservatisme des hiérarchies ecclésiastiques et, elles oppriment le peuple et s’appuient sur les couches les plus réactionnaires de la société, en particulier celles dont elles tentent vainement de restaurer le lustre - l’aristocratie d’Ancien Régime dans le cas de la Restauration française. Elles rétablissent l’ordre ancien comme une sorte de décorum (elles ne peuvent rien de plus) : c’est la raison pour laquelle, sous les règnes de Louis XVIII et Charles X, les fêtes célébrant la monarchie et son apparat étaient si nombreuses. Mais bien en vain, on ne fait pas "tourner la roue de l’Histoire à l’envers" comme le dit le bonne vieille formule marxiste et la vérité des régimes restaurationnistes, de Talleyrand en Metternich, c’est le règne du policier, du délateur, de la censure et de l’ordre moral sur lequel veille la curaille.

La restauration entendue en ce sens est, dans les sociétés modernes, post-révolutionnaires plus exactement, une figure politique clé. Elle affecte en premier lieu les formes de la domination, le régime de la politique, mais elle étend ses effets à toute la vie sociale et culturelle - elle est toujours hostile aux avant-gardes artistiques et elle promeut toujours l’ordre familial, elle fait un usage conservateur et obscurrantiste de la religion. Ce qui, inversement, tend à valider tout retour du religieux comme une forme de restauration, quand elle peut avoir une fonction révolutionnaire (l’insurrection iranienne de 1978).
Mais ces constantes laissent la place à une grande diversité de formes, ce qui fait qu’au XXème siècle, certains régimes de type restaurationniste présentent aussi des traits fascistes marqués - Primo de Rivera, Franco, Salazar... La restauration en ce sens n’est pas une simple contre-révolution, elle ne vise pas seulement à faire régner l’ordre en écrasant un mouvement populaire et en établissant un régime de terreur, généralement exercé par des militaires, destiné à remettre une oligarchie ou la dictature du capital. Ni la dictature qui se met en place en Allemagne au lendemain de l’écrasement du soulèvement spartakiste en 1918-19, ni la dictature de Pinochet ne sont des restaurations. Dans la restauration, les enjeux symboliques, ceux de l’ordre et de l’institution symbolique, sont déterminants. Il s’agit bien de rétablir le passé dans le présent. Cette restauration, en tant qu’aspiration, peut prendre des formes énigmatiques : les manifestants "démocrates" qui défilent dans les rues de Hong Kong en brandissant le drapeau de la colonie britannique, à quelle restauration de l’ordre colonial (habillée en démocratie) aspirent-ils ?

Après l’effondrement du bloc soviétique en Europe orientale et centrale, à la fin du siècle dernier, c’est à une paradoxale restauration que l’on assiste — à une restauration en habit(s) de démocratie libérale. Les traits restaurationnistes sont plus ou moins marqués selon les pays, en Russie même, le retour en force de l’Eglise orthodoxe et d’un nationalisme puisant dans l’imagerie pré-révolutionnaire (les Cosaques et les emblèmes tsaristes...) y figurent en bonne place. La réécriture du récit de l’histoire, avec le régime nouveau des commémorations qui l’accompagnent en sont aussi des fleurons - un trait marqué dans des pays comme la Pologne ou la Hongrie. Sans oublier, bien sûr, un peu partout, le retour d’un nationalisme rance, d’ancien régime, précisément.

En un sens, cette restauration anticipe sur celle à laquelle on assiste aujourd’hui en ce sens qu’elle est, déjà, "globale" — ce ne sont pas seulement les formes politiques antérieures au régime "communiste" (celui du "socialisme réel") qui sont plus ou moins restaurées, c’est aussi tout le mode de vie qui est affecté par ce puissant "zoom arrière" — la langue, les formes de propriété, les hiérarchies sociales, les normes et les valeurs. Mais cette qualité anticipatrice a ses limites — la restauration dont il est question aujourd’hui est d’une ampleur bien plus considérable encore, c’est du méta-global, si l’on peut s’exprimer ainsi.

