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Francis Gavelle
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Journal du confinement (la suite)
Article mis en ligne le 13 avril 2020
dernière modification le 18 mai 2020

par C.P.
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Lundi 30 mars 2020 – 20h35
Début de la troisième semaine de confinement. Moral en berne. Je fais alors un petit tour du côté des tâches ménagères : dégivrage du réfrigérateur (certes il est robuste, mais datant des années 80, ce n’est pas le moment qu’il me lâche) ; nettoyage des vitres et mise en route d’une machine à laver pour les rideaux (quitte à être coincé à l’intérieur, autant faire rentrer le maximum de soleil dans l’appartement). Je décide aussi de “revenir à la civilisation” (curieuse expression, vu les circonstances) et d’abandonner mon look “Robinson Crusoé”, en rasant cette barbe drue, résultante d’une longue semaine de laisser-aller pilaire.

Sinon, pour quitter l’hexagone, rapide petit tour du monde (deux escales, seulement) des confinements – le nôtre étant, pour l’instant, prolongé jusqu’au 15 avril : je découvre donc qu’au Brésil, Jair Bolsonaro, président d’extrême-droite aussi dangereux qu’imbécile, ne voit dans le coronavirus qu’une “petite grippe” qui n’emportera pas le sportif qu’il est et, du coup, défie et critique les règles de confinement mises en œuvre par les gouverneurs des états de São Paulo et Rio de Janeiro, et par son propre ministre de la santé ; tandis que, de l’autre côté de l’Atlantique, le Royaume-Uni (en la personne de Boris Johnson, son premier ministre conservateur et “retourneur de veste” depuis qu’il a été testé “positif”), après avoir tablé, sans souci immédiat du nombre de décès ni de l’engorgement hospitalier, sur l’option “immunité collective” – pas de distanciation sociale, mais une large propagation du virus à la population, pour favoriser le développement des anticorps, puis, par voie de conséquence, la régression de l’infection – vient d’entrer dans une phase de confinement qui pourrait s’étendre sur six mois, avec mesures d’assouplissement décidées toutes les trois semaines selon l’évolution de la pandémie. Tout va donc pour le mieux, dans le meilleur des mondes possibles !

Mardi 31 mars 2020 – 11h57
Ce matin, gros flip au réveil ! Lourd mal de crâne (pas dû à l’alcool) ; irritation de la gorge ; les yeux qui piquent. Je prends ma température… 36,8 : a priori, rien ; ça va, pas de fièvre. Mais, du coup, opération “nettoyage sanitaire” : je change les serviettes de toilette et les draps du lit, je passe les oreillers à la machine à laver, j’aère en grand tout l’appartement. Et je passe sous la douche. L’eau chaude me calme…

Sinon, coup de stress, aussi hier soir : les plombs ont sauté dans la pièce principale et, sur le coup, j’ai crû que c’était l’ordinateur qui venait de rendre l’âme, emportant avec lui mon lien (internet) avec le monde extérieur. Évidemment, il va falloir que je change les plombs – plus de lumière en soirée, c’est gênant – mais avant, il faut que j’envoie un mail à Pôle emploi, pour être sûr qu’ils vont bien prendre en compte mon actualisation pour le mois de mars et effectuer le versement du complément d’allocation qui me revient, alors que je ne peux pas fournir l’attestation employeur – je ne reçois, ni ne peux envoyer de courrier (le bureau de poste est toujours fermé), et je n’ai aucune réponse du gestionnaire de paie à mes mails de demande d’envoi du document par scan (il ne doit pas pouvoir télétravailler) –, pour les heures payées dans le cadre de mes interventions dans une école de cinéma d’animation parisienne. J’espère, en tout état de cause, que Pôle emploi saura se montrer conciliant sur ce point durant cette période exceptionnelle, sinon la “parenthèse enchantée” du confinement (comme diraient les esthètes de l’existence en temps de crise) risque de virer à l’horreur pécuniaire.

