DIVERGENCES 2
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Francis Gavelle
Je gambade aussi
journal du confinement (complet)
Article mis en ligne le 18 mai 2020

par C.P.
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Mardi 17 mars 2020 - 12h58

Dans ma cour d’immeuble, gambadant (presque devisant) tranquillement, deux magnifiques corbeaux noirs se tiennent prêts.
Depuis ma fenêtre du deuxième étage, je les regarde, un verre à la main.
Les pâtes cuisent lentement et la chaîne HI-FI joue la Symphonie pastorale de Beethoven.
Je gambade aussi.

Mercredi 18 mars 2020 – 23h01

À Paris, à 20h, depuis ses appartements, la population applaudit les personnels hospitaliers pour leur courage et leur abnégation. Hommage symbolique, mais sincère : “ils et elles” sont nos héros ; même si “ils et elles” sont constamment abandonnés par les pouvoirs en place.
Ici, à la même heure, en banlieue suresnoise, je n’ai entendu que quelques cris, quelques vociférations (qui se prolongent d’ailleurs tardivement dans la nuit)… et j’ai pensé, esprit troublé, à une phrase, que j’avais lue, il y a de nombreuses années, dans une revue : “La fin de la civilisation, c’est quarante-huit heures sans électricité.”

Bien sûr, nous n’en sommes pas là ; mais, alors que notre “modèle” de civilisation connaît un coup d’arrêt qu’il n’avait ni prévu ni (vraiment) anticipé, lire que, si dans l’hexagone, la population stocke papier toilette et pâtes, les Américains, eux, font exploser les ventes d’armes - on ne se confine plus, on se barricade - ; que, cette fois-ci en France, deux antennes des Restos du Cœur (Haute-Saône et Saône-et-Loire) ont été cambriolées et que des milliers de masques chirurgicaux (Montpellier) ont été dérobés, ne rend pas forcément optimiste quant à la reconstruction humaniste de nos sociétés, dans l’après-ouragan COVID-19.
Cela dit, des oiseaux chantent, tandis que j’écris ces quelques lignes.

Jeudi 19 mars 2020 – 19h23

Je pense à ma mère, qui, en fait, depuis son retour de l’hôpital, début janvier, est “confinée par obligation” : elle n’est, en effet, pas encore suffisamment valide sur ses jambes, pour pouvoir s’aventurer dans les rues ; et, comme lui disait son kiné à l’hôpital : « Ce que l’on perd le plus vite quand on est alité sur une longue période, c’est la marche. »
Bien sûr, elle a fait beaucoup de progrès, une fois vaincue la complication post-opératoire qui la clouait au lit ; et le déambulateur, que nous avions acquis pour sa sortie, fait déjà presque office de “plante verte” dans son appartement. Retour, donc, à la canne anglaise…
Sinon, une assistante de vie continue à venir la voir le matin, pour la toilette, l’habillage, quelques courses urgentes (pharmacien, principalement) que je ne peux pas lui faire, vu la distance qui sépare nos deux banlieues et mon absence de véhicule individuel pour m’y rendre. Cette présence me rassure, d’autant que ma mère s’entend très bien avec la jeune femme qui s’occupe d’elle ; et cette présence s’annonce, à l’heure actuelle, rassurante, car l’agence d’aide à domicile, qui gère la prestation, a pris toutes les précautions sanitaires et administratives nécessaires, aussi bien pour les patients que pour ses salariés. Alors merci Stéphanie de prendre soin d’elle, quand je ne peux plus être présent que par téléphone.

Tiens, l’heure du rituel gin-to approche… Ce soir, ce sera Bickens London Dry et tonic Fever-Tree dans sa version classique : je n’ai, de fait, plus de réserve de sa déclinaison méditerranéenne (le thym-citron et le romarin y font des merveilles), le caviste où je m’approvisionne étant fermé jusqu’à nouvel ordre.

Vendredi 20 mars 2020 – 19h25

Le plus riche des pauvres et le plus pauvre des riches...
Je ne sais pas si ce sont les récentes publications des journaux et autres pensées de confinement de Leïla Slimani, Marie Darrieusecq ou Lou Doillon, qui me ramènent à l’esprit ce que j’ai toujours estimé de ma situation personnelle. “Plus riche”, parce que, par exemple, le montant peu élevé du loyer de mon 2-pièces HLM me permet de faire des choix professionnels autrement inenvisageables. “Plus pauvre”, parce que, autre exemple, je ne peux nullement me permettre d’envisager, vu mon niveau de revenus (encore revu à la baisse, depuis qu’en août 2018, j’ai fait le choix d’abandonner mon boulot alimentaire de comptable, pour tenter de m’impliquer, de manière quasi exclusive, dans le champ culturel et artistique), un départ en vacances, même de courte durée – mes déplacements en festivals, à condition qu’une prise en charge existe, composent ainsi des escapades touristiques de substitution. Cependant, nullement ici l’idée de (faire) pleurer sur mon sort : je peux, en effet, encore faire des choix de vie ; là où de nombreux autres n’ont plus que la nécessité comme option existentielle.

Alors oui, aujourd’hui, je peux me confiner.
Bien sûr, il y a tout d’abord l’obligation gouvernementale – même si son application, quand il s’agit de contraindre l’activité économique non sanitairement essentielle de la nation, semble devoir passer sous les fourches caudines d’un patronat déjà demandeur d’attentions toutes particulières (parfois légitimes) à son égard dans la gestion de la crise et de son après ; mais là où salariés et autres collaborateurs (quel que soit leur statut juridique) vont devoir accepter, sous peine d’être considérés comme “traîtres” à la nation, une remise en cause “patriotique” de leurs acquis sociaux : puisqu’on nous martèle un vocabulaire guerrier, alors qu’il n’y a en face de nous, certes destructrice, qu’une autre forme de vie, le virus, qui mène sa propre existence ; on se rappellera la célèbre phrase d’Anatole France, dès le lendemain (qui ne chanta pas) de la boucherie de la Grande Guerre, « On croit mourir pour la patrie ; on meurt pour des industriels. »

Il y a ensuite la contrainte professionnelle : mes activités sont à l’arrêt, tant sur le plan culturel du fait de la nécessaire fermeture des établissements scolaires – plus de master class à destination des étudiants en cinéma d’animation ; plus de séances ciné-club pour les enfants des écoles primaires –, que sur le plan administratif – mon ex-boss, pour laquelle j’interviens encore, a fait le choix, prudent, de mettre son activité en stand-by. Certes, question “revenus”, l’allocation chômage devrait, en toute logique, venir pallier la perte de rémunération ; mais l’élan (même faible) amorcé dans ma réorientation de carrière subit un brusque arrêt.
Alors oui, pour l’instant, j’ai la chance de pouvoir me confiner, sans subir de pression ni sociale, ni financière, qui contredirait mon choix. Mais combien de temps pourrai-je assumer cette décision, si la situation devait se prolonger ne serait-ce qu’à moyen terme ? Aucune idée. Wait and see, donc…

Samedi 21 mars 2020 – 13h54

Constatations de la matinée, après une rapide sortie dans mon quartier, avec un masque de fortune – en fait, mon écharpe remontée jusqu’au nez – et une paire de gants en laine. Protections dérisoires, sans doute peu efficaces pour les autres et pour moi ; mais répondant au moins, tant bien que mal, au principe de précaution.

Première constatation, le rythme d’activité est finalement assez réduit. Peu de trafic automobile, quelques rares personnes croisées – à distance – et principalement, des personnes âgées qui semblent assez insouciantes dans leurs comportements. Je m’interroge, surtout quand on sait l’inquiétude qui plane sur les EHPAD, mis à l’isolement, aussi bien pour les résidents – ainsi, un établissement dans le Doubs a déjà enregistré 12 décès en deux semaines – que pour les personnels. Mais je ne juge pas, car c’est peut-être aussi une manière, certes maladroite (je ne pense pas, cependant, que cela va jusqu’au déni), de se rassurer face à la pandémie et au risque accru qu’elle représente pour une population plus âgée.

Deuxième constatation, le bureau de poste est fermé, à la fois par mesure de sécurité sanitaire et pour permettre au personnel, impacté, d’assurer à domicile la garde de ses enfants. Je remarque aussi que le distributeur de billets est vide et apparemment non réapprovisionné. Que se passera-t-il pour celui ou celle, client à la Banque postale, qui aura besoin (surtout si le confinement connaît un prolongement de durée conséquente) de liquidités de manière urgente ? A ma sortie précédente, j’avais remarqué, sur une feuille de papier collée sur la porte de l’agence, mais aujourd’hui retirée (par qui ?) un hashtag aussi énervé qu’angoissé, mais pouvant pleinement se justifier, vu le contexte : #rendsmoimathune.

Troisième constatation, l’abnégation des éboueurs et d’un employé des HLM – pas le gardien, les loges sont fermées depuis l’annonce du confinement – qui continuent, visiblement sans protection, à vider, ou sortir et rentrer, les poubelles, évitant ainsi qu’une crise de salubrité ne vienne s’ajouter à la crise sanitaire.

Quatrième constatation, la porte du cabinet médical au rez-de-chaussée reste grande ouverte, afin d’éviter aux patients, qui viennent en consultation, de toucher porte et poignée.
Cinquième constatation (pour prêter un peu à sourire, même jaune), les corbeaux, que j’évoquais dans les premières lignes de ce journal, ont quitté la cour. Sans doute sont-ils partis en week-end…

Dimanche 22 mars 2020 – 17h40

“La France compte plus d’écrivains que de lecteurs.” Cette phrase, à peu de choses près (si ma mémoire est bonne), est tirée du Mystère Henri Pick : pas le roman de David Foenkinos (que je n’ai pas lu), mais le film de Rémi Bezançon (que j’ai vu). Feel good movie en milieu littéraire, cette assertion acquiert une résonance plus qu’amplifiée en ce début de confinement où les journaux, les chroniques fleurissent : des publications “officielles” (Le Monde avec Leïla Slimani ; Le Point avec Marie Darrieusecq) aux parutions alternatives (du Monde libertaire aux posts Facebook).

Bien évidemment, mes élucubrations, aussi nombrilistes que sincères, n’échappent à cette constatation ; mais je dois reconnaître que cette petite page d’écriture quotidienne est la seule discipline à laquelle j’arrive à me plier depuis le début de la semaine. Peut-être en est-il de même pour mes camarades de réseau social, dont les écrits savent faire preuve de finesse d’observation et de sens de l’humour, d’esprit d’analyse et de vindicte salutaire. En tout cas, tout un corpus de textes est en train de naître, qui ne représentera, au “pire” qu’un matériau sociologique précieux pour étudier, du point de vue de la population, cet événement déroutant ; au mieux une somme de réflexions – parfois d’une lucidité fulgurante – pour remettre en cause un mode de civilisation dévastateur, mais qui semble, après une première semaine de crise aiguë, ne rien vouloir d’autre que de continuer à foncer droit dans le mur, pour préserver les intérêts et privilèges égoïstes de quelques-uns et quelques-unes. En somme, découvrant les mesures coercitives prises par le gouvernement Macron, en matière de droit du travail durant la pandémie, voire au-delà (à titre d’exemple, remise en cause des 35 heures, modification des conditions d’acquisition des congés payés), sauvegardons l’économique et sacrifions l’humain. Ce n’est pas sans me rappeler le fameux adage ultra-libéral : “Privatisons les bénéfices et mutualisations les pertes“.

Sinon (et néanmoins en rapport avec ce qui précède), depuis jeudi soir, dans mon quartier également, on se met aux balcons, aux fenêtres, à 20h, pour saluer le dévouement des personnels hospitaliers et médicaux. On applaudit, on crie joyeusement, on tape sur des casseroles, quelques automobilistes, même, klaxonnent en passant. Je me mets alors à ma fenêtre, pour écouter, savourer, cette liesse populaire ; mais je n’arrive pas, j’avoue, à y joindre ma voix. Pourquoi ? Peut-être parce que j’ai vu, à Sainte-Anne, puis à Broca, pendant les trois mois et demi où ma mère a été hospitalisée, dans le dernier trimestre de l’année dernière, l’état d’épuisement et de lassitude de ces mêmes personnels, qui, à l’époque, tout en continuant à effectuer leur mission de santé publique (parfois, pour quelques rares cas, admettons-le, pouvant le comprendre, de mauvaise grâce), n’étaient guère fêtés et entendus par le pouvoir politique. Alors cette “fête sur commande” – je ne mets évidemment pas en cause la sincérité de celles et ceux qui célèbrent – ne me paraît pas si différente de la liesse qui vient accompagner les performances sportives de l’équipe de France de foot : patriote, on se (nous) regroupe derrière le drapeau tricolore – notre président, dans son allocution inaugurale de confinement, le 16 mars, n’a pas manqué de nous rappeler que nous étions en guerre – et on célèbre nos valeureux “combattants du temps de paix” (nos maisons, c’est un fait, pour celles et ceux qui ont un toit, ne sont ni bombardées ni détruites), qu’ils aient une balle au pied ou un thermomètre à la main. On nous plonge ainsi dans l’émotionnel, pour tenter de détourner notre attention (et notre naturelle capacité de réflexion) d’une juste demande de comptes à rendre et de responsabilités à assumer.
Par souci rhétorique, j’ai peut-être un peu forcé le trait ; mais moi, j’assume.