Nous voyons bien en effet combien la restauration post-covidienne qui s’est mise en place à la fin du mois de mai diffère de ce modèle, combien elle l’amplifie, le globalise, en transforme profondément les termes et les conditions. La matrice, cependant est la même : il s’agit de s’atteler au rétablissement d’une forme dont une multitude de signes montrent qu’elle ne saurait l’être, et de le faire avec un entêtement d’autant plus fort qu’il est difficile d’ignorer que l’opération est impossible ou bien alors "folle", suicidaire, étrangère à toute rationalité. La restauration, ça ne marche pas à l’examen, au calcul, au raisonnement, ça marche à la compulsion. Et surtout, la restauration, comme nous le voyons bien, dans la figure présente, la restauration, c’est toujours placé plus ou moins distinctement sous un signe de mort. Il s’agit bien d’empoisonner le vivant avec un passé mort, de faire subir au vivant la tyrannie du mort.
Bien sûr, dans le cas présent, on ne dira pas que l’épidémie a aboli, renversé la forme en place - elle a simplement créé les conditions du suspens dans lequel s’est ouverte la brèche où est devenue visible pour tous le tracé de mort de la dynamique actuelle — formes de production, modèles de développement, modes de vie, relations des sociétés à l’environnement, etc. Ce que le réchauffement climatique dans toutes ses manifestations (pollution atmosphérique, canicules, montée du niveau de l’eau dans les océans, multiplication des sécheresses, des accidents climatiques de toutes sortes...) a rendu évident - au point que les maîtres du monde eux-mêmes ont dû en prendre acte (Conférence de Paris, engagements bidons divers pris par les puissances économiques à Davos et ailleurs) - c’est qu’"on" ou que "ça" ne peut plus continuer comme ça - le vague des indéfinis est ici un précieux adjuvant de la déresponsabilisation des "décideurs". C’est qu’en effet ces formules vagues autant que martiales ne débouchent, au mieux que sur des engagements projetés vers un avenir plus ou moins lointain et dont l’horizon demeure celui d’une modulation, d’une atténuation sans douleur des conséquences destructrices des formes de développement industriel, du transport, des communications et de l’innovation technologique — du mode de vie "urbain" (Henri Lefebvre) en général – le syntagme « développement durable » dit tout, à cet égard.

Dans cette configuration où tout demeure en mouvement, où le train fou du "progrès" demeure lancé sur ses rails, la notion même d’un arrêt, d’une interruption de ce mouvement somnambulique vers l’abîme demeure inconcevable pour la majorité - "on arrête tout", cela reste pour les élites et le grand nombre l’utopie d’une infime (et dangereuse) minorité décroissantiste et rêveuse.
Et puis voici que l’épidémie, contre toute attente, produit un tel suspens, non pas total, mais massif, suffisamment massif pour que la question - repartir dans la même direction tout en sachant que c’est aller droit dans le mur — prenne une consistance nouvelle. Certains, une infime minorité formée, bien évidemment, de ceux qui ne sont pas pris à la gorge par les contraintes financières et économiques, ne remontent pas dans le train et s’échappent, à pied ou en vélo dans une tout autre direction. L’arrêt forcé a fait apparaître un horizon de possibles autres qui rend d’autant plus odieuse, révoltante et insupportable la restauration en cours.

Car la restauration, dans cette configuration, ce n’est pas la simple reprise, le retour à la normale : c’est la remise en selle de tout un agencement général dont tout un chacun a pu éprouver qu’il s’effectue sous l’emprise de pulsions de mort : la "relance", telle que l’entendent Macron, Lemaire et les dirigeants du MEDEF, c’est, pour les Parisiens, la promesse qu’ils retrouveront l’hiver de ces pics de pollution pendant lesquels leur est dénié le droit de respirer un air respirable (aujourd’hui, 10 juin, nous apprenons que la pollution de l’air en Région parisienne a déjà presque rejoint son niveau d’avant le confinement), et avec leur cortège de galères en forme de circulation alternée, de vignettes comme ci-comme ça, de transports en commun aggravés, de gosses asthmatiques, etc. Ceci sans aller jusque dans le "dur" des reprises de ventes d’armes et de bonnes affaires de Total et autres marchands de mort. La violence de la restauration atteint, dans ces conditions, un paroxysme d’autant plus insupportable que ceux qui en sont les promoteurs et les agents s’entendent si bien à faire passer l’insupportable et le mortifère pour le réalisme même — comment ça, vous voulez que la branche automobile s’effondre en France et laisse sur le carreau des centaines de milliers de travailleurs ? Vous voulez qu’Air France-KLM tombe en faillite ? Vous voulez que nos stations-service cessent d’être approvisionnées ?