Mercredi 1er avril 2020 – 17h57
Finalement, pendant la période de confinement, Pôle emploi sera moins procédurier et coercitif avec les allocataires lors de l’actualisation mensuelle – de fait, cela va-t-il dans le même sens que l’absence de radiation ou de sanction, et l’allongement exceptionnel de l’indemnisation pour les demandeurs d’emploi dont les droits s’éteignent en mars. Ainsi, en cas d’impossibilité, pour les emplois salariés, de fournir attestation employeur ou bulletin de salaire (pour un contrat au-delà d’un seul mois), une allocation provisoire sera néanmoins versée, puis régularisée (si nécessaire) lors de l’envoi, ultérieurement, des justificatifs. C’est ce que j’ai appris, hier en fin de journée, avec le mail de réponse de ma conseillère Pôle emploi ; puis vérifié ce matin, dans mon espace personnel sur le site internet de l’organisme, en constatant qu’un virement – certes, très modeste : il va quand même falloir réussir à passer le mois – sera effectué dès le 2 avril sur mon compte bancaire. Soudain, je réalise qu’entre hier et aujourd’hui, je me suis peut-être un peu fortement appesanti, dans ce journal, sur mes inquiétudes liées à l’actualisation ; mais ce point – l’incapacité à fournir les justificatifs et son incidence sur le versement de l’allocation – n’étant abordé nulle part (oubli spécieux ou volonté délibérée, malgré le slogan affiché “Pôle emploi mobilisé pour vous” ?) dans l’onglet dédié aux conséquences pour les chômeurs du COVID-19, je me dis aussi que ce témoignage pourra rassurer celles et ceux qui avaient les mêmes interrogations sans réponse que moi, au moment où je publierai mon texte du jour chez Facebook.
Allez, promis, demain, on parle d’autre chose !

Jeudi 2 avril 2020 – 19h04
Pas sorti depuis vendredi. Je prends donc, ce matin, la décision de mettre le nez dehors. Certes, j’ai besoin de me réapprovisionner ; mais j’aimerais surtout savoir si le bureau de poste a rouvert et si le marché (c’est son jour) se tient – j’ai en effet crû lire que certaines mesures d’assouplissement avaient été mises en œuvre concernant les marchés, qui sont, même couverts, des endroits nettement moins confinés que les grandes surfaces et a priori moins propagateurs du COVID-19. Je rédige alors (même si l’éventualité d’un contrôle de police dans mon quartier s’avère quasi nulle) une attestation manuelle de déplacement dérogatoire (à défaut d’imprimante, j’ai au moins une ramette de papier), et muni de ce nouveau précieux sésame, je quitte mon domicile. Première impression saisissante : le quartier semble désert : pas un bruit, pas de trafic automobile, pas de présence humaine. Soudain, sur le chemin de la poste, je croise deux hommes qui rient et parlent fort. Sur l’instant, leurs rires me paraissent indécents : comment peuvent-ils être aussi insouciants face à cette crise que nous traversons ? Mais, peut-être ne le sont-ils pas plus que je ne le suis depuis quelques jours, et le rire n’est-il pour eux qu’un moyen salvateur d’échapper à la crainte de la possible contamination. Je continue mon chemin…

Arrivé sur la place où se situe le bureau de poste, je constate que celui-ci est toujours fermé ; par contre, le distributeur de billets a été réapprovisionné. Je fais donc un petit retrait d’espèces avec la carte de mon livret A, ce qui m’évitera de ponctionner un compte bancaire déjà, lui, en délicatesse. Je poursuis ma route, emprunte l’avenue principale… Enfin un peu de foule : l’habituelle et longue file d’attente devant l’entrée du supermarché “Casino”. Comme les rayons du magasin commencent à accuser un sérieux manque de réassort, je préfère tracer mon chemin, direction la halle du marché... Fermé. J’ai dû mal comprendre, voire peut-être même rêver, les mesures d’assouplissement. Alors où aller ? Voyant que personne ne fait la queue devant le seuil, j’opte pour l’enseigne “Bio c’Bon”. Là aussi les rayonnages sont vides, dévastés – ce qui explique sans doute l’absence de file d’attente à l’extérieur. Je mets néanmoins la main sur une bouteille d’huile, un paquet de pâtes, une sauce tomate, et je me dirige vers la caisse… Là, une cliente accapare l’attention de l’employé (c’est une habituée : elle l’appelle par son prénom). Elle papote, papote, évoque ses difficultés à trouver de la levure de boulanger, s’inquiète de savoir quand ils en recevront à nouveau. Elle est intarissable, elle est seule au monde, et j’attends. À distance réglementaire, certes ; mais j’attends... Intérieurement, je commence à bouillir. Qu’est-ce que j’en ai à foutre, pauvre conne, que tu fasses ton pain toi-même ! Et, comme si cela ne suffisait pas, en payant ses bananes – à tous les coups, elle fait un régime – elle parle de la terrasse de son appartement, sur laquelle elle passe tous ses après-midi, avec ce beau soleil, vous comprenez, qu’il fait en ce moment. Ta gueule ! Casse-toi et laisse-moi payer ! Les bobos, au secours ! Et si ça trouve, j’en suis un aussi, pfft… Elle est maintenant partie, je peux enfin payer mes courses et quitter le magasin. Est-ce que, à la réflexion, même intérieurement, je ne réagirais pas un peu trop fébrilement aujourd’hui ?... Je finis le tour du pâté de maisons, constate que l’étalage du primeur regorge des fruits et légumes frais ; que le “Carrefour City” a réapprovisionné en stock son rayon “pâtes” ; que le quincailler est ouvert et que je peux donc racheter une ampoule pour l’éclairage de ma pièce principale. Je constate aussi que j’ai le souffle court : certes, l’écharpe en laine recouvrant ma bouche et mon nez ne facilite pas ma respiration ; mais je crois aussi qu’une angoisse, sourde, s’est accrochée à mes pas depuis que j’ai quitté l’appartement. L’après-confinement risque de nécessiter un temps de réadaptation : celui au cours duquel finira par se dissiper l’anxiété d’être dehors, au contact des autres.