Lundi 23 mars 2020 – 18h49

Le voisinage.
Fin de matinée. On sonne à ma porte. Surpris, je regarde à l’œilleton. Reconnais une voisine. Je mets une écharpe – toujours pas de masque –, couvre ma bouche et mon nez, et ouvre la porte. Elle fait, palier par palier, le tour des voisins, car elle aimerait savoir qui a appelé les flics hier, en début de soirée, pour se plaindre des pleurs de son fils – qui doit avoir dans les deux ans, elle le porte dans ses bras. Je lui assure n’avoir appelé personne, ni même entendu son enfant pleurer : elle est au quatrième étage, je suis au deuxième. De même, pour la voisine de l’appartement de droite, qui est déjà sur le palier quand j’ouvre ma porte. En fait, la jeune femme a un soupçon concernant le voisin responsable de cet appel, et s’inquiète de ce qu’il a bien pu dire aux flics, car ils sont arrivés à trois, godillots sales et sans masque (sauf l’un d’eux), posant leurs mains partout au risque d’infecter son logement, enfin lui parlant fort (sans se soucier de potentiellement réveiller son fils, qui s’était enfin endormi : il avait auparavant faim et réclamait son biberon) et très mal, comme si, nous dit-elle, elle dealait de la drogue. Son inquiétude au sujet des possibles propos du voisin à l’origine de l’appel – elle suppose une évocation de maltraitance – vient du fait qu’elle est en pleine instance de divorce et que tous les éléments, qui pourraient jouer contre elle, risquent de la priver de la garde de l’enfant. Nous essayons de la rassurer, lui signifiant que nous n’hésiterons pas à témoigner en sa faveur (elle est une personne d’un commerce toujours agréable), si cela s’avère nécessaire. Elle sourit, un peu tranquillisée, et nous souhaite une bonne journée. Chacun rentre chez soi.

Une fois seul, je songe que les comportements mesquins – pourquoi ce banal souci de voisinage ne s’est-il pas réglé dans un échange serein, et sans en référer à une quelconque autorité ? – restent malheureusement (mais suis-je naïf au point d’en être surpris) monnaie courante en cette période déconcertante (vont-ils d’ailleurs s’amplifier si la crise sanitaire se prolonge ?) ; et que, sinon, côté flics, impunité semble rimer avec immunité : les manifestants, ces misérables mortels, ne pouvaient rien contre eux ; ils considèrent maintenant, intouchables dieux d’une nouvelle Olympe, qu’il en sera de même pour le virus.

Mardi 24 mars 2020 – 18h59

En fait, je reviens sur ce que j’ai écrit hier.
En effet, puisque, chaque jour, je poste sur Facebook ma page de journal ; la communauté, parfois, y réagit, et une internaute, en commentaire, m’a donc fait remarquer que, peut-être, je jetais l’anathème, un peu expressément, sur ce voisin qui avait prévenu la police. Même si je sais, il est vrai, que le locataire (supposé) en question se plaint régulièrement du voisinage – ainsi, était-il venu à l’occasion me voir, sans animosité cependant, pour me reprocher d’avoir chanté un peu fort la veille en début de soirée –, peut-être était-il sincèrement inquiet ou véritablement incommodé par les pleurs prolongés de l’enfant. Je ne le saurai bien évidemment jamais (et cela ne me regarde pas) ; mais je n’aurais sans doute pas dû être aussi prompt à le condamner, même si la peur, le désarroi et la colère, ressentis par la mère, devant l’attitude de cowboy des flics et les possibles conséquences judiciaires, n’avaient fait, négligeant ainsi le bénéfice du doute, qu’attiser mon agacement, dans les faits et sur le papier.

Sinon, je me rends soudain compte que, tenir ce journal, à l’en-tête duquel, quotidiennement, je pose la date, me permet, durant cette période de confinement, dont on sait qu’elle va durablement se prolonger, de mesurer, solitaire, le temps qui passe. Un peu (dans une situation, certes, nettement moins sordide et douloureuse) comme ces prisonniers, qui, sur les murs de leur cachot, creuse la pierre, pour marquer d’un trait chaque jour qui s’écoule et tenter, eux, de résister à la folie d’une intolérable incarcération.

Mercredi 25 mars 2020 – 17h33

Dans mon quartier, le mercredi, c’est le jour où, en plus de ramasser les poubelles dites “classiques” (par ailleurs, également ramassées les lundis et vendredis), les éboueurs vident, dans une deuxième tournée, les poubelles jaunes, autrement dit le recyclable : papier, carton, plastique. Constatant, en ce début de matinée, depuis ma fenêtre – j’ai vue sur la cour et, de fait, sur l’espace “poubelles” – qu’elles n’ont pas été sorties dans la rue, je décide d’aller le faire, par souci de maintien d’un minimum de salubrité durant la période de confinement. Je me couvre donc – écharpe et gants, toujours de fortune – et quitte appartement et cage d’escalier. Une fois à l’œuvre, avec précaution, je sors chaque conteneur jaune sur le bord de la chaussée, en profite au passage pour mettre les sacs-poubelle, déposés à côté des conteneurs gris, dans les poubelles prévues à cet effet, et réitère cette double opération dans les deux autres cours de la résidence HLM. Dans la troisième, je retrouve d’ailleurs, juchés sur un conteneur au couvercle rabattu, et jetant un œil vif et intéressé dans les déchets alimentaires, mes deux compères corbeaux. Impérieux, ils croassent à mon arrivée : c’est un fait, je suis un intrus dans ce territoire qu’en maîtres, ils viennent d’annexer.

Ma tâche terminée, je regagne le hall d’entrée de mon immeuble et croise alors une vieille dame qui m’interpelle :
« On ne peut pas aller chez le pédicure ? »
Je lui réponds, la bouche couverte par mon écharpe, que son cabinet est fermé. Situé au rez-de-chaussée, dans la cage d’escalier voisine de la mienne, je viens en effet de constater que tous les volets en étaient tirés.
« Mais pourquoi, insiste-t-elle, on ne peut pas aller chez le pédicure ? »
Elle s’approche de moi.
Aussi sec : « Restez où vous êtes ! »
Mon ton semble la pétrifier sur place.
Je me fais soudain l’effet d’un pauvre type : avoir eu cette réaction exagérément affolée, songeant sans aucun doute qu’elle allait me contaminer.
J’ôte l’écharpe de ma bouche : « Il ne peut pas vous recevoir pendant le confinement. »
Elle paraît déboussolée, comme si elle n’envisageait pas – et c’est sans doute le cas – ce qui se passe actuellement : la crise sanitaire, les mesures de confinement. Puis s’excusant presque, comme si elle avait été importune à mon égard – mon attitude ne l’a guère aidée – elle s’en va doucement…

Jeudi 26 mars 2020 – 16h10

Youpi ! Mon caviste préféré – il y en a quatre, dans mon quartier – est ouvert ! Horaires aménagés, c’est de rigueur ; mais ouvert !
J’ai donc pu faire – même si je n’en ai pas véritablement les moyens – un réassort de gins de qualité.
C’était indispensable : samedi soir, sur Skype, j’ai apéro-home.
Voilà, c’était mon instant futile.

Vendredi 27 mars 2020 – 12h37

Sors faire des courses dans mon quartier. Je ne suis bon à rien, ce matin, chez moi : incapable de (télé)travailler, de me concentrer, de venir à bout d’un simple mail pour annuler un rendez-vous la semaine prochaine, avec la personne qui suit, bienveillante, mon plan d’actions de retour à l’emploi. D’ailleurs, vu le taux de réussite de mes actions, ai-je vraiment un plan ?... J’aimerais bien qu’après cette crise sanitaire, on mette vraiment un terme à cette société de la performance ; mais, n’étant pas naïf et connaissant l’orthodoxie néolibérale, j’ai de sérieux doutes.
Dehors… Files d’attente devant les magasins ; périmètres de sécurité marqués au sol (ruban adhésif, on se croirait presque sur un tournage de film) ; conversations à distance respective et évitements, mais les gens semblent de bonne humeur : sans doute, le double effet de la douceur de l’air et du ciel merveilleusement bleu.

Je fais la queue devant le magasin Picard. En face, de l’autre côté de la rue, l’étal du boucher. Quelques clients. Et soudain, cette phrase, prononcée par le commerçant, qui, vu le contexte, résonne étrangement (alors qu’un confinement n’est pas forcément solitaire) :
« Pour combien de personnes ? »

Samedi 28 mars 2020 – 18h46

Sans doute, comme tous les autres journaux de confinement publiés, qu’il s’agisse de la “presse officielle” pour les personnalités en vogue ou des réseaux sociaux pour les anonymes en “quête warholienne”, mon journal n’est-il (presque) rien d’autre qu’un exercice égocentrique : à la fois parce qu’il s’autorise à penser que ma “petite vie” est plus vibrante que celle de n’importe quel autre quidam, et parce qu’il s’invite à supposer que mon sens de l’observation (de mes contemporains et de la société que nous façonnons et/ou supportons) fait preuve d’une acuité de rayon laser. Mea culpa, donc.

Cependant, je dois reconnaître que je vais continuer à l’écrire – le rédiger me structure : c’est la seule tâche (je l’ai déjà mentionné) à laquelle je m’astreins tout au long de ces journées particulières, curieux mélange, dans mon cas, de torpeur et d’insouciance – et de le publier, jour après jour, car c’est une façon, dans la solitude (certes plus douce et protégée que celle de nombreuses autres personnes bien plus démunies) qui est la mienne, de maintenir un lien, même bref, avec celles et ceux qui, à travers leurs commentaires, puis nos échanges, réagissent à sa présence sur leur fil d’actualité.

Par ailleurs, j’avoue que cette période de confinement agit sur moi comme une sorte de parenthèse déculpabilisante (l’activité économique tournant au ralenti) par rapport à la nécessité de conduire avec efficacité (et résultats probants) ma réorientation professionnelle – je me souviens, de fait, qu’un ami, auquel je confiais mon désarroi, quelque temps après avoir quitté la sécurité comptable pour l’incertitude culturelle, m’avait dit : « Tu as acheté ta liberté ; maintenant tu en payes le prix. » – et que le passage du temps prend soudain des allures paisibles de Paris au mois d’août : cette sensation pouvant, bien sûr, s’évanouir en une fraction de seconde devant le principe de réalité, comme hier, en entendant cette employée de Picard, qui, sommée, dans un magasin aux congélateurs quasi vides et aux modestes remparts sanitaires (les gestes barrière), d’assurer sa mission de ravitaillement de la population – n’oublions pas la dialectique guerrière de notre chef des armées –, regretter, dans son activité commerciale mise en sommeil, que le temps passe si lentement. Ma nonchalance ; son désœuvrement. Ma paresse ; son ennui. Son dévouement.

Dimanche 29 mars 2020 – 20h02

Autant le préciser, il fait nuit, et la rue, étroite, est très mal éclairée. Je finis quand même par trouver le numéro et la porte noire évoquée. Je frappe. On m’ouvre, on me dévisage, mais on ne me demande rien. Je descends un escalier aux marches incertaines et au colimaçon aléatoire. Et déjà j’entends un sax ténor qui éructe, une batterie qui bouscule tout, et une contrebasse qui pousse les deux autres au cul… Une cave, le plafond est une voûte. Classique. Une minuscule piste de danse devant une scène exiguë. Quelques tables et un bar, à l’opposé de la scène. Comme souvent. Pas mal de monde, aussi. Peut-être que le trio est réputé… ou alors les gens s’emmerdaient chez eux. Un mélange de convivialité et de promiscuité. Corps qui s’effleurent, se collent. Regards qui se cherchent, s’évitent. Quelques-uns, quelques-unes, qui font tapisserie, se cherchent une contenance. Écoute concentrée de la musique, ou un verre, une cigarette. Alcool, fumée. Je vais au bar. J’apostrophe le barman :
« Un gin ! Sec, sans glace, mais un aller et retour dans un shaker avec glaçons. »
Il s’exécute… Le pose devant moi. Une première gorgée. Ça brûle et ça réchauffe. Le genièvre se mélange au yuzu, la cannelle au poivre sansho, la coriandre au thé sensha. Pas à dire, y sont forts, ces Japonais ! Je repose le verre et alors je la vois, accoudée au bar. Je ne la décris pas : ça m’saoule les descriptions ; et puis, chacun, chacune, est libre de l’imaginer comme bon lui semble, avec tous ses fantasmes à la clé. Elle me rend mon regard. Me dévisage un bref instant, puis s’approche, une cigarette à la main. On va rompre la glace dans un instant, je le sens. Ça y est, c’est fait.
-  Vous avez du feu ?
-  Désolé, je ne fume pas.
-  Donc, vous ne pouvez pas m’allumer…
-  J’en suis navré.
Il commence bien, le “dialogue sous le cheval”.
Elle pose sa cigarette sur le comptoir.
Petit coup de tête vers la scène.
-  Vous aimez ?
-  Ça envoie.
Son œil sur les musiciens.
-  Vous avez vu, il n’y a pas d’instruments harmoniques.
Regard hébété. Le mien.
-  Autrement dit, il n’y a pas de guitare, ni de piano.
J’ai l’expressivité d’un poisson rouge.
-  Juste des instruments mélodiques et rythmiques. Pas d’accords, pas d’harmonies ; seulement des notes, des notes, et des valeurs de temps…
-  Vous en connaissez un rayon…
-  J’me suis tapée l’batteur.
-  C’est terminé ?
-  Oui, y m’tapait sur les nerfs. Et maintenant, j’hésite… Soit le sax, qui a du souffle. Soit le bassiste, qui a des doigts agiles. Un conseil à me donner ?
-  Vous êtes sans aucun doute une femme libre, donc je m’en voudrais de pourrir votre liberté.
-  Gentleman.
-  Justement !... Je vous offre un verre ?
-  Volontiers. (Elle réfléchit.) La même chose que vous.
Je recommence mon cirque avec le barman : le gin, le shaker, les glaçons mais pas la glace. Il s’exécute de nouveau ; il en a vu d’autres.
Applaudissements. Le morceau est terminé. On trinque ; et je réalise que je ne connais pas son prénom. Ni elle le mien. Mais on s’en fout. Il y a de la musique, du monde, de l’alcool. Et une cigarette éteinte sur le comptoir.
Le batteur démarre un solo. Quelques cris, quelques sifflets. Ça encourage, ça répond au quart de tour, enthousiaste. Finalement, j’ai bien fait de venir.