C’est ainsi que les gouvernants ne ménageront pas leurs efforts pour transformer les vivants, ou plutôt les survivants, en communauté de la relance ne ménageant pas ses efforts pour remettre en route le train à grande vitesse de ce "progrès" (la croissance, l’innovation technologique, l’accélération des échanges planétaires, toutes ces belles choses) qui conduit droit dans le mur. La différence entre la défection qui prit un tour assez massif après le 1968 européen et celle qui s’est esquissée pendant l’épisode épidémique est facilement détectable : dans les années 1970, l’horizon de la défection, c’était avant tout le mode de vie — l’allergie au travail, au conformisme familial, aux loisirs formatés, au style de vie bourgeois, etc. C’est ce dont témoigne bien par exemple un film d’époque comme L’An 01. Ou le succès d’un slogan comme métro-boulot-dodo. Il s’agissait de changer de conduites, de chercher des lignes de fuite hors du conformisme très étouffant hérité de l’ère gaulliste et du temps du plastique. Les Mythologies de Barthes balisent et peuplent très bien ce monde d’objets, de trombines et de rites collectifs dont il s’agit alors de s’extraire.

Le type de défection qui se dessine pendant le temps suspendu de l’épidémie est bien moins joyeux, bien moins aérien : il s’agit de se dire, comme le prisonnier qui, remarquant que le gardien s’est assoupi, imagine que ce serait le moment ou jamais de tenter la belle - et qui sait bien que pourtant, il n’osera pas... C’est une défection dont on éprouve le caractère vital (si on ne le fait pas, on va dans le mur, les choses vont aller de pire en pire et la présente épidémie n’aura été, en regard de ce qui nous attend, qu’une partie de campagne...) et qui, en même temps, se conjugue déjà et par anticipation au conditionnel passé, à l’irréel – voilà ce qu’il aurait fallu faire à ce moment-là, en sautant sur l’occasion, etc. C’est que l’enjeu est si compact, si global, si colossal, il nous surplombe tous de si haut que l’on ne saurait par où commencer...

Les prises nous manquent pour nous engager dans un processus de défection. Nous savons désormais que "changer la vie" en allant élever des chèvres dans les montagnes ardéchoises est une bifurcation illusoire - le niveau des océans n’en continuera pas moins à monter. Tout comme, quoi que d’une autre manière, un « bon usage de la lenteur », selon les termes de Pierre Sansot, ne nous mène pas bien loin, en ce que ses conseils nous reconduisent à une simple éthique individuelle, imprégnée de passéisme et passablement aristocratique : il y aurait des êtres, doués (par nature ?) pour la flânerie et la lenteur, et des « affairés », sans compter qu’à aucun moment il n’établit de lien entre capitalisme et activisme, n’interrogeant pas même la marchandisation du monde [1]. Comme le dit Rancière, le gouffre est infranchissable, qui sépare la parole des gouvernants qui gèrent le désastre en cours au jour le jour et la vision prospective sur le long terme des intellectuels et experts qui disent : voilà ce qu’il faudrait faire pour enrayer la catastrophe. Les gens ordinaires qui ont été saisis par l’affect de la défection pendant l’interlude dévastateur de l’épidémie se retrouvent, eux, tout au fond du gouffre qui sépare les deux parties. Comment en sortir ? - sur ce point, Rancière est moins disert...