Petite anecdote, en passant : aux alentours de midi, je reçois (comme nombre de journalistes ciné) un mail du service presse d’Universal, annonçant la nouvelle date de sortie du dernier “James Bond“, dont le titre, Mourir peut attendre, revêt, en ces temps de pandémie, une saveur morbide ou mortifère – chacun, chacune, choisira le qualificatif selon son état d’âme du moment. Initialement prévue pour le 8 avril, puis annulée pour cause de coronavirus – qui plus est, les salles de cinéma sont désormais fermées jusqu’à nouvel ordre –, la sortie du dernier opus des aventures de l’agent 007 est maintenant fixée au 11 novembre prochain, jour de commémoration, comme chacun le sait, de l’armistice de la guerre 14-18 et des “Morts pour la Patrie“. Comme quoi, finalement, mourir peut attendre.

Vendredi 3 avril 2020 – 16h49
Petites notations…
La première… Suite à mon anecdote, hier, au sujet de la sortie repoussée du prochain “James Bond“, Mourir peut attendre ; un ami a laissé un commentaire, dont je veux pouvoir garder la trace, et me souvenir, quand mon “Journal du confinement” aura, à juste titre (nous serons alors sortis de la crise sanitaire, à tout le moins de sa première vague), disparu du fil d’actualité Facebook, où je le publie jour après jour. Je le cite donc : « Moi je trouve que Mourir peut attendre n’est pas si mal, voilà un titre qu’on devrait coller sur nos portes. »

La deuxième… Reparlons musique : si le soir, vers 19h, en préparant le dîner, je ressens le besoin d’écouter du jazz – une manière fantasmée de me retrouver dans un club enfumé et fréquenté (voir mon évocation du dimanche 29 mars) –, le midi, au moment du déjeuner, je me tourne plutôt vers une musique intimiste, ne bousculant pas en apparence le silence, des “guitare(s)/voix” comme ceux du musicien brésilien Lucas Santtana (avec son dernier album, O céu é velho há muito tempo, dont j’ai appris récemment, ne comprenant pas le portugais, qu’il est une puissante diatribe anti-Bolsonaro et consorts) ou du duo folk alpin “Facteurs Chevaux” (leur prochain album, Chante-Nuit, que j’ai reçu juste avant le confinement, sortira le 8 mai prochain). En somme, en ces temps de distanciation sociale, comme un besoin que l’on chuchote à mon oreille.

La troisième… Fin avril, Arte diffusera Le temps des ouvriers, série documentaire somme (que j’attends avec impatience), plongeant, en quatre épisodes de cinquante-huit minutes, dans les luttes ouvrières du début du XVIIIe siècle à nos jours. Dans une interview, publiée dans l’espace presse de son site par la chaîne franco-allemande, Stan Neumann, son réalisateur, laisse, en fin d’entretien (et de son film), la parole à Karol Modzelewski, historien polonais (aujourd’hui disparu) et figure de proue du syndicat “Solidarność”. Voici ses mots : « Ce n’est pas parce que les révolutions demandent l’impossible et finissent toujours mal qu’il faut renoncer à les faire. » C’est exactement ce que l’on peut penser, en songeant à la révolution de l’après confinement et crise sanitaire, tout en espérant (malgré la répression violente qu’elle manquera pas de subir, c’est une évidence, dans un premier temps, de la part des appareils d’états) qu’elle ne finisse pas mal et retourne, comme une outre usée, les valeurs instituées par une société – courant à la perte du plus grand nombre, pour prolonger la survie d’une minorité – de la financiarisation reine et de l’actionnariat despote.