Depuis le début du confinement, souvent, en début de soirée, j’écoute du jazz, en buvant un verre de gin... D’ailleurs, c’est l’heure.

Lundi 30 mars 2020 – 20h35

Début de la troisième semaine de confinement. Moral en berne. Je fais alors un petit tour du côté des tâches ménagères : dégivrage du réfrigérateur (certes il est robuste, mais datant des années 80, ce n’est pas le moment qu’il me lâche) ; nettoyage des vitres et mise en route d’une machine à laver pour les rideaux (quitte à être coincé à l’intérieur, autant faire rentrer le maximum de soleil dans l’appartement). Je décide aussi de “revenir à la civilisation” (curieuse expression, vu les circonstances) et d’abandonner mon look “Robinson Crusoé”, en rasant cette barbe drue, résultante d’une longue semaine de laisser-aller pilaire.

Sinon, pour quitter l’hexagone, rapide petit tour du monde (deux escales, seulement) des confinements – le nôtre étant, pour l’instant, prolongé jusqu’au 15 avril : je découvre donc qu’au Brésil, Jair Bolsonaro, président d’extrême-droite aussi dangereux qu’imbécile, ne voit dans le coronavirus qu’une “petite grippe” qui n’emportera pas le sportif qu’il est et, du coup, défie et critique les règles de confinement mises en œuvre par les gouverneurs des états de São Paulo et Rio de Janeiro, et par son propre ministre de la santé ; tandis que, de l’autre côté de l’Atlantique, le Royaume-Uni (en la personne de Boris Johnson, son premier ministre conservateur et “retourneur de veste” depuis qu’il a été testé “positif”), après avoir tablé, sans souci immédiat du nombre de décès ni de l’engorgement hospitalier, sur l’option “immunité collective” – pas de distanciation sociale, mais une large propagation du virus à la population, pour favoriser le développement des anticorps, puis, par voie de conséquence, la régression de l’infection – vient d’entrer dans une phase de confinement qui pourrait s’étendre sur six mois, avec mesures d’assouplissement décidées toutes les trois semaines selon l’évolution de la pandémie. Tout va donc pour le mieux, dans le meilleur des mondes possibles !

Mardi 31 mars 2020 – 11h57

Ce matin, gros flip au réveil ! Lourd mal de crâne (pas dû à l’alcool) ; irritation de la gorge ; les yeux qui piquent. Je prends ma température… 36,8 : a priori, rien ; ça va, pas de fièvre. Mais, du coup, opération “nettoyage sanitaire” : je change les serviettes de toilette et les draps du lit, je passe les oreillers à la machine à laver, j’aère en grand tout l’appartement. Et je passe sous la douche. L’eau chaude me calme…

Sinon, coup de stress, aussi hier soir : les plombs ont sauté dans la pièce principale et, sur le coup, j’ai crû que c’était l’ordinateur qui venait de rendre l’âme, emportant avec lui mon lien (internet) avec le monde extérieur. Évidemment, il va falloir que je change les plombs – plus de lumière en soirée, c’est gênant – mais avant, il faut que j’envoie un mail à Pôle emploi, pour être sûr qu’ils vont bien prendre en compte mon actualisation pour le mois de mars et effectuer le versement du complément d’allocation qui me revient, alors que je ne peux pas fournir l’attestation employeur – je ne reçois, ni ne peux envoyer de courrier (le bureau de poste est toujours fermé), et je n’ai aucune réponse du gestionnaire de paie à mes mails de demande d’envoi du document par scan (il ne doit pas pouvoir télétravailler) –, pour les heures payées dans le cadre de mes interventions dans une école de cinéma d’animation parisienne. J’espère, en tout état de cause, que Pôle emploi saura se montrer conciliant sur ce point durant cette période exceptionnelle, sinon la “parenthèse enchantée” du confinement (comme diraient les esthètes de l’existence en temps de crise) risque de virer à l’horreur pécuniaire.

Mercredi 1er avril 2020 – 17h57

Finalement, pendant la période de confinement, Pôle emploi sera moins procédurier et coercitif avec les allocataires lors de l’actualisation mensuelle – de fait, cela va-t-il dans le même sens que l’absence de radiation ou de sanction, et l’allongement exceptionnel de l’indemnisation pour les demandeurs d’emploi dont les droits s’éteignent en mars. Ainsi, en cas d’impossibilité, pour les emplois salariés, de fournir attestation employeur ou bulletin de salaire (pour un contrat au-delà d’un seul mois), une allocation provisoire sera néanmoins versée, puis régularisée (si nécessaire) lors de l’envoi, ultérieurement, des justificatifs. C’est ce que j’ai appris, hier en fin de journée, avec le mail de réponse de ma conseillère Pôle emploi ; puis vérifié ce matin, dans mon espace personnel sur le site internet de l’organisme, en constatant qu’un virement – certes, très modeste : il va quand même falloir réussir à passer le mois – sera effectué dès le 2 avril sur mon compte bancaire. Soudain, je réalise qu’entre hier et aujourd’hui, je me suis peut-être un peu fortement appesanti, dans ce journal, sur mes inquiétudes liées à l’actualisation ; mais ce point – l’incapacité à fournir les justificatifs et son incidence sur le versement de l’allocation – n’étant abordé nulle part (oubli spécieux ou volonté délibérée, malgré le slogan affiché “Pôle emploi mobilisé pour vous” ?) dans l’onglet dédié aux conséquences pour les chômeurs du COVID-19, je me dis aussi que ce témoignage pourra rassurer celles et ceux qui avaient les mêmes interrogations sans réponse que moi, au moment où je publierai mon texte du jour chez Facebook.
Allez, promis, demain, on parle d’autre chose !

Jeudi 2 avril 2020 – 19h04

Pas sorti depuis vendredi. Je prends donc, ce matin, la décision de mettre le nez dehors. Certes, j’ai besoin de me réapprovisionner ; mais j’aimerais surtout savoir si le bureau de poste a rouvert et si le marché (c’est son jour) se tient – j’ai en effet crû lire que certaines mesures d’assouplissement avaient été mises en œuvre concernant les marchés, qui sont, même couverts, des endroits nettement moins confinés que les grandes surfaces et a priori moins propagateurs du COVID-19. Je rédige alors (même si l’éventualité d’un contrôle de police dans mon quartier s’avère quasi nulle) une attestation manuelle de déplacement dérogatoire (à défaut d’imprimante, j’ai au moins une ramette de papier), et muni de ce nouveau précieux sésame, je quitte mon domicile. Première impression saisissante : le quartier semble désert : pas un bruit, pas de trafic automobile, pas de présence humaine.

Soudain, sur le chemin de la poste, je croise deux hommes qui rient et parlent fort. Sur l’instant, leurs rires me paraissent indécents : comment peuvent-ils être aussi insouciants face à cette crise que nous traversons ? Mais, peut-être ne le sont-ils pas plus que je ne le suis depuis quelques jours, et le rire n’est-il pour eux qu’un moyen salvateur d’échapper à la crainte de la possible contamination. Je continue mon chemin… Arrivé sur la place où se situe le bureau de poste, je constate que celui-ci est toujours fermé ; par contre, le distributeur de billets a été réapprovisionné. Je fais donc un petit retrait d’espèces avec la carte de mon livret A, ce qui m’évitera de ponctionner un compte bancaire déjà, lui, en délicatesse. Je poursuis ma route, emprunte l’avenue principale… Enfin un peu de foule : l’habituelle et longue file d’attente devant l’entrée du supermarché “Casino”. Comme les rayons du magasin commencent à accuser un sérieux manque de réassort, je préfère tracer mon chemin, direction la halle du marché... Fermé.

J’ai dû mal comprendre, voire peut-être même rêver, les mesures d’assouplissement. Alors où aller ? Voyant que personne ne fait la queue devant le seuil, j’opte pour l’enseigne “Bio c’Bon”. Là aussi les rayonnages sont vides, dévastés – ce qui explique sans doute l’absence de file d’attente à l’extérieur. Je mets néanmoins la main sur une bouteille d’huile, un paquet de pâtes, une sauce tomate, et je me dirige vers la caisse… Là, une cliente accapare l’attention de l’employé (c’est une habituée : elle l’appelle par son prénom). Elle papote, papote, évoque ses difficultés à trouver de la levure de boulanger, s’inquiète de savoir quand ils en recevront à nouveau. Elle est intarissable, elle est seule au monde, et j’attends. A distance réglementaire, certes ; mais j’attends...

Intérieurement, je commence à bouillir. Qu’est-ce que j’en ai à foutre, pauvre conne, que tu fasses ton pain toi-même ! Et, comme si cela ne suffisait pas, en payant ses bananes – à tous les coups, elle fait un régime – elle parle de la terrasse de son appartement, sur laquelle elle passe tous ses après-midi, avec ce beau soleil, vous comprenez, qu’il fait en ce moment. Ta gueule ! Casse-toi et laisse-moi payer ! Les bobos, au secours ! Et si ça trouve, j’en suis un aussi, pfft… Elle est maintenant partie, je peux enfin payer mes courses et quitter le magasin. Est-ce que, à la réflexion, même intérieurement, je ne réagirais pas un peu trop fébrilement aujourd’hui ?... Je finis le tour du pâté de maisons, constate que l’étalage du marchand de primeurs regorge des fruits et légumes frais ; que le “Carrefour City” a réapprovisionné en stock son rayon “pâtes” ; que le quincailler est ouvert et que je peux donc racheter une ampoule pour l’éclairage de ma pièce principale. Je constate aussi que j’ai le souffle court : certes, l’écharpe en laine recouvrant ma bouche et mon nez ne facilite pas ma respiration ; mais je crois aussi qu’une angoisse, sourde, s’est accrochée à mes pas depuis que j’ai quitté l’appartement. L’après-confinement risque de nécessiter un temps de réadaptation : celui au cours duquel finira par se dissiper l’anxiété d’être dehors, au contact des autres.

Petite anecdote, en passant : aux alentours de midi, je reçois (comme nombre de journalistes ciné) un mail du service presse d’Universal, annonçant la nouvelle date de sortie du dernier “James Bond“, dont le titre, Mourir peut attendre, revêt, en ces temps de pandémie, une saveur morbide ou mortifère – chacun, chacune, choisira le qualificatif selon son état d’âme du moment. Initialement prévue pour le 8 avril, puis annulée pour cause de coronavirus – qui plus est, les salles de cinéma sont désormais fermées jusqu’à nouvel ordre –, la sortie du dernier opus des aventures de l’agent 007 est maintenant fixée au 11 novembre prochain, jour de commémoration, comme chacun le sait, de l’armistice de la guerre 14-18 et des “Morts pour la Patrie“. Comme quoi, finalement, mourir peut attendre.

Vendredi 3 avril 2020 – 16h49

Petites notations…
La première… Suite à mon anecdote, hier, au sujet de la sortie repoussée du prochain “James Bond“, Mourir peut attendre ; un ami a laissé un commentaire, dont je veux pouvoir garder la trace, et me souvenir, quand mon “Journal du confinement” aura, à juste titre (nous serons alors sortis de la crise sanitaire, à tout le moins de sa première vague), disparu du fil d’actualité Facebook, où je le publie jour après jour. Je le cite donc : « Moi je trouve que Mourir peut attendre n’est pas si mal, voilà un titre qu’on devrait coller sur nos portes. »

La deuxième… Reparlons musique : si le soir, vers 19h, en préparant le dîner, je ressens le besoin d’écouter du jazz – une manière fantasmée de me retrouver dans un club enfumé et fréquenté (voir mon évocation du dimanche 29 mars) –, le midi, au moment du déjeuner, je me tourne plutôt vers une musique intimiste, ne bousculant pas en apparence le silence, des “guitare(s)/voix” comme ceux du musicien brésilien Lucas Santtana (avec son dernier album, O céu é velho há muito tempo, dont j’ai appris récemment, ne comprenant pas le portugais, qu’il est une puissante diatribe anti-Bolsonaro et consorts) ou du duo folk alpin “Facteurs Chevaux” (leur prochain album, Chante-Nuit, que j’ai reçu juste avant le confinement, sortira le 8 mai prochain). En somme, en ces temps de distanciation sociale, comme un besoin que l’on chuchote à mon oreille.