La transformation de la communauté des confinés en communauté de la relance soumise aux injonctions du pouvoir aura cette conséquence (et les médias prendront toute leur part dans ce processus de production de la distraction en forme de passage à l’ordre du jour) : nous serons sans cesse incités à passer à l’ordre du jour, c’est-à-dire passer par pertes et profits l’épreuve que nous avons subie et abandonner toute ambition d’en faire, encore et toujours, un objet de réflexion critique — sur l’intolérable, sur la manière dont ceux qui prétendent gouverner nos vies les ont jetées aux chiens (de l’épidémie) tout au long de cette séquence.
Pour cette raison, il importe non seulement que nous nous souvenions, d’une mémoire longue et obstinée, contre ce "cours des choses", mais aussi que nous cultivions cette mémoire, la nourrissions. Et ceci passe par la lecture — des vrais livres, en vrai papier, et qu’on lit vraiment, en prenant le temps.

Typhon, roman de Joseph Conrad, évoque la figure du capitaine d’un navire battant pavillon siamois et naviguant en mer de Chine, solide rafiot sur lequel il transporte quelques centaines de coolies chinois de retour d’Asie du Sud-Est où ils se sont échinés comme des esclaves, des coolies regagnant leur région d’origine en Chine continentale. Lorsque le capitaine du Nan-Shan voit brusquement baisser la pression sur son baromètre, il se fait cette réflexion et la partage avec son second : "Il doit faire quelque part un sale temps peu ordinaire".
Pas une seconde, il ne vient à l’esprit de ce marin professionnel mais un peu bas du plafond que ce "quelque part", ce peut-être précisément son propre navire qui, sous peu, va se retrouver pris dans le plus dévastateur des typhons. Les dirigeants de nos pays qui n’imaginaient pas, en proie à leurs présomptions immunitaires, que jamais, ce "genre de chose" (l’épidémie en version Wuhan) ne pourrait arriver sous nos latitudes sont les héritiers directs de ce capitaine aux idées courtes auquel manque, dit Conrad, la "faculté imaginative" qui lui aurait permis de concevoir qu’en décidant obstinément de garder le cap le conduisant vers l’œil du typhon, il risquait de mettre en danger la vie de sa cargaison humaine, de son équipage — il allait droit au naufrage.
Typhon, un roman pour aujourd’hui et qui nous incite à nous méfier de tous des "pilotes du navire" (image immémoriale du gouvernement des vivants) enfermés dans leurs routines, leurs certitudes, leurs présomptions et incapables de dévier de la droite ligne que leur a assigné une fois pour toutes, croient-ils, leur charge.

Une autre figure du "ne pas y croire" se présente dans le roman de Giorgio Bassani Le jardin des Fizzi-Contini (1962) et dont Vittorio de Sica fit une adaptation remarquée (1970).
C’est l’histoire d’une riche famille juive italienne qui, à l’heure de la montée des périls (le fascisme et l’antisémitisme) vit enfermée dans la sphère ou la bulle de son palais, dans un état d’insouciance prononcé, jouant au tennis, préparant, pour les plus jeunes, des thèses de philosophie un peu nébuleuses et comptant sur ses protections dans le haut appareil politique mussolinien. Ils ne "croient pas" au danger qui se rapproche d’eux, emmaillotés qu’ils sont dans leur enveloppes immunitaires - tout comme ceux et celles qui récusaient les précautions sanitaires alors que l’épidémie avait commencé à flamber ne croyaient pas au covid 19. Ce que montrent admirablement le roman de Bassani et le film de de Sica, c’est avec quelle facilité les vivants peuvent, dans des circonstances données, perdre contact avec le réel et se transformer en tomates (sociales) hors-sol. À l’origine du désastre de l’épidémie en Europe occidentale, il y a cet enchainement décisif d’un réel consistant perdu de vue (l’épidémie) sur un "même pas peur !" (je n’y crois pas) qui débouche sur le désastre.
On ne passe pas ses journées à jouer au tennis entre amis quand le nazisme est aux portes de la ville, on ne bavasse pas aux terrasses des bistrots avec les copains quand le virus est dans la ville. Le moment rêvé, donc, pour méditer le roman de Bassani et voir le film de de Sica.