Samedi 4 avril 2020 – 13h43
Aujourd’hui, j’ai tenté ma première plaisanterie “spécial confinement”.
Situons le contexte…
Nouvelle sortie pour faire quelques courses. En produits frais, cette fois-ci. Marchand de primeurs, fromager et… caviste ! Oui, je sais, ce n’est pas très “produits frais”, le caviste ; mais ce soir, j’ai apéro-Skype. Avec deux ami.e.s, auxquels un troisième va se joindre, nous avons, en effet, instauré ce rituel depuis le deuxième samedi du confinement. Étrange rituel, s’il en est, puisqu’en temps normal – j’ai failli écrire : “dans l’ancien temps” (espérons que je me fourvoie et que le confinement de la population ne se prolonge pas en assignation à résidence) – je sors rarement le samedi soir. Cette nécessité de faire la fête le week-end, pour compenser (par l’alcool, la parole, la danse et la drague) l’épuisement, physique et moral, enduré dans la sphère professionnelle, je la comprends bien évidemment, mais n’arrive pas à m’y associer.

Mais revenons à l’apéro-Skype… Je suis donc chez le caviste. Outre mon gin habituel (Le Bickens London Dry, pour ne pas le nommer), je décide de compléter mon achat avec une bouteille de rhum. J’hésite un peu, puis avise un rhum brun, flacon élégant, délicate teinte dorée. Le caviste a suivi mon regard.
-  Vous verrez, c’est très bien… assez rond… fruité, chaleureux…
-  D’accord, vous m’avez convaincu.
(Un temps.)
-  J’espère que ça plaira à tout le monde.
Sur le coup, mon caviste a été un peu décontenancé, et n’a saisi la plaisanterie que dans un second temps. Comme le lecteur, j’imagine…

Dimanche 5 avril 2020 – 14h49
Imaginons la France dystopique de l’après-crise sanitaire : elle pourrait être – répondant ainsi à une vision de société idéale pour tout gouvernant qu’insupporte le fait qu’une population ose exprimer (en prenant la rue, par exemple) son opposition à la casse, sans état d’âme, d’acquis sociaux obtenus de haute lutte et expressions d’une société d’entraide (citons, pour mémoire, l’assurance-chômage, la sécurité sociale, l’assurance-retraite) – une société d’assignation à résidence, dont le citoyen ne serait extrait (inscrivant ainsi de manière indélébile, dans le courant de la vie quotidienne, l’exceptionnalité des autorisations de sortie mises en place lors du confinement) qu’à coups de justificatif de déplacement professionnel (afin de faire tourner la machine économique) et d’attestation de déplacement dérogatoire (afin de se ravitailler ; se faire soigner ; visiter ses proches, dans le strict cadre familial ; répondre aux injonctions administratives et judiciaires de l’état). Mais ce rêve totalitaire porte en lui l’affirmation de son propre renversement, dans un processus, plus ou moins long (espérons-le donc le plus court possible, cela dépendant du niveau de rage accumulée), en trois phases, trois montées successives : dans un premier temps d’une opposition (marginale et clandestine) ; puis dans un deuxième temps d’une rébellion (restreinte et matée) ; enfin dans un troisième et dernier temps d’une révolte (massive, déboulonnant le pouvoir en place et édifiant les bases d’une société nouvelle, et souhaitons-le radieuse). Voilà, en somme, un petit “rappel au contre-ordre” face à la tentation dystopique.