La troisième… Fin avril, Arte diffusera Le temps des ouvriers, série documentaire somme (que j’attends avec impatience), plongeant, en quatre épisodes de cinquante-huit minutes, dans les luttes ouvrières du début du XVIIIe siècle à nos jours. Dans une interview, publiée dans l’espace presse de son site par la chaîne franco-allemande, Stan Neumann, son réalisateur, laisse, en fin d’entretien (et de son film), la parole à Karol Modzelewski, historien polonais (aujourd’hui disparu) et figure de proue du syndicat “Solidarność”. Voici ses mots : « Ce n’est pas parce que les révolutions demandent l’impossible et finissent toujours mal qu’il faut renoncer à les faire. » C’est exactement ce que l’on peut penser, en songeant à la révolution de l’après confinement et crise sanitaire, tout en espérant (malgré la répression violente qu’elle manquera pas de subir, c’est une évidence, dans un premier temps, de la part des appareils d’états) qu’elle ne finisse pas mal et retourne, comme une outre usée, les valeurs instituées par une société – courant à la perte du plus grand nombre, pour prolonger la survie d’une minorité – de la financiarisation reine et de l’actionnariat despote.

Samedi 4 avril 2020 – 13h43

Aujourd’hui, j’ai tenté ma première plaisanterie “spécial confinement”.
Situons le contexte…
Nouvelle sortie pour faire quelques courses. En produits frais, cette fois-ci. Marchand de primeurs, fromager et… caviste ! Oui, je sais, ce n’est pas très “produits frais”, le caviste ; mais ce soir, j’ai apéro-Skype. Avec deux ami.e.s, auxquels un troisième va se joindre, nous avons, en effet, instauré ce rituel depuis le deuxième samedi du confinement. Étrange rituel, s’il en est, puisqu’en temps normal – j’ai failli écrire : “dans l’ancien temps” (espérons que je me fourvoie et que le confinement de la population ne se prolonge pas en assignation à résidence) – je sors rarement le samedi soir. Cette nécessité de faire la fête le week-end, pour compenser (par l’alcool, la parole, la danse et la drague) l’épuisement, physique et moral, enduré dans la sphère professionnelle, je la comprends bien évidemment, mais n’arrive pas à m’y associer.

Mais revenons à l’apéro-Skype… Je suis donc chez le caviste. Outre mon gin habituel (Le Bickens London Dry, pour ne pas le nommer), je décide de compléter mon achat avec une bouteille de rhum. J’hésite un peu, puis avise un rhum brun, flacon élégant, délicate teinte dorée. Le caviste a suivi mon regard.
-  Vous verrez, c’est très bien… assez rond… fruité, chaleureux…
-  D’accord, vous m’avez convaincu.
(Un temps.)
-  J’espère que ça plaira à tout le monde.
Sur le coup, mon caviste a été un peu décontenancé, et n’a saisi la plaisanterie que dans un second temps. Comme le lecteur, j’imagine…

Dimanche 5 avril 2020 – 14h49

Imaginons la France dystopique de l’après-crise sanitaire : elle pourrait être – répondant ainsi à une vision de société idéale pour tout gouvernant qu’insupporte le fait qu’une population ose exprimer (en prenant la rue, par exemple) son opposition à la casse, sans état d’âme, d’acquis sociaux obtenus de haute lutte et expressions d’une société d’entraide (citons, pour mémoire, l’assurance-chômage, la sécurité sociale, l’assurance-retraite) – une société d’assignation à résidence, dont le citoyen ne serait extrait (inscrivant ainsi de manière indélébile, dans le courant de la vie quotidienne, l’exceptionnalité des autorisations de sortie mises en place lors du confinement) qu’à coups de justificatif de déplacement professionnel (afin de faire tourner la machine économique) et d’attestation de déplacement dérogatoire (afin de se ravitailler ; se faire soigner ; visiter ses proches, dans le strict cadre familial ; répondre aux injonctions administratives et judiciaires de l’état). Mais ce rêve totalitaire porte en lui l’affirmation de son propre renversement, dans un processus, plus ou moins long (espérons-le donc le plus court possible, cela dépendant du niveau de rage accumulée), en trois phases, trois montées successives : dans un premier temps d’une opposition (marginale et clandestine) ; puis dans un deuxième temps d’une rébellion (restreinte et matée) ; enfin dans un troisième et dernier temps d’une révolte (massive, déboulonnant le pouvoir en place et édifiant les bases d’une société nouvelle, et souhaitons-le radieuse). Voilà, en somme, un petit “rappel au contre-ordre” face à la tentation dystopique.

Lundi 6 avril 2020 – 17h38

Aujourd’hui, si j’avais la plume virtuose et élégante, et, dans un même temps, douée de simplicité et de sens du détail, j’aimerais écrire, étonnamment apaisé, sur cette journée au ciel couvert (le premier, me semble-t-il, depuis le début du confinement) ; à la pluie légère et éphémère ; à la terre qui respire et envoie son parfum jusqu’au deuxième étage de mon appartement (mes fenêtres sont ouvertes) ; au goût d’orange sanguine fraîchement pressée (en aura-t-il fallu des circonstances anxiogènes pour retrouver le chemin du marchand de primeurs) ; aux oiseaux qui accentuent leurs trilles ; au silence que trouble à peine le passage, sur l’avenue et dans une éclaboussure, d’un bus ou d’une voiture ; à la sensation de campagne retrouvée au cœur de la cité (même la pelouse ne résiste pas à la tentation de redevenir herbe folle) ; aux fougères évoquées par un réalisateur à l’esprit vagabond et se demandant (ses propres mots suivent) “si ce sont les fougères fanées qui reverdissent ou si ce sont de nouvelles fougères qui poussent chaque printemps” ; à l’amitié, soucieuse et généreuse (même à distance), qui s’exprime dans un mail reçu en milieu de matinée.

Mardi 7 avril 2020 – 17h20

Jusque dans mes rêves…
Si la journée d’hier a été paisible, la nuit fut agitée.
Paris. Je suis chez un producteur de cinéma… En fait, non, je suis chez “mon” producteur : celui qui a soutenu et financé mon unique court métrage à ce jour. Je ne reconnais pas ses locaux (absolument vides) ; mais comme je sais qu’il a déménagé, cela ne m’inquiète pas. Je suis là pour éditer un document. Malheureusement, même en passant d’un ordinateur à un autre, d’une imprimante à une autre (peut-être y a-t-il un bug de connexion), rien n’y fait. Sans cesse, l’imprimante recrache, au mieux une feuille blanche, au pire – et très curieusement – une feuille en lambeaux, imprimée aux seuls endroits de la page où subsiste le papier. Je m’obstine, m’obstine, sans parvenir à éditer cette foutue attestation de déplacement dérogatoire. Car c’est d’elle, en effet, dont il s’agit. Que faire ?... Est-ce que je vais quitter les bureaux sans le document et prendre le risque d’une amende en cas de contrôle de police ? Est-ce que je vais rester sur place sine die, vaincu par la faim, après avoir épuisé les maigres provisions (thé, café, paquets de gâteaux) à disposition dans le coin cuisine ?

J’angoisse… Nouvelle tentative d’impression, et encore un tirage papier de foutu en l’air. Étonnamment, pas un instant, je n’envisage la possibilité de rédiger une attestation à la main. Je suis coincé… Unique échappatoire possible : me réveiller pour échapper à cet étouffement… Il est cinq heures du matin – une heure à laquelle j’avais coutume de me réveiller (et souvent de me lever) dans le temps d’avant confinement. Je décide donc de retrouver cette habitude, et sors du lit. Il fait encore nuit noire et le silence est total. Je vais à la cuisine, allume la lumière, me prépare un café. J’émerge difficilement, et une question taraude mon esprit encore embrumé : si je n’avais pas d’attestation pour quitter les bureaux de “mon” producteur, en avais-je une pour venir jusqu’à Paris (auquel cas, je n’aurais pas eu besoin d’en imprimer une nouvelle, pour rentrer à Suresnes) ? Aucune réponse.

Mercredi 8 avril 2020 – 16h57

Est-ce parce que le fond de l’air est on ne peut plus doux aujourd’hui (24 degrés au baromètre) ? Est-ce à force de voir des photos et des vidéos sur Internet ? L’envie me prend soudain d’aller jusqu’à Paris, pour découvrir de mes propres yeux cette capitale aux rues (presque) vides ; à la circulation (quasi) inexistante ; au rythme, trépidant et compulsif, évanoui. En somme, un “Paris au mois d’août” qui s’offrirait un éternel chemin buissonnier devant les injonctions productivistes répétées de septembre. Bien sûr, dès cette pensée énoncée dans mon esprit, la raison vient interpeler (mais, signifions-le, sans attributs policiers de type matraque, bombe lacrymo, fusil avec projectile LBD) le désir qui vient de se manifester (au lieu de rentrer bien gentiment dans le rang) au plus fort de son instinct :
« Comment peux-tu être aussi inconscient ! Pense au risque que cela représente, pour toi et pour les autres ! Comment peux-tu manquer à ce point de sens des responsabilités ! Si le virus passe par toi, tu risques d’engorger plus encore les services d’urgence et de réanimation des hôpitaux publics déjà saturés, et démantelés ! »
Ma raison sait même faire appel, sans scrupule aucun, à mon anti-libéralisme primaire, mais étayé.
Alors, je reste finalement chez moi, à humer fenêtres grandes ouvertes ce “sentiment de l’été”. Mais serons-nous, de fait, dans un avenir plus ou moins proche, irrémédiablement condamnés aux ersatz de l’été, de l’amour, de la foule ? Allons, allons, pourquoi cette si sombre pensée, au cœur d’une journée merveilleusement ensoleillée, car, même si le futur dystopique semble en marche – bien sûr qu’il y a un sous-texte politique derrière le vocable ici utilisé –, il ne s’imposera pas sans qu’un esprit de résistance – là aussi, sous-texte politique, qui plus est historiquement référencé – ne vienne le combattre, et espérons-le le vaincre. Cross fingers et poings levés.

Jeudi 9 avril 2020 – 19h52

Parlons un peu cinéma d’animation…
Hier soir, à l’occasion d’un visio-apéro, j’accepte la proposition de l’équipe de Bulles de rêves (l’émission “100 % animation” de Radio Libertaire) d’enregistrer, pour leur chaîne Youtube (si je ne dis pas de bêtises), une pastille vidéo, dans laquelle je présente trois courts métrages, légalement disponibles sur Internet, et choisis selon les critères suivants :
-  un film “doudou” ;
-  un film pour enfants ;
-  un film “découverte de ces dernières semaines” (pas uniquement celles confinées).
De la même manière, les courts métrages en question n’ont pas forcément à voir avec le confinement. Je prends bien note.
Et ce matin, après avoir fait ma sélection en toute sérénité, et avant d’enregistrer ma pastille vidéo, je réalise que, chacune à leur façon, les œuvres pourraient être rattachées au confinement et à la crise sanitaire :
-  le film “doudou” (commande institutionnelle, ludique et élégante, autour de la publication universitaire dans des revues spécialisées) évoque le monde de la recherche scientifique : malmené toutes ces dernières années par son autorité de tutelle gouvernementale (sombres coupes budgétaires, remises en cause du statut des chercheurs), ce monde se révèle soudainement indispensable, même à ses détracteurs, pour l’élaboration (via sa branche médicale) d’un vaccin contre le COVID-19 ;

-  le film pour enfants est quasiment un film “cour de récré”, dans lequel une petite fille, à l’imagination débordante et à l’énergie de pile électrique, joue en plein air et vient bousculer le désir de tranquillité d’un adulte un brin taciturne : pour un peu, on y verrait le face-à-face entre un enfant porteur sain du virus et un adulte alternant confinement et obligation d’aller travailler ;

-  le film “découverte de ces dernières semaines” est un conte, situé en Afrique, à l’humour noir féroce, dans lequel des êtres innocents et généreux (pieuvre, jeunes filles) sont sacrifiés pour satisfaire l’appétit d’un vieux crocodile, incapable de se déplacer et de trouver, par lui-même, de la nourriture : si le confinement est ici à l’air libre, l’impossibilité de se nourrir finit par convoquer ce spectre de la pénurie alimentaire, évoqué dans une alternance d’inquiétude ou d’apaisement, lors de certaines déclarations officielles.

Au final, je me demande, quand même, si mon inconscient ne m’a pas joué des tours !
(Au passage, je ne mentionne pas les titres des courts métrages choisis, ne voulant pas court-circuiter la publication de la vidéo de présentation sur la chaîne Youtube de l’émission.)