Enfin, le pire de tout, ce sera la récupération de la piété envers les morts de l’épidémie par les jean-foutre qui nous gouvernent. Ça va commencer le 14 Juillet où ils vont bien trouver moyen de faire défiler au milieu des chars et des légionnaires en tabliers de sapeur (de boucher ?) quelques dizaines de soignants en blouse blanche - vrais ou faux, donnant l’image d’une acceptation de cette médaille du mérite prévue par l’exécutif (et une prime ponctuelle éventuellement), en lieu et place d’une revalorisation de leurs revenus. Et puis, ça se poursuivra de minute de silence officielle avec montée ou descente de drapeau et sonnerie aux morts - ce genre de singerie patriotique, particulièrement odieuse en l’occurrence...

Il importe donc que nous, les gens, n’abandonnions pas nos morts aux chiens qui les ont laissé et fait crever sur le bord du chemin. Qu’en un lieu public, exposé, visible, donc, soient accrochés à bonne distance les uns des autres 30 000 masques, toutes sortes de masques, jetables, en tissu, industriels, faits maison, que chacun-e vienne apporter son masque et l’accroche en ce lieu, en pensant aux 30 000 disparus résultant de ce crime collectif — crime en tant que conséquence inévitable d’une politique sanitaire inepte, faisant notamment du nombre de fermetures de lits un argument de bonne gestion.

Nous disons "disparus" parce que pour beaucoup d’entre eux-elles, les circonstances de leur disparition demeurent floues, ceux-celles qui sont morts seul-e-s, à l’hôpital ou ailleurs dans des circonstances que personne ne connaîtra jamais, ceux qu’on a purement et simplement laissé mourir, abandonnés, puis inhumés à la sauvette, ceux-celles-là, ce sont en ce sens des disparus plus que des défunts auxquels leurs proches peuvent rendre un dernier hommage, après les avoir accompagnés dans leurs derniers moments.

Le cas des EHPAD est particulièrement significatif à cet égard, puisqu’on a commencé par ne pas compter les morts dans ces établissements, dues à la pandémie, et qu’on a finalement dû les intégrer (un tiers des morts du virus, en France, selon les chiffres officiels). Tout s’est passé comme si l’on avait voulu passer sous silence d’abord, puis minimiser ce phénomène – les vieux mouraient un peu plus tôt que « prévu », c’est tout. Cet état de fait n’est pas sans rappeler la nouvelle de Cortazar, « La porte condamnée », où le client d’un hôtel à qui l’on avait dit qu’il habitait une chambre à côté de celle d’une femme seule, et qui, chaque nuit, entendait les pleurs d’un enfant, malade de toute évidence. « Ça se plaignait pendant la nuit, ça pleurait timidement, sans trop attirer l’attention ». La faiblesse des pleurs est ici le signe de la vulnérabilité de cet enfant, et l’on peut bien sûr la déplacer du côté des personnes âgées, dont la plainte est restée si longtemps inaudible : « L’enfant pleurait si faiblement que par moments on ne l’entendait plus mais Pétrone sentait que les pleurs étaient toujours là, qu’ils ne cessaient pas ». Pétrone apprend ensuite que la femme aurait quitté l’hôtel, mais aperçoit pourtant, sur le tableau des clés, que celle de la chambre d’à côté ne s’y trouve pas. Il rentre dans sa chambre, et cherche à dormir : « Il se tournait et se retournait dans son lit comme vaincu par le silence […]. Il pensa ironiquement qu’il regrettait les pleurs de l’enfant et, quand il les entendit, beaucoup plus tard, faibles mais reconnaissables entre mille à travers la porte condamnée, il sut, au-delà de la peur, au-delà de la fuite en pleine nuit, que tout était bien ainsi et que la femme n’avait pas menti, qu’elle ne s’était pas menti en berçant l’enfant, en voulant que l’enfant se taise pour qu’ils puissent, eux, dormir » [2]. Évidemment que la bienveillance de cette femme berçant son enfant doit être considérée comme l’opposé exact de l’attitude de l’État, à l’égard des personnes âgées mourant dans les EHPAD : il s’agit là aussi de faire taire les pleurs, mais cette fois, dans notre actualité, pour que la souffrance, physique et psychologique des vieux reste inaperçue, pas du tout par délicatesse – bien plutôt pour que n’apparaisse pas l’incurie de l’État, ayant abouti au sacrifice de toute une partie de la population, la plus vulnérable à l’épidémie, et dont les soignants furent pourtant longtemps dépourvus du moindre masque, comme s’il ne s’agissait pas, là, d’une urgence. La discrétion, ici, relève bien de la dissimulation. Cet enfant (dans la nouvelle de Cortazar), ou ce vieillard (en EHPAD), témoigne des pleurs non entendus, ou maintenus à l’état de discrétion. Mais il y a un monde entre l’agonie des humbles, ne voulant pas déranger les autres, et l’évacuation / dissimulation silencieusement effectuée par l’Etat des vieillards morts du virus, et parfois entreposés à Rungis, selon des tarifs d’usuriers – morts auprès desquels la famille ne pouvait se recueillir que selon un délai minuté...