Lundi 6 avril 2020 – 17h38
Aujourd’hui, si j’avais la plume virtuose et élégante, et, dans un même temps, douée de simplicité et de sens du détail, j’aimerais écrire, étonnamment apaisé, sur cette journée au ciel couvert (le premier, me semble-t-il, depuis le début du confinement) ; à la pluie légère et éphémère ; à la terre qui respire et envoie son parfum jusqu’au deuxième étage de mon appartement (mes fenêtres sont ouvertes) ; au goût d’orange sanguine fraîchement pressée (en aura-t-il fallu des circonstances anxiogènes pour retrouver le chemin du marchand de primeurs) ; aux oiseaux qui accentuent leurs trilles ; au silence que trouble à peine le passage, sur l’avenue et dans une éclaboussure, d’un bus ou d’une voiture ; à la sensation de campagne retrouvée au cœur de la cité (même la pelouse ne résiste pas à la tentation de redevenir herbe folle) ; aux fougères évoquées par un réalisateur à l’esprit vagabond et se demandant (ses propres mots suivent) “si ce sont les fougères fanées qui reverdissent ou si ce sont de nouvelles fougères qui poussent chaque printemps” ; à l’amitié, soucieuse et généreuse (même à distance), qui s’exprime dans un mail reçu en milieu de matinée.

Mardi 7 avril 2020 – 17h20
Jusque dans mes rêves…
Si la journée d’hier a été paisible, la nuit fut agitée.
Paris. Je suis chez un producteur de cinéma… En fait, non, je suis chez “mon” producteur : celui qui a soutenu et financé mon unique court métrage à ce jour. Je ne reconnais pas ses locaux (absolument vides) ; mais comme je sais qu’il a déménagé, cela ne m’inquiète pas. Je suis là pour éditer un document. Malheureusement, même en passant d’un ordinateur à un autre, d’une imprimante à une autre (peut-être y a-t-il un bug de connexion), rien n’y fait. Sans cesse, l’imprimante recrache, au mieux une feuille blanche, au pire – et très curieusement – une feuille en lambeaux, imprimée aux seuls endroits de la page où subsiste le papier. Je m’obstine, m’obstine, sans parvenir à éditer cette foutue attestation de déplacement dérogatoire. Car c’est d’elle, en effet, dont il s’agit. Que faire ?... Est-ce que je vais quitter les bureaux sans le document et prendre le risque d’une amende en cas de contrôle de police ? Est-ce que je vais rester sur place sine die, vaincu par la faim, après avoir épuisé les maigres provisions (thé, café, paquets de gâteaux) à disposition dans le coin cuisine ? J’angoisse… Nouvelle tentative d’impression, et encore un tirage papier de foutu en l’air. Etonnamment, pas un instant, je n’envisage la possibilité de rédiger une attestation à la main. Je suis coincé… Unique échappatoire possible : me réveiller pour échapper à cet étouffement…

Il est cinq heures du matin – une heure à laquelle j’avais coutume de me réveiller (et souvent dans me lever) dans le temps d’avant confinement. Je décide donc de retrouver cette habitude, et sors du lit. Il fait encore nuit noire et le silence est total. Je vais à la cuisine, allume la lumière, me prépare un café. J’émerge difficilement, et une question taraude mon esprit encore embrumé : si je n’avais pas d’attestation pour quitter les bureaux de “mon” producteur, en avais-je une pour venir jusqu’à Paris (auquel cas, je n’aurais pas eu besoin d’en imprimer une nouvelle, pour rentrer à Suresnes) ? Aucune réponse.

Mercredi 8 avril 2020 – 16h57
Est-ce parce que le fond de l’air est on ne peut plus doux aujourd’hui (24 degrés au baromètre) ? Est-ce à force de voir des photos et des vidéos sur Internet ? L’envie me prend soudain d’aller jusqu’à Paris, pour découvrir de mes propres yeux cette capitale aux rues (presque) vides ; à la circulation (quasi) inexistante ; au rythme, trépidant et compulsif, évanoui. En somme, un “Paris au mois d’août” qui s’offrirait un éternel chemin buissonnier devant les injonctions productivistes répétées de septembre. Bien sûr, dès cette pensée énoncée dans mon esprit, la raison vient interpeler (mais, signifions-le, sans attributs policiers de type matraque, bombe lacrymo, fusil avec projectile LBD) le désir qui vient de se manifester (au lieu de rentrer bien gentiment dans le rang) au plus fort de son instinct :
« Comment peux-tu être aussi inconscient ! Pense au risque que cela représente, pour toi et pour les autres ! Comment peux-tu manquer à ce point de sens des responsabilités ! Si le virus passe par toi, tu risques d’engorger plus encore les services d’urgence et de réanimation des hôpitaux publics déjà saturés et démantelés ! »
Ma raison sait même faire appel, sans scrupule aucun, à mon anti-libéralisme primaire, mais étayé.