Sinon, il faut que je passe l’aspirateur, il faut que je passe l’aspirateur il faut que je passe l’aspirateur il faut que je passe l’aspirateur il faut que je passe l’aspirateur il faut que je passe l’aspirateur il faut que je passe l’aspirateur il faut que je passe l’aspirateur il faut qu’je… Pfft…

Vendredi 10 avril 2020 – 15h33

Ça y est, j’ai passé l’aspirateur !
Comme quoi, une bonne petite incantation la veille et le lendemain on s’y met.
Du coup, je n’ai plus qu’à répéter un autre mantra, mais à destination, cette fois-ci, du monde de l’art et de la culture, et la réussite va être au bout du chemin. Allez, je me lance !
Je veux du (télé)travail rémunéré, je veux du (télé)travail rémunéré je veux du (télé)travail rémunéré je veux du (télé)travail rémunéré je veux du (télé)travail rémunéré je veux du (télé)travail rémunéré je veux… Oui, enfin, parfois, y suffit pas d’vouloir… J’ajoute un smiley, ou pas ?

Samedi 11 avril 2020 – 21h51

Ce soir, je suis arrivé en retard à mon apéro-Skype du samedi, cet agréable rituel désormais institué avec quelques amis. Comment est-ce possible, me direz-vous ?... En fait, peu avant l’heure du rendez-vous – nous nous retrouvons généralement sur le coup de 19 heures –, mon ordinateur a bugé et il a donc fallu que je l’éteigne, puis le relance. Et là, je n’ai pu m’empêcher de penser à ces moments d’un certain “temps d’avant” où, me rendant à une soirée, un incident technique survenait brusquement dans le métro ou le RER et me bloquait (une fois sur deux dans le tunnel, entre deux stations), pour une durée plus ou moins longue, mais irrémédiablement suffisante pour me mettre en retard… Enfin bon ! L’ordinateur, ayant enfin réussi, telle une rame de transport métropolitain, à redémarrer, je suis arrivé aux alentours de 19h15 ; mais, prudent, j’avais bien pris soin de prévenir mes amis (un petit texto à l’une d’entre eux), afin qu’ils ne s’inquiètent pas. Non, il ne m’était rien arrivé de grave. Surtout en ce moment.

Dimanche 12 avril 2020 – 17h00

Je me souviens que le dimanche 15 mars (soit la veille de l’annonce présidentielle de début du confinement), j’étais allé, après de nombreuses hésitations, voter pour ce premier tour, maintenu, des élections municipales. Par mesure de sécurité – sans aucun doute dérisoire, mais bon… – , j’avais fait le choix d’arriver au bureau de vote (situé dans une école primaire, toute proche de mon domicile) quasiment pour son ouverture. Quelques mesures de prévention de la pandémie (gel hydroalcoolique et interdiction de toucher les cartes d’électeurs pour les assesseurs, injonction à respecter les distances de sécurité et nécessité de se munir de son propre stylo pour les votants) avaient été mises en place : avec le recul, elles paraissent bien peu “barrière” à la propagation du COVID-19 ; mais, peut-être qu’à ce moment-là, au plus petit niveau de l’État (les employé.e.s municipaux), on était encore loin (sans doute maintenu dans une ignorance voulue par les hautes sphères de l’appareil politique) d’envisager vraiment l’agressivité du virus (malgré les informations explicites en provenance de Chine et d’Italie), et que l’on avait obligation de remplir son devoir d’agent de l’état ou apparenté.

Quoi qu’il en soit, une autre constatation s’imposait : le clavier de l’urne électronique de vote n’était pas désinfecté – à cette heure matinale, nous n’étions pourtant que trois votants présents – entre chaque électeur. La notion de mesure barrière était donc encore a priori laissé à la libre interprétation de chacun, et je n’incrimine ici nullement les employé.e.s municipaux, qui, répondant aux consignes données (par qui ?), exposaient leurs vies dans un foyer à haut risque de contamination. Mon geste citoyen enfin accompli, et sans illusion de la portée de mon bulletin sur le scrutin – j’avais opté pour la liste “Tous ensemble à gauche”, qui, à l’issue du dépouillement, se retrouvera 4e, sous la barre des 10%, s’excluant ainsi du second tour de l’élection (dont la tenue restait encore envisagée, envisageable, à l’époque), et laissant le champ libre au dauphin du maire sortant et à un transfuge “Parti Socialiste/République en Marche” –, je quittai le bureau de vote, direction le marché.

En chemin, à quelques pas à peine de l’école primaire (où je venais d’exercer mon droit démocratique), j’avisai soudain une “boîte à livres”, dont j’ignorais l’existence, alors même que je suis plutôt friand de ces petits refuges bibliophiles, où des livres, échappant ainsi à l’abandon sur le trottoir ou dans la poubelle à papier, sont déposés et s’échangent. Poussé par la curiosité, je jetai donc un œil : parmi les ouvrages plus ou moins usés, à la poussière incrustée dans les couvertures toilées, quelques titres, à teneur politique et militante, retinrent mon attention. Les ayant feuilletés, je décidai de fait de les garder, et les enfouis dans mon cabas, tout en reprenant la direction du marché. Mais, peu à peu, mon esprit commençait à être assailli de questions troubles, inquiétantes : était-il vraiment prudent d’avoir pris ces livres ? Le virus ne risquait-il pas de se terrer dans la poussière des couvertures et de se transmettre à mes mains ? et celles et ceux qui les avaient déposés, ces fichus bouquins, n’étaient-ils pas porteurs de la bactérie ? et mon sac à provisions, n’était-il pas à son tour contaminé, et n’allais-je pas ensuite contaminer la nourriture achetée et mon appartement, en les y rapportant ? La panique ! L’angoisse ! Aussi sec, je décidai de jeter les ouvrages dans la première poubelle venue, espérant que cet acte assurerait définitivement mon salut.

La semaine dernière, me rendant sur le site internet de la mairie, pour connaître les modalités de fonctionnement des différents services en période de confinement, je découvris que, dans le cadre des mesures spécifiques prises pour lutter contre le coronavirus, la municipalité avait fait le choix de vider intégralement toutes les “boîtes à livres” de la commune et de jeter leurs contenus.

Lundi 13 avril 2020 – 8h54

13 avril, lundi de Pâques cette année. Certes. Mais dans ma vie, le 13 avril représente, avant tout, la date de l’anniversaire de ma maman ; et si cette année, la fête d’anniversaire se réduira à un simple appel téléphonique – là où nous avions l’habitude, chez elle ou au restaurant, d’un déjeuner agréablement arrosé et accompagné d’un ou deux petits cadeaux – il importera néanmoins de ne pas oublier de célébrer ses 86 printemps, et son courage à tenir bon, année après année, malgré un cancer du sein, le décès de son mari (mon père est de fait décédé la veille d’un week-end pascal), ou encore l’ablation (avec complications post-opératoires) d’un méningiome. En somme, par-delà les découragements, les fatigues, les tristesses, une incroyable battante.

Mardi 14 avril 2020 – 12h34

Le Président de la République ayant annoncé hier soir – ce qui était prévisible et souhaitable – le prolongement du confinement jusqu’au 11 mai prochain (un déconfinement progressif à cette date semblant, à ce jour, être envisagé ; mais selon quelles modalités et pour quelles intentions), j’ai décidé de m’offrir une journée de repos par rapport à la tenue de ce journal. Il va falloir, en effet, que je tienne la distance, et je ne suis pas un grand sportif !

Mercredi 15 avril 2020 – 15h30

Est-ce qu’un “journal de confinement” ne serait pas, à terme, une forme littéraire vouée à son propre épuisement, à sa propre disparition ? En effet, au bout d’un certain temps, qu’y aurait-il de nouveau à y raconter, si un tel journal, quotidien, ne devient pas – par manque de compétences ou par fatigue intellectuelle de son auteur – un espace (quel que soit le prisme idéologique revendiqué) de réflexion, de commentaire, d’analyse, sur la crise sanitaire et ses conséquences (nationales et mondiales) sur, entre autres, le politique, le social, l’économique, le culturel, le climatique, l’intime.
Bien sûr, pourraient s’y raconter, manière taxidermiste (on épingle un instant) ou optique proustienne (on recense tout), des souvenirs de la vie d’avant, celle qui peut-être (à en croire certaines déclarations, pessimistes ou lucides, de chercheurs en épidémiologie) ne reviendra jamais ou tellement soumise à contraintes (des médicales qui se comprennent au vu des incertitudes liées à l’évolution du virus, aux policières qui questionnent par rapport aux tentations totalitaires qu’elles induiraient) qu’elle n’aura plus jamais ce goût de liberté, même imparfaite et inégalitaire, que nous lui connaissions.

Resterait, alors, l’option, du fait même de cette distanciation sociale, qui réduit considérablement nos interactions et échanges avec nos voisins, amis, amours, collègues, familles, de relater ces petits riens d’un quotidien restreint, presque recroquevillé – pour cette part de la population qui ne constitue pas les “premiers de tranchée” (personnels soignants, caissières, chauffeurs-livreurs, éboueurs,…) – sur le télétravail (ou le téléchômage) et les réseaux sociaux, ces aliénations modernes qui, pour le meilleur et le pire, nous relie. L’auteur, ainsi chroniqueur de son quotidien minuscule, rejoindrait alors la lignée des Philippe Delerm (La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules), Eric Holder (La belle jardinière) et autres Pierre Autin-Grenier (Toute une vie bien ratée), que le critique littéraire Bertrand Rivage, dans un article publié en janvier 1998, dans La Nouvelle Revue Française (sous sa forme acronyme, N.R.F.), avait regroupé – sans que cela fut péjoratif, La N.R.F. leur consacrant de fait, dans son numéro 540, un dossier – sous le label Les Moins-que-rien, et qu’il évoquait, entre autres, en ces termes : « Un nouvel intimisme, diront certains. Un contre-intimisme plutôt, dans lequel chaque gorgée de bonheur privé introduit en secret une soif de lien collectif, une interrogation sur la façon dont les hommes vivent ensemble. » Et cette soif de lien collectif – difficile à étancher, au regard du contexte nécessaire d’éloignement des individus – ne constituerait-elle pas, finalement, l’essence même – la véritable voi(x)e – du “journal de confinement”, qui, à l’opposé de ce repli narcissique et vain dont on le taxe, se montrerait constamment soucieux d’exprimer (y compris maladroitement) ce désir submergeant de nous rapprocher les uns des autres, et ne pourrait donc tout à fait disparaître que, lorsque celui-ci (le désir) – chaque étape de déconfinement en symbolisant un palier – se révèlera totalement assouvi.

Jeudi 16 avril 2020 – 18h05

Le bureau de poste des Cités-Jardins a rouvert et, ce matin, je me suis réveillé avec une sensation d’inflammation dans la poitrine. Cependant, pas de fièvre, pas de toux, pas de mal de gorge. J’avais prévu la veille, réapprovisionnement oblige, de sortir ; mais, du coup, j’ai hésité, tergiversé. Est-ce bien raisonnable ? Est-ce sans risque ? Pour moi, comme pour les autres. J’ai même fini par remplir le questionnaire d’orientation médicale sur le site d’informations du Gouvernement. Résultat : « Votre situation ne relève probablement pas du COVID-19 ». Alors, après réflexion (vous vous en doutez bien ; sinon, comment est-ce que je saurais que le bureau de poste a rouvert), je suis sorti. L’air était doux, le ciel bleu, la rue (une fois encore) paisible, les oiseaux en verve... Et soudain, soudain, j’ai senti que je n’avais pas – juste – besoin de sortir pour faire les courses, mais que j’avais – physiquement – besoin d’être dehors, en contact (sans omettre les protections) avec le soleil, le bitume, le regard (sans écran interposé) des autres. J’avais besoin d’arrêter de tourner en rond (même si je passe beaucoup de temps assis) dans mon appartement et dans ma tête. Immédiatement, j’ai pensé à ma mère et me suis demandé par quelle prouesse elle parvenait à tenir, à supporter, depuis début janvier, ce confinement qui était le sien, ce confinement dû à son instabilité sur ses jambes et à sa difficulté à marcher – et, de fait, plus encore dans la rue, sur des distances plus ou moins longues et des trottoirs plus ou moins accidentés.

À l’instant où j’écris ces quelques lignes, la sensation d’inflammation s’est un peu dissipée et je me sens mieux, même si quelques petites fébrilités se manifestent et que la concentration est fluctuante – en même temps, je n’ai jamais, depuis le début du confinement, rédigé et envoyé autant de mails qu’aujourd’hui ! À suivre et surveiller…

Vendredi 17 avril 2020 – 13h18

Hier soir, 20 heures. L’heure où l’on applaudit le courage et l’abnégation des personnels soignants. Le joyeux et louable chahut commence : cris, sifflets, applaudissements, casseroles sur lesquelles on tape… et puis soudain, au milieu de cette clameur, un son unique, un son qui résonne dans la vaste cour entre les immeubles, un son comme si l’on frappait le sol (les pavés) avec ardeur. Je suis intrigué ; je regarde donc par la fenêtre et découvre alors, devant l’une des entrées de l’immeuble d’en face, un homme noir, portant – élégance certaine – chemise sombre, pantalon et gilet blanc cassé, en train de faire des claquettes. Sa manière à lui de fêter celles et ceux qui sauvent des vies ou accompagnent les derniers instants. Peu à peu, les applaudissements, les sifflets, se mettent, d’ailleurs (il y a là un moment évident de partage), à le fêter autant que les personnels soignants, et, à mon tour, devant une fenêtre pourtant restée fermée, je l’applaudis de même, un large sourire illuminant mon visage. Et là, subitement, je réalise que la sensation d’inflammation dans ma poitrine a disparu.

Samedi 18 avril 2020 – 8h46

Le 9 avril dernier, un animateur de Radio Libertaire (la station pour laquelle j’officie) avait lancé, via la liste de diffusion interne de la radio, un appel à contribution : préparer des playlists, afin de continuer à être présent sur les ondes, malgré l’interruption des émissions et de leurs directs à l’antenne, pour cause de confinement. J’avais donc répondu présent – Longtemps, je me suis couché de bonne heure ne se revendique-t-il pas magazine culturel, autant dédié à la musique qu’au cinéma ! – et établi un parcours musical en trente titres, aussi bien instrumentaux que vocaux, jazz que chanson française, électro que musiques du monde, ou encore rock indé. Et, autant le choix des titres et l’élaboration du tracklisting furent laborieux, sujets à tergiversations et circonvolutions ; autant le choix de la chanson d’ouverture s’imposa comme une évidence : vu les circonstances et l’inquiétude sur son état de santé, il était, en effet, impensable de ne pas évoquer l’artiste, à travers l’un des derniers titres qu’il venait d’écrire et d’interpréter (s’accompagnant d’un unique piano) d’une voix fragile, d’apparence éprouvée par l’âge, mais d’une sensibilité proche du sublime.

Oh mon Dieu ! Ainsi se nomme la chanson (il en existe d’ailleurs deux variations) ; mais c’est également l’exclamation que, croyant ou athée, chacun.e d’entre nous serait tenté.e de pousser, en écoutant ce morceau, élégiaque et transpercé de lumière, composé pour la bande originale de Jeanne, deuxième opus de la filmographie de Bruno Dumont, consacré à la quête spirituelle et militaire de Jeanne d’Arc, et sorti l’année dernière sur les écrans. Hospitalisé le 26 mars, Christophe est décédé le 17 avril. Hier.

Dimanche 19 avril 2020 – 12h57

Petite poésie covidienne

Confi(nemen)t de canard,
Confi(nemen)t d’oie,
On se gave,
On nous gave,
Jusqu’à la mort,
Prochaine.

(Dé)confi(nemen)t de canard,
(Dé)confi(nemen)t d’oie,
On s’en sort,
On nous sort,
Jusqu’à la vague,
Deuxième.

Lundi 20 avril 2020 – 18h14

Hier midi, juste avant le déjeuner, j’ai inventé un cocktail !
En fait, je voulais boire un petit verre, en guise d’apéro, et force me fut de constater que je n’avais plus grand-chose : ni gin, ni vin. Me restait seulement un quart de bouteille de rhum brun, que j’avais assez peu envie de boire pur, aussi délectable soit-il. Que faire ?... J’ouvris alors la porte du réfrigérateur, en quête d’ingrédients pour composer une boisson digne, je ne sais pas, du bar d’un grand hôtel. Il faut dire que, fin janvier et début février – un temps et une vie qui paraissent soudainement si lointains –, j’avais eu l’avantage de découvrir, puis traîner mes guêtres, dans un endroit dont, l’année précédente encore, j’ignorais jusqu’à l’existence : le bar de l’Hôtel du Louvre. Situé à quelques pas – de fait, il suffit de traverser la Place Colette – de la Comédie-Française, l’Officine du Louvre – on ne dit pas “bar”, c’est pour la vulgate – propose, sous une splendide verrière d’époque Napoléon III, entièrement restaurée et laissant filtrer la lumière du jour, une ambiance feutrée et chaleureuse, et une carte de cocktails aromatiques, faisant la part belle (mais pas que) aux herbes, plantes mais aussi racines, liqueurs et alcools français. (Entre parenthèses et toute honte bue – filons la métaphore éthylique – les trois lignes précédentes constituent un quasi-“copier-coller” du texte de présentation du lieu, sur le site Internet de l’hôtel.) Petite anecdote, sinon, avant d’en revenir à ma création apéritive : c’est dans cette officine (merci au barman d’avoir répondu à la soif de savoir, avant celle d’ivresse, qui animait l’ami m’accompagnant lors mon deuxième passage à cette adresse) que j’appris que l’aquafaba, le jus plutôt visqueux de cuisson des pois chiches, pouvait entrer dans la composition de cocktails, y remplaçant ainsi le blanc d’œuf, que, par principe éthique, refuserait tout buveur végan.

Et maintenant, sans transition, je me propose donc de vous révéler la composition de mon cocktail dominical, à la fois suave, acide, pétillant, et à l’agréable robe framboise.
Ingrédients :
-  une mesure (petite, 30 ml, ou grande, 45 ml, selon l’envie) de rhum brun : ici un Appleton Estate, direct from Jamaïca ;
-  une orange sanguine (demie ou entière, toujours selon l’envie) pressée, en n’hésitant pas d’ailleurs à incorporer un peu de pulpe au jus ;
-  un trait (ou deux, envie quand tu nous tiens !) de Fever-Tree Indian Tonic Water : il doit être frais.
Versez successivement (et dans l’ordre ci-dessus énuméré) les trois éléments ; puis mélangez-les à l’aide d’une cuillère longue et fine, avant d’y ajouter un unique glaçon.

J’avoue, ce fut une excellente dégustation ; cependant, je dois le reconnaitre, je reste sans inspiration concernant le nom de baptême de ce breuvage, à la fois élégant et rugueux (l’apport de la pulpe d’orange). Alors, chères lectrices et chers lecteurs de ce billet quotidiennement publié sur Facebook, je me résous aujourd’hui à être un auteur interactif et sollicite, dans vos commentaires, l’éventualité d’un nom. Merci.

Mardi 21 avril 2020 – 18h58

J-20 ?
J’ai donc fait le choix, parmi les quelques noms proposés hier, après publication de mon post, que le cocktail, que j’ai fortuitement inventé dimanche midi, s’appellera le Covidefender. Merci donc à l’amie qui a eu cette précieuse inspiration.
Cela tient à trois raisons. La première, évidemment, s’attache au mot “Covid” : ainsi, en sirotant ce cocktail, il sera impossible de ne pas rattacher sa “création” – usons quand même de guillemets, il ne s’agit là, en rien, d’une œuvre majeure – à son époque (la crise sanitaire mondiale de 2020) et à une de ses conséquences (le confinement français).

La deuxième et la troisième raisons tiennent au mot Defender” : tout d’abord, parce qu’il évoque la possibilité d’un “défenseur” (traduction littérale de l’anglais vers le français), d’un remède, contre le virus – et n’est-il d’ailleurs pas rassurant de constater que la lettre pivot entre les deux mots, le “d”, laisse suggérer, du fait de l’absence de redoublement de la consonne, que le Covid finira par se diluer dans le “défenseur” à venir, ce vaccin qui immunisera chaque individu, et que, en attendant, cette boisson nous aidera à tenir et apaisera nos angoisses avec ses délicieuses effluves alcoolisées. Ensuite, se rattachant à un commentaire publié hier (par, au choix, un brillant érudit ou un ancien habitué !) sous mon post facebookien, le mot rappelle, qu’avant sa rénovation, le bar de l’Hôtel du Louvre avait pour nom “Le Defender”.

Je ne peux m’empêcher pour conclure ce billet, d’humeur somme toute badine malgré la période inquiète, de citer cette réplique de Merrily We Go To Hell (long métrage de 1932, signée Dorothy Azner, et racontant une love story tragico-romantique entre une héritière bousculant les conventions et un alcoolique charmeur et imprévisible) qui, glissant du contexte du film à celui de nos existences – l’ironie demeurant dans les deux cas –, s’accommoderait parfaitement avec les paragraphes qui précèdent :
« On cherche le bonheur, et tout ce temps, il était derrière le bar. »

Mercredi 22 avril 2020 – 12h40

J-19 ?
À l’issue prochaine de ce confinement – si son échéance au 11 mai (d’où la présence, d’ailleurs, depuis hier, en en-tête de mes petits écrits d’un compte-à-rebours) est effectivement maintenue –, le plus grand bouleversement de mon existence, durant cette période, aura ainsi été la redécouverte du goût de l’orange sanguine fraîche pressée, et pas uniquement dans un cocktail inventé au gré des circonstances. (Tenir trois billets successifs en évoquant un breuvage alcoolisé, on serait presque tenté de croire, oubliant la modestie de mise, que Proust et Bukowski viennent de joindre leurs plumes, pour décrire une madeleine au houblon !) Je sens, de fait, avec une lucidité sans égale, que ma présence dans la marche à (re)venir du monde – si tant est, par ailleurs, qu’il soit souhaitable que l’après ressemble à l’avant ; mais là, à moins d’un véritable embrasement social généralisé, que commence néanmoins à redouter l’expert par excellence de l’ultralibéralisme, le Fonds Monétaire International, la probabilité que “tout change, pour que rien ne change” risque de triompher, défonçant plus encore le quotidien à fleur-de-peau des plus précaires et l’avenir douteux d’une planète irrémédiablement endommagée – ne sera guère plus significative (et couronnée de succès ; mais peut-être suis-je coupable d’indolence) qu’elle ne l’était avant la mise à l’arrêt de nos trajectoires de vie.

Tant, notamment, sur le plan de l’épanouissement professionnel (et financier – quelle honte d’être aussi vénal !) dans cette chouette sphère du monde artistique, que sur le plan de l’aboutissement de projets personnels d’écriture visuelle. À cet instant, je songe soudain à ces propos – je ne sais plus si je les avais lus ou entendus – d’un réalisateur de courts métrages d’animation relatant qu’à un moment donné il s’était tellement senti au bord du gouffre, que, s’il n’avait pas trouvé sur son chemin, presqu’en désespoir de cause, un interlocuteur attentif et soucieux qui l’avait directement soutenu dans la concrétisation du projet que, épuisé, il ne portait quasiment plus, il aurait sans doute fait l’ultime pas en avant.

Bon ! C’est pas tout ça, mais il est grand temps de songer à déjeuner… Sûr, aussi, qu’à la sortie du confinement, avec mes deux repas par jour (au lieu d’un dans ma vie d’avant) j’aurai pris quelques kilos, cela dit, fort gracieusement (et non pas graisseusement) repartis !

Jeudi 23 avril 2020 – 7h41

J-18 ?

Vendredi 24 avril 2020 – 8h49

J-17 ?

Samedi 25 avril 2020 – 9h

J-16 ?

(on nous promet l’horizon ; tant de chemin à parcourir)

Dimanche 26 avril 2020 – 15h58

J-15 ?

Lundi 27 avril 2020 – 16h

J-14 ?
Un beau dimanche.
Hier matin, pour la première fois, depuis son retour de l’hôpital début janvier et son confinement lié à sa difficulté à marcher, ma mère a pu faire – grâce à la présence attentionnée de sa kiné qui, même si elle n’exerce pas en ce moment, continue à prendre de ses nouvelles et à lui apporter, au retour du marché, coquillages et crustacés (on le chanterait presque !) – ses premiers pas, toutes précautions prises, hors de son appartement. Quelques pas sur le parking de sa résidence… Quelques pas… et sentir le soleil sur son visage ; regarder son immeuble de l’extérieur (il est parfois des contrechamps qui ravissent les yeux et l’esprit) ; croiser un couple de voisins, échanger un bonjour ; admirer, jaune éclatant, les soucis qui ont poussé le long de la pelouse. Et puis, me le racontant, au téléphone dans l’après-midi, l’éclat d’un sourire dans sa voix.

Mardi 28 avril 2020 – 19h04

J-13 ?
Petite poésie covidienne

Devant tous ces gens,
Amis proches ; liaisons lointaines,
Une crainte : ne pas sembler performant,
Vaine idéologie contemporaine.

Mais, hier comme aujourd’hui accaparés,
Mémos manuels,
Blocs-notes virtuels,
Bookés, surchargés,
Vie de bohème apprêtée,
Sans droit à la paresse.

Obligation de réussir
Sinon, ceux-qui-ne-sont-rien
Ma vie, cette petite entreprise
Ce projet,
Professionnel et financier,
Social et culturel (quoique),
Amical,
Familial,
Sensuel,
Sexuel.

Sur ma vie,
Sans perspective,
Je trace une ligne,
Je tire un trait.

Sur ma vie,
Comme un brouillon,
J’efface les traces,
Me joue des marges.

Sur ma vie,
Toute tachée d’encre,
J’écris…
… de travers.

Mercredi 29 avril 2020 – 21h19

J-12 ?
Sorti, en fin de matinée, vider mes diverses poubelles (alimentaire, recyclable, verre) dans les conteneurs adéquats ; et soudain, la sensation d’avoir le souffle coupé, les poumons en feu, la tête qui tourne, alors que, quelques minutes auparavant chez moi – j’ai failli écrire “à l’abri” –, ma respiration était des plus régulières, mon équilibre des plus stables. Inattendue crise d’angoisse à l’idée d’être dehors ? Peut-être… Sans doute. Mais alors qu’en sera-t-il à la date du déconfinement, pour l’instant prévu le 11 mai prochain ? Certains, certaines d’entre nous ne seront-ils pas, même inconsciemment, sujet à l’angoisse face à cet agresseur invisible en libre circulation dans les rues ; face à l’autre (le passant croisé, l’ami retrouvé), porteur potentiel du virus et, par conséquent, incarnation, à leurs corps évidemment défendant, d’un “ennemi” cherchant à nous infecter. Si les gouvernements – dépassons l’unique cadre hexagonal – étudient les plans de sortie du confinement, se penchent-ils pour autant sur les troubles psychologiques (même infimes) engendrés par cette période (certes nécessaire pour empêcher la propagation de la pandémie et la saturation des services hospitaliers) plus ou moins longue de vie recluse. [Au passage, je saurais gré à nombre d’auteurs de toutes sortes, scénaristes ou romanciers, compositeurs ou dessinateurs, d’arrêter de dérouler, à longueur de tribune de libre expression, l’argument selon lequel ce confinement change peu de choses à leurs habitudes, car, si c’en est une – chose – de se couper volontairement du monde pour écrire, c’en est une autre de s’enfermer, contraint, chez soi : l’impact psychique et physique n’est rigoureusement pas comparable, particulièrement dans le rapport entre intérieur (abri créatif ou sanitaire) et extérieur (source de distraction ou territoire menaçant) ; peur (fondée ou ressentie) et liberté (totale ou restreinte) de circuler.] Alors, sommés dès demain – d’autres, “premiers de tranchée”, l’ont été dès le début de la crise du coronavirus – de sortir pour étudier, travailler et consommer, ne risquons-nous pas – la peur peut-être au ventre – d’avoir la tentation de rétrécir notre existence à ce que le philosophe italien Giorgio Agamben nomme la “vie biologique” et à délaisser (toujours selon ses termes) nos vies “sensitive, intellectuelle et politique” – en somme, à survivre plutôt qu’à exister ?

Mais, si cette réflexion interroge actuellement le philosophe, soucieux de l’esprit de la vie et des pratiques dans la cité ; interroge-t-elle tout autant l’homme d’état, porté par l’exercice du pouvoir et l’arbitrage (équitable ?) des jeux d’influence ? Alors oui, quid de cet univers à venir ? Se jouera-t-il – sous les traits d’une société dystopique de contrôle des individus, dont on peut craindre un avènement, à partir d’intentions présentées comme bonnes (médicales, en somme) – conjointement et contradictoirement, virtuel, connecté au monde, et incarné, s’exprimant dans un périmètre (géographique et mental) jugulé ?

Jeudi 30 avril 2020 – 21h39
J-11 ?
Aujourd’hui, pas de réflexion qui tente de se déployer ; juste une courte anecdote.
Dans l’après-midi, échange de textos avec un ami, qui officie comme comptable au sein d’un grand groupe hexagonal de tourisme de masse (non, ce n ‘est pas le Club Med !) : il me signale – ah, l’inventivité du haut patronat ! (là, c’est moi qui commente) – qu’il vient de débuter ses télécongés. Après le télétravail et avant le téléchômage, donc : les télécongés !
Alors, question pour l’avenir des relations professionnelles : à l’identique du télétravail, les télécongés devront-ils obligatoirement se prendre, confiné, à l’adresse d’imposition fiscale du salarié ; ou bien la possibilité sera-t-elle offerte, à l’heureux prolétaire, de choisir la destination de son confinement et de passer ainsi un séjour inoubliable – par exemple, avec interdiction d’en sortir, dans l’une des résidences, en France ou à l’étranger, que l’entreprise, qui emploie mon ami, construit, puis exploite ?

Vendredi 1er mai 2020 – 18h49

J-10 ?
État des lieux (confinés ou pas) :
Pour une minorité : le silence, le temps, l’espace.
Pour la majorité : le bruit, la hâte, l’exiguïté.
Parfois, certains, certaines, dans cette majorité, que la minorité aimerait plus soumise encore, arrivent, au détour d’une soirée, d’un week-end, d’un cocktail (d’un accès V.I.P., en somme), à goûter à ces trois suprêmes privilèges que la grande bourgeoisie – finances et réseaux d’influence aidant – accapare et, forte de sa culture de l’entre-soi, se transmet.

Samedi 2 mai 2020 – 9h30

J-9 ?
Du confinement, j’aurai finalement gagné deux choses : avoir fait un grand ménage de printemps et avoir grossi.
Être resté en vie, aussi. Mais, à partir du 11 mai, je cours le risque de passer l’arme à (l’ultra-)gauche.

Dimanche 3 mai 2020 – 16h29

J-8 ?
Petite poésie covidienne

Ce dimanche, j’essaie d’écrire sans ajouter du bruit
Au bruit.
Dans la résidence, pas un son,
Pas même un souffle du vent,
Seulement le chant de quelques oiseaux…
En cage.
Oui, nouvel observateur de mon environnement,
J’ai réalisé que ces chants ne viennent pas des arbres.
Ils viennent d’une fenêtre,
Toujours entrouverte,
De l’immeuble d’en face.
Là, un voisin,
Avec d’infinies précautions, semble-t-il,
Garde chez lui quelques oiseaux.
En cage,
Ils chantent librement.
Comme nous,
Encagés,
Avec l’usage des rues réglementé
Et mis à l’amende,
Pour assurer notre survie.
Ils chantent, chantent encore.
Que dit leur chant ?
Les graines picorées ?
Le bonheur ?
Ou alors le vol suspendu ?
Les barreaux ?

Ce dimanche, j’ai fini mon grand ménage de printemps.
Tout a été nettoyé, lavé,
Epousseté, dépoussiéré,
Puis classé, rangé.
Au plancher,
Au plafond,
Le moindre recoin,
Même la grande bibliothèque,
Débordante de volumes.
Et l’appartement respire
D’une toute nouvelle propreté,
Et, entre ces quatre murs,
Les miens,
Fenêtre entrouverte,
Je suis bien.
Comme l’oiseau qui chante librement,
Dans sa cage.

Lundi 4 mai 2020 – 19h50

J-7 ?
Comment dire ? Cette semaine débute mal. Totale absence d’envie d’écrire. Même une petite poésie covidienne, plus ou moins inspirée ; même un pseudo calligramme, que Guillaume Apollinaire, de toute façon, renierait d’emblée, s’il lui était donné la possibilité, revenant ainsi d’entre les morts, d’en prendre connaissance. Donc, depuis ce matin, je repousse l’instant de me poser devant une nouvelle page blanche. Un nouvel écran blanc, devrais-je d’ailleurs écrire. Alors, je vaque. Oui, je vaque. Quelques mails… Pour l’émission sur l’antenne de Radio Libertaire, même si je ne sais pas quand elle pourra reprendre : le prochain rendez-vous mensuel, c’est sûr, n’aura pas lieu, puisqu’il était prévu (d’après le calendrier que je mets à jour pour chaque nouvelle saison) le 9 mai – le déconfinement est de fait programmé deux jours après. Et quid de la date de juin, le 6 ?

Pour l’instant, je n’y crois pas particulièrement, surtout si les accès aux transports en commun favorisent (d’après les intentions avouées de notre présidente de région, qui œuvre à l’organisation déconfinée – c’est sa responsabilité – des RER, bus, métros et autres tramways) les déplacements des salariés, avec feuille de route établie par leurs employeurs. D’ailleurs, au passage, qu’en sera-t-il pour les autoentrepreneurs (un droit à l’auto-attestation) et pour les chômeurs (une attestation “Pôle emploi” de déplacement) ? Et, de la même manière, qu’en sera-t-il des déplacements pour visiter (et aider) ses proches, pour flâner, pour exercer à titre bénévole (comme, justement, à Radio Libertaire) ? Auront-ils obligation de se faire en dehors des plages horaires (6h30-10h30 ; 15h30-19h30) réservées à l’emploi, ou seront-ils proscrits dans cette phase initiale de déconfinement, apparemment (dé)vouée à la seule sphère laborieuse ? C’est, bien évidemment, et j’en ai conscience, un casse-tête que de tenter d’établir une distanciation sociale dans un réseau dont la saturation, en termes de fréquentation des usagers, est plus qu’avérée ; mais alors pourquoi ne pas plutôt – est-ce si utopiste – envisager que le déconfinement francilien – région restant à haut risque pour la propagation du virus et l’engorgement des services de réanimation – ne se fasse de manière progressive, en analysant, au cas par cas, avec les professionnels concernés, les secteurs à considérer comme prioritaires pour une reprise d’activité (hors possibilités de télétravail).

Finalement, ce questionnement, au fil de l’eau, reflétant, entre autres, l’inquiétude un peu vaine de ne pas pouvoir redevenir prochainement parisien, m’aura permis d’agencer mes quelques lignes quotidiennes. Sur ce, je retourne vaquer… cette fois-ci, à la préparation du dîner, mon unique repas du jour – il est temps, en effet, de retrouver ce corps svelte et élégant, qui avait tant de succès. Je blague.

Mardi 5 mai 2020 – 22h01

J-6 ?
« J’abandonne. »
Un midi de fin septembre dernier, alors que je l’appelais – une obligation professionnelle m’empêchait de venir lui rendre visite à l’hôpital –, ma mère, épuisée par les médicaments à haute dose et les perfusions incessantes, pour venir à bout de son occlusion intestinale post-opératoire, m’avait donc accueilli au téléphone avec ces mots : « J’abandonne. » Aussitôt, je m’empressais – tout en comprenant sa fatigue morale et physique : elle se battit ainsi durant quatre longues semaines – de la remotiver, de faire en sorte qu’elle ne lâche pas, ne se laisse pas glisser, arguant du fait – certes incertain, mais c’était le seul à ma disposition – qu’elle avait sans doute déjà vécu le plus dur, et que, si les progrès dans son corps semblaient minuscules, ils étaient bien réels et qu’elle était ainsi forcément sur la voie de la guérison. Je ne sais pas si je réussis alors à la convaincre ; mais l’après-midi, bienheureuse coïncidence, son médecin référent à l’hôpital m’appela : ce qui devait n’être qu’une première prise de contact entre nous – ma mère venait d’arriver, quelques jours auparavant, dans son service, suite à un transfert entre établissements de soins – fut, du coup, l’occasion d’attirer son attention sur le triste état d’âme de ma mère et sur la nécessité, à côté d’un suivi médical constant, de l’aider aussi psychologiquement, afin qu’elle ne sombre pas.

Ce qui fut fait de deux façons bien différentes : d’une part, une psychologique vint la voir (au début deux fois par semaine) et elle put ainsi confier, en toute liberté, certaines (noires) pensées que l’on n’évoque pas nécessairement avec ses proches, de peur de les contrarier ou de les désemparer, mais également songer à sa vie et aux belles choses qu’elle y avait accomplies ; d’autre part, une kinésithérapeute commença, à très petites doses tout d’abord et une fois le nombre de sondes et de perfusions réduites, à lui faire quitter le lit, où elle se tenait alitée. Parler. Marcher. Ainsi, lui revint, au-delà du soutien des soignants et de quelques proches, la force de continuer à se battre. Pour le goût de vivre, le chemin est toujours plus long, l’avancée en âge et l’usure du corps n’aidant pas toujours à se convaincre que le jeu en vaut encore la chandelle.
Pourquoi est-ce que j’évoque, ici, ce moment difficile, traumatisant, de notre vie, à ma mère et moi ? Sans doute est-ce que je tiens à ce qu’il reste vivace dans mon esprit, car, par les temps (professionnels) qui courent – et qui ont précédé celui du coronavirus, précision nécessaire – il m’arrive régulièrement de vouloir, à mon tour, abandonner.

Mercredi 6 mai 2020 – 22h54

J-5 ?
Apichatpong Weerasethakul est cinéaste. Il est thaïlandais. Pour certains, son cinéma est magique et poétique ; pour d’autres, il est abscons et ennuyeux. En 2010, son film, Oncle Boonmee, (celui qui se souvient de ses vies antérieures) obtient la Palme d’or au festival de Cannes. Certains s’enthousiasment alors devant cette récompense suprême distinguant une œuvre envoûtante et éblouissante ; tandis qu’à la sortie du film en salles, le 1er septembre de la même année, un critique, officiant pour le compte d’un titre en vue de la presse hebdomadaire, écrit, en guise de chapô à son papier : « Quand la Palme dort. » J’avoue, de la filmographie de l’auteur, je n’ai vu que l’opus palmé, et j’ai été aussi enchanté que déconcerté. En tout cas, une chose est sûre : je suis désormais attentif à ce qui concerne l’artiste, même si je n’ai jamais cherché à découvrir ses autres longs métrages. Cependant, j’ai acheté et écouté, avec un vif intérêt, Metaphors, un double album vinyle compilant quatorze titres, issus des bandes son de ses films, et offrant un paysage sonore hybride, où sons de la jungle, guitare acoustique, programmations électroniques et groupe pop s’invitent successivement. Ma modeste connaissance de son œuvre est donc plus auditive que visuelle.

Hier, déambulant le long du fil d’actualité d’un réseau social qu’il n’est guère besoin de nommer, je découvre un article l’évoquant. Je clique donc, curieux, et apparaît ainsi le résumé, traduit en français, d’un texte que le cinéaste a écrit à la demande d’un site de critique cinématographique néerlandais. Au cœur d’une crise sanitaire, ayant entraîné fermeture des salles et arrêt des tournages, il y rêve, dans une vision utopiste, joyeuse et insolente, à l’avenir du 7e Art, et imagine les nouvelles appétences cinéphiles d’un public post-confinement, acquis à l’angle de caméra continu et à l’observation prolongée d’un même espace, et résumées en un manifeste, succinct mais radical :
« Nous demandons zéro intrigue, pas de mouvement de caméra, pas de montage, pas de musique, rien. »

J’entends déjà, ici, des récriminations face à ce point de vue excessif – il l’est –, mais n’en est-il pas moins doux par ailleurs, à l’heure du systématisme forcené des résidences d’écriture, séances de pitchs et autres ateliers de scénario (j’y ai moi-même recouru dans mon jeune temps d’initiation script-doctorale, puis postulé dans un récent passé d’aspirant commissionné), de l’entendre fredonner à nos oreilles – ou peut-être plus exactement aux miennes, au moment où, entre autres, je tente de porter, inconscient, un projet constitué d’un unique monologue sans enjeu dramaturgique avéré, mais avec véritable situation incongrue, et peut-être même un rien prémonitoire : la confession solitaire d’une jeune femme dans un wagon de RER désert. A moins que le partenaire, débarrassé de son alter-ego à l’écran et respectant ainsi la nouvelle distanciation sociale, ne soit autre que le spectateur lui-même.

Jeudi 7 mai 2020 – 21h01

J-4 ?
Cet après-midi, j’ai donc pu acquérir mes premiers masques de protection contre le coronavirus. En effet, en fin de semaine dernière, la mairie de Suresnes avait indiqué par voie d’affichage officiel – l’une de ces affiches était punaisée dans le hall d’entrée de mon immeuble – organiser une distribution les 6, 7 et 11 mai. Après inscription via la plateforme dédiée sur le site internet de la municipalité, un rendez-vous m’était donné : j’étais convoqué pour le retrait de mon masque (un exemplaire unique, mais gratuit), sur la place du marché, ce même jour, à 14h56 précises – un créneau de cinq minutes étant alloué à chaque remise du précieux tissu. Supposant que la foule serait nombreuse – dans mon esprit, s’imposaient déjà des images de la 2e Guerre Mondiale, avec interminables files d’attente, pour la remise des tickets et autres cartes de rationnement –, je décidai d’arriver avec une vingtaine de minutes d’avance.

Quelle ne fut donc pas ma surprise, une fois sur place, de constater que la queue devant moi se réduisait à un seul couple âgé et que la distribution était effectuée rapidement – et avec bienveillance – par les employées municipales présentes. De fait, ragaillardi par cette première acquisition victorieuse, je poussai alors mon chemin jusqu’à la pharmacie, où, chance, on venait d’en recevoir, j’acquis – contre espèces sonnantes et trébuchantes, cette fois-ci – dix autres masques “grand public” en tissu lavable !

Fort, désormais, de ce sésame de déplacement – au même titre, jusqu’à la fin du confinement, que l’attestation dérogatoire – je vais pouvoir emprunter les transports en commun (je crains toujours qu’une fois le déconfinement mis en œuvre, ils ne soient pas accessibles, dans un premier temps, pour une justification autre que professionnelle), et rendre une visite indispensable (entre plaisir de se retrouver et soucis administratifs à régler en urgence) à ma mère samedi prochain. Direction, donc, la banlieue sud, pour mon premier (et impérieux) déplacement, au-delà du kilomètre préconisé, depuis quasiment deux mois !

Vendredi 8 mai 2020 – 20h03

J-3 ?
-  Vous savez aujourd’hui, je ne sais pas quoi dire…
-  Alors ne dites rien.
-  Oui… mais avouez… c’est dommage tout de même. Il y aurait tant de choses à dire.
-  À quel propos ?
-  À propos de la crise que nous traversons, évidemment.
-  Quelle crise ?
-  Vous le faites exprès !
-  Quoi ! Vous êtes expert scientifique ?
-  Non.
-  Donc, vous ne savez rien sur la structure du virus, sur comment il mute ?
-  Évidemment, non…
-  Vous ne savez pas plus si les anticorps de lama pourront effectivement nous sauver ?
-  Je vous ai dit “non” !
-  Alors, peut-être êtes-vous psychanalyste ?
-  Pas plus…
-  Donc, vous n’avez rien à dire sur notre syndrome d’enfermement collectif ?
-  Syndrome, vous y allez peut-être un peu fort. Disons, déprime.
-  Dépression, plutôt.
-  Ah, ces deux mois d’enfermement vous ont rendu dépressif ?
-  Non, mais j’ai traversé des moments de déprime.
-  Comme nous tous.
-  Oui… Ah ! mais j’ai compris ! Vous êtes politicien !
-  J’ai mon opinion…
-  Ce n’est que ce que je vous demande. Etes-vous un politicien ?
-  Vous m’agacez…
-  Vous ne répondez pas à ma question.
-  C’est normal ! Vous l’avez dit vous-même : je suis un politicien.
-  Mais le peuple a besoin de réponses.
-  Oh, le peuple… Vous lui dites “blanc”, il aurait préféré “noir” ; vous lui dites “noir”, il attendait que vous disiez “blanc”…
-  Le peuple n’est ni blanc, ni noir.
-  Le peuple aime le gris.
-  Vous voulez dire que le peuple aime les demi-mesures.
-  Le peuple n’a pas le sens de la mesure !
-  Le peuple est déçu…
-  Honnêtement…
-  Ne me parlez pas d’honnêteté, monsieur l’élu du peuple.
-  Quoi ?... Pour quelques masques que l’on a détruits, pour une élection organisée envers et contre tout…
-  Avouez quand même…
-  Je vous y prends ! J’aurais dû m’en douter ! “Avouez” ! Tout de suite, le procès ! D’intention, d’abord… puis en responsabilité…
-  Il faut rendre des comptes.
-  Je n’ai pas de comptes à rendre.
-  Alors, il faut rendre justice.
-  Vous n’aimerez pas le verdict.
-  Vous pensez que vous serez acquitté ?
-  Mais je n’ai rien fait de mal. J’ai juste défendu quelques intérêts.
-  Mais c’est le bien commun qu’il faut défendre.
-  Le bien commun… C’est le bien de ceux qui n’ont rien.
-  De ceux qui ne sont rien ?...
-  Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit ! Je ne marche pas dans votre petit jeu.
-  Je ne joue pas.
-  Gauchiste !
-  Démagogue !
-  Saltimbanque !
-  Actionnaire !
-  Ne m’insultez pas. J’ai un bon fond.
-  Un bon fonds de pension, oui.
-  …
-  …
-  J’aurais mieux fait de ne rien dire.
-  Je vous l’avais dit.
-  …
-  …
-  Je crois que je vais sortir.
-  Vous n’avez pas le droit.
-  Je prendrai le gauche.
-  Ça ne me fait pas rire.
-  J’ai une attestation.
-  Montrez-la-moi.
-  De quel droit ?
-  Du plus fort.
-  Le plus fort, c’est moi.
-  Vous êtes protégé.
-  Le pouvoir est protégé, ce n’est pas la même chose.
-  Nous prendrons le pouvoir.
-  Ah, je pensais que vous auriez préféré l’abolir…
-  Vous êtes déçu ?
-  Oui, un peu. Je vous pensais pur.
-  Je suis pragmatique.
-  Voyez-vous !
-  Je prends le pouvoir, et après je l’abolis.
-  Impossible. Quand vous y aurez goûté, croyez-moi…
-  L’âme humaine est-elle donc si noire ?
-  L’âme humaine est damnée.
-  Je n’aimerais pas être à votre place.
-  Je crois que si.
-  Alors disons que je n’aimerais être dans votre peau.
-  Soyez tranquille, vous ne l’aurez pas !
-  Vous ne croyez plus en rien.
-  Et vous, vous croyez en des lendemains qui chantent, ah ah !
-  Cynique !
-  Utopiste !
-  Vendu !
-  Moraliste !
-  …
-  …
Ils se dévisagent longuement, très longuement…
(Noir.)

Samedi 9 mai 2020 – 23h12

J-2  ?
Je suis vanné. Depuis le début du confinement, je n’ai jamais autant marché qu’aujourd’hui. J’ai les pieds en feu et l’envie de plonger, tête la première, dans mon lit. Je me sens sereinement fatigué – en fait, physiquement –, là où à d’autres occasions, depuis la mi-mars, j’ai pu me sentir moralement épuisé. Il est vrai qu’en ce samedi, je me suis levé à 6 heures du matin – moi qui étais un habitué des réveils très matinaux (5 heures) ; depuis les premiers jours de notre réclusion collective, j’ai opté pour une tranche horaire bien plus tardive. À 7 heures 30, je quitte donc mon domicile et mon quartier, direction la banlieue sud, pour aller rendre visite à ma mère et l’aider aussi bien à finaliser sa déclaration d’impôts qu’à s’approvisionner en packs (qu’elle ne peut ni aller chercher, ni porter) d’une eau minérale purgative, indispensable à son bon rétablissement, après les complications post-opératoires qu’elle a connues. Au passage, et arrivé à proximité de chez elle, petit détour chez son caviste (chut !), pour acheter, et lui offrir, une bouteille de son whisky préféré.

Il faut bien le reconnaître, prendre les transports en commun, un jour de week-end, à un horaire indécent, reste une expérience plutôt solitaire, aussi bien en temps normal qu’en temps covidien. Cependant, dès l’arrivée du bus, le protocole d’accès se fait différent : plus d’entrée par l’avant, ni d’échange de salut avec le conducteur ; désormais on monte par la porte du milieu (habituellement dévolue à la descente), après s’être notoirement effacé pour laisser passer ceux, rares, qui sont arrivés à destination. Une fois entré, on constate, d’une part, que des autocollants, préconisant de laisser la place vide, sont collés sur les sièges (en fait, un sur deux) et, d’autre part, qu’un long ruban adhésif rouge et blanc, délimitant un périmètre de sécurité, empêche, bien symboliquement, tout franchissement et tout contact direct entre le chauffeur et les passagers.

Mon voyage, qui s’articule ensuite autour de deux lignes de métro, puis d’un tronçon de RER, sans compter la marche à pied finale (d’où, aller plus retour, les pieds en feu), se déroule sans encombre (pas d’attentes excessives en stations), ni contrôle d’attestation. Il en sera de même au retour, si ce n’est qu’à un moment, par étourderie – ce qui ne m’arrivait jamais dans le temps d’avant, aurais-je ainsi perdu mes automatismes de longue date dans les transports en commun ? –, j’emprunte la direction opposée et me retrouve de fait amener à rebrousser chemin et à fatiguer un peu plus encore la voûte plantaire du tout nouveau geek, collé à son ordinateur et à sa chaise, que je suis devenu. Néanmoins, après un ultime détour par les Champs-Élysées (sublime vision, plus apaisante qu’apocalyptique, de les voir ainsi déserts) et les bureaux (vides) d’expertise comptable, où je continue à officier ponctuellement par nécessité financière, la fin de journée me voit de retour chez moi, avec ce sentiment délicieux de m’être accordé, en ces temps de restriction de mouvements, un petit voyage en douce.

Dimanche 10 mai 2020 – 23h58

J-1 ?
Mon journal de confinement s’arrêtera donc demain, puisque, officiellement, nous déconfinons ce lundi 11 mai. Et même, si par mésaventure, quinze jours plus tard, nous reconfinions (ce que je peux entrevoir comme une malheureuse évidence sanitaire) ; mon journal, lui, ne reprendra pas sa parution. Alors, pour son ultime publication, je tenterai de fait une folie : deux strips de bande dessinée, écrits et dessinés de ma main – sans aucun doute droite, vu la virtuosité graphique qui ne manquera pas de s’y exprimer !

Sinon, qu’en aura-t-il été, à titre personnel, de ces cinquante-cinq jours, d’assignation à résidence ? Bien sûr, au regard, pour s’en tenir exclusivement au territoire français, des 136.000 cas avérés et des 26.310 décès (dernières estimations en date) du coronavirus, il serait inconvenant de qualifier cette période de “parenthèse enchantée”. Pourtant, un temps, il m’aura ainsi été offert la possibilité (l’alibi) de ne pas être performant – ma plus grande hantise, sans doute, ce culte de la performance, qui, du monde de l’entreprise à la sphère artistique, gangrène la société contemporaine –, de ne pas réussir à trouver cet emploi tant espéré dans le milieu du cinéma (de l’art) ou plutôt sécurisant (statut et rémunération) dans le domaine comptable : là, mon ardeur se change en nécessité. Un temps, en effet, puisque l’activité économique était à l’arrêt, il m’aura été permis de ne pas être en marche, de ne pas me conformer aux injonctions sociétales d’une réussite ostentatoire sur lit de névroses compensatoires.

Voilà. Demain, presque sereinement, je pourrai redevenir celui qui s’effondre, seul dans son coin, parce que ses sollicitations ou désirs de collaboration (projet de film ou d’édition ; participation à un jury, une commission, un comité de sélection, une revue, que sais-je encore…) restent – à quelques exceptions près – lettre morte face à des interlocuteurs, contacts privilégiées ou relations lointaines, ne s’encombrant d’aucune considération (même formelle et policée), ni d’aucune réponse (même succincte et négative). À moins que… à moins que, dans le monde d’après, tout ne finisse par changer… Au-delà de sa propre petite personne, cultivons, avec une naïveté conquérante, cet immense espoir.


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