Nous disons des disparus parce que cela veut dire que ceux qui portent la responsabilité de leur disparition ont des comptes à rendre et que nous ne l’oublierons jamais. Les Mères de la Place de Mai, en Argentine, étaient rassemblées par ce slogan : rendez-nous nos disparus en vie ! Les disparus de la dictature militaire des années 1980. Chaque fois que nous entendrons Macron et sa bande (et Dieu sait si nous allons les entendre au cours de la période pré-électorale qui s’annonce) ouvrir sa bouche pour nous appeler à nous rassembler autour de lui contre la vague bleu Marine, nous l’interromprons sans ménagement : commence par nous rendre le 30 000 que tu nous dois ! Nous les voulons vivants, car leurs vies leur et nous ont été volées !
Commence par cela si tu veux qu’on t’écoute — et par te recueillir devant notre mémorial des 30 000 masques.
Et si tu ne connais pas le chemin, nous t’y ferons un petit bout de conduite...

Notes :

[1Pierre Sansot, Du bon usage de la lenteur, Paris Payot & Rivages, 1988. Lorsqu’il se prononce – titre de chapitre prometteur – « Pour un urbanisme retardataire » (et non pas réactionnaire – « retardataire » comme l’écolier, ou le professeur toujours en retard), s’il se défend de vouloir restaurer un espace disparu (nostalgie), il n’opère cependant aucun lien entre l’hyperactivité et le capitalisme, allant jusqu’à faire des « nouveaux lieux de flânerie », non plus les anciens Passages (chers à Benjamin), mais « les supermarchés »… Il écrit en effet : « Les familles s’y rendent [au supermarché] – disent-elles – par souci d’économie. Surtout, elles y trouvent leur compte, elles s’y divertissent et l’expédition qui se voulait rapide s’allonge » (p169). Qu’un éloge de la lenteur puisse se conjuguer avec les charmes du supermarché, cela laisse rêveur – que les sortilèges de la marchandise exposée dans un supermarché puissent se conjuguer avec la sagesse d’une existence résistant à l’activisme contemporain, c’est oublier le fait que la flânerie au sein des galeries, chez Benjamin, était tributaire d’un type d’architecture très particulier, rendant possible une forme d’absorption du flâneur, quand les supermarchés contemporains se caractérisent tout de même par leur architecture antipoétique par excellence (quel serait l’équivalent de l’enrobage surchargé des structures métalliques du Passage, dans nos actuelles grandes surfaces ?). N’oublions pas non plus que la flânerie, dans les Passages, chez Benjamin, ne constituait pas un mouvement émancipateur – elle était plutôt le signe d’une manière d’habiter un certain type d’espace, aux temps du règne de la fantasmagorie de la marchandise.

[2Julio Cortazar, « La porte condamnée », Gîtes, trad. Laure Guille-Bataillon, Paris, Gallimard, 1968, p.186-197.




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