Alors, je reste finalement chez moi, à humer fenêtres grandes ouvertes ce “sentiment de l’été”. Mais serons-nous, de fait, dans un avenir plus ou moins proche, irrémédiablement condamnés aux ersatz de l’été, de l’amour, de la foule ? Allons, allons, pourquoi cette si sombre pensée, au cœur d’une journée merveilleusement ensoleillée, car, même si le futur dystopique semble en marche – bien sûr qu’il y a un sous-texte politique derrière le vocable ici utilisé –, il ne s’imposera pas sans qu’un esprit de résistance – là aussi, sous-texte politique, qui plus est historiquement référencé – ne vienne le combattre, et espérons-le le vaincre. Cross fingers et poings levés.

Jeudi 9 avril 2020 – 19h52
Parlons un peu cinéma d’animation…
Hier soir, à l’occasion d’un visio-apéro, j’accepte la proposition de l’équipe de Bulles de rêves (l’émission “100 % animation” de Radio Libertaire) d’enregistrer, pour leur chaîne Youtube (si je ne dis pas de bêtises), une pastille vidéo, dans laquelle je présente trois courts métrages, légalement disponibles sur Internet, et choisis selon les critères suivants :
-  un film “doudou” ;
-  un film pour enfants ;
-  un film “découverte de ces dernières semaines” (pas uniquement celles confinées).
De la même manière, les courts métrages en question n’ont pas forcément à voir avec le confinement. Je prends bien note.
Et ce matin, après avoir fait ma sélection en toute sérénité, et avant d’enregistrer ma pastille vidéo, je réalise que, chacune à leur façon, les œuvres pourraient être rattachées au confinement et à la crise sanitaire :
-  le film “doudou” (commande institutionnelle, ludique et élégante, autour de la publication universitaire dans des revues spécialisées) évoque le monde de la recherche scientifique : malmené toutes ces dernières années par son autorité de tutelle gouvernementale (sombres coupes budgétaires, remises en cause du statut des chercheurs), ce monde se révèle soudainement indispensable, même à ses détracteurs, pour l’élaboration (via sa branche médicale) d’un vaccin contre le COVID-19 ;

-  le film pour enfants est quasiment un film “cour de récré”, dans lequel une petite fille, à l’imagination débordante et à l’énergie de pile électrique, joue en plein air et vient bousculer le désir de tranquillité d’un adulte un brin taciturne : pour un peu, on y verrait le face-à-face entre un enfant porteur sain du virus et un adulte alternant confinement et obligation d’aller travailler ;

-  le film “découverte de ces dernières semaines” est un conte, situé en Afrique, à l’humour noir féroce, dans lequel des êtres innocents et généreux (pieuvre, jeunes filles) sont sacrifiés pour satisfaire l’appétit d’un vieux crocodile, incapable de se déplacer et de trouver, par lui-même, de la nourriture : si le confinement est ici à l’air libre, l’impossibilité de se nourrir finit par convoquer ce spectre de la pénurie alimentaire, évoqué dans une alternance d’inquiétude ou d’apaisement, lors de certaines déclarations officielles.

Au final, je me demande, quand même, si mon inconscient ne m’a pas joué des tours !
(Au passage, je ne mentionne pas les titres des courts métrages choisis, ne voulant pas court-circuiter la publication de la vidéo de présentation sur la chaîne Youtube de l’émission.)

Sinon, il faut que je passe l’aspirateur, il faut que je passe l’aspirateur il faut que je passe l’aspirateur il faut que je passe l’aspirateur il faut que je passe l’aspirateur il faut que je passe l’aspirateur il faut que je passe l’aspirateur il faut que je passe l’aspirateur il faut qu’je… Pfft…

Vendredi 10 avril 2020 – 15h33
Ça y est, j’ai passé l’aspirateur !
Comme quoi, une bonne petite incantation la veille et le lendemain on s’y met.
Du coup, je n’ai plus qu’à répéter un autre mantra, mais à destination, cette fois-ci, du monde de l’art et de la culture, et la réussite va être au bout du chemin. Allez, je me lance !
Je veux du (télé)travail rémunéré, je veux du (télé)travail rémunéré je veux du (télé)travail rémunéré je veux du (télé)travail rémunéré je veux du (télé)travail rémunéré je veux du (télé)travail rémunéré je veux… Oui, enfin, parfois, y suffit pas d’vouloir… J’ajoute un smiley, ou pas ?

Samedi 11 avril – 21h51
Ce soir, je suis arrