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Nestor Potkine
La tentation du bitume. Où s’arrêtera l’étalement urbain ?
Éric Hamelin et Olivier Razemon (éditions Rue de l’échiquier)
Article mis en ligne le 4 janvier 2013
dernière modification le 9 décembre 2012

par C.P.
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Ah, si seulement tous les livres de sciences humaines étaient aussi bien écrits, aussi clairs, aisément compréhensibles et pourtant aussi rigoureux et intelligents !

La Tentation du bitume, où s’arrêtera l’étalement urbain ? de Eric Hamelin et Olivier Razemon (éditions Rue de l’échiquier) s’attaque, enfin, à un vilain problème. La lèpre pseudo-urbaine qui se vomit sur la campagne : vous les avez vus, ces interminables alignements de Buffalo Grill, Léon de Bruxelles, Castorama, de stations-service, d’entrepôts et de zones industrielles, d’énormes hangars gris vautrés sur d’énormes parkings gris, derrière des bannières rouges et des panneaux oranges. Vous les avez vues ces périphéries de grandes villes, de villes moyennes et même de petites villes, toutes identiques, toutes laides, niaises et consternantes. Il y a quarante ans on ne connaissait pas, en France, ce phénomène étatsunien.

Depuis, la campagne abandonne, tous les dix ans, l’équivalent de la surface d’un département français, non pas à la ville, non pas à la ville vivante et belle, mais à un cauchemar hybride qui joint l’anonymat de la ville à l’ennui de la banlieue. D’autres manières de le dire ? Un studio de trente mètres carrés à chaque seconde, ou huit fois la Ville de Paris par an ! Précisément, la catastrophe étatsunienne (la conurbation de Los Angeles occupe une superficie égale à celle du Portugal) aurait dû nous avertir. Mais partout en Europe, on reproduit les erreurs américaines. En Europe ? Dubaï n’est qu’un gigantesque enchevêtrement de bitume et de verre, et la Chine s’est jetée dans l’étalement avec autant de fougue que dans la production de CO².

L’un des nombreux mérites du livre réside dans la présentation des faits, et jusque dans un texte de science-fiction, dont voici un extrait des plus plausibles :

« Ces dernières années, le ministère de la Sécurité et du Risque Zéro a imposé la disposition, à l’entrée des zones d’habitat, de drapeaux colorés identifiants très précisément le type de résidents. Les quartiers de propriétaires disposant d’une piscine sont signalés par un standard bleu roi, ceux qui se contentent d’un jardin sont identifiés en bleu clair, le vert désigne les pavillons mitoyens et le jaune les immeubles avec balcon, l’orangé étant réservé à ceux qui vivent dans un immeuble social. »

La description factuelle n’a pas moins de précision : « Le visiteur est en revanche surpris par la présence de blocs rocheux, aussi volumineux qu’un gros meuble, posés à l’entrée des chemins piétonniers ou le long des routes, et qui rappellent vaguement la moyenne montagne. Qu’ils soient destinés à empêcher le passage des véhicules à moteur ou simples objets décoratifs (…), extraits du sol au moment où le terrain a été viabilisé, ils ont été laissés sur place, parce qu’ils sont trop lourds à transporter, ou parce que leur présence rappelle à l’habitant le caractère “naturel” de l’endroit où il vit.
Les maisons peinent à cultiver l’originalité. Les architectes ont manifestement songé à rentabiliser leur intervention, tout en conservant aux habitations le caractère de maison individuelle sans lequel le “produit” ne se vendrait pas. Sur la devanture des pavillons, on remarque, à des fins de personnalisation, des céramiques à la provençale, portant les numéros de rues, achetées un soir d’été dans une boutique de Saint-Paul de Vence, ou, plus probablement, auprès d’un distributeur spécialisé. »

Un autre mérite du livre consiste à démontrer qu’il y a plus de causes que l’on ne croit à ce déclin du beau et de l’heureux. Bien sûr, l’illusion que l’entrée dans la classe moyenne, voire la montée dans les classes supérieures passe par l’acquisition d’un pavillon pour les uns ou d’une villa pour les autres joue un rôle prépondérant. Bien sûr, la politique à très courte vue des édiles joue aussi son rôle (O joie ! McDonald’s et KFC viennent nous distribuer des emplois !). Mais il y a moins évident :

« Ainsi, même un citadin qui vit au cœur d’une ville dans un immeuble ancien, qui se montre extrêmement attentif à son empreinte écologique et ne se déplace jamais en voiture, contribue sans le savoir à l’étalement urbain. Imaginons (…) qu’il lui prenne l’envie, un vendredi, de carreler sa salle de bains pendant le week-end. Il pourra exiger qu’on lui livre son carrelage à temps. Pourquoi ? Parce qu’il existe, à quelques dizaines de kilomètres de son domicile, en périphérie de la ville, des entrepôts suffisamment vastes pour que l’on y puisse y trier et y sélectionner le produit demandé. Et que, pour importer des marchandises, on a bâti des routes, des ports, des aéroports, autant d’infrastructures extrêmement consommatrices d’espace. »

Les trois quarts du livre sont consacrés à l’élucidation d’autres causes encore, et à la discussion des difficultés qu’elles posent au combat contre l’étalement urbain. On peut toutefois regretter que les auteurs ne donnent pas assez de place à un phénomène essentiel, trop souvent négligé par l’anarchisme moderne, alors qu’il fut central dans l’anarchisme 1900. L’explosion de la population. 300 millions d’habitants aux USA. 1 milliard trois cent millions en Chine. Plus de soixante millions en France. Seize millions aux Pays-Bas. Malthus avait tort de prédire la famine ? Pourtant, McDonald’s devrait glisser son livre dans chaque Happy Meal….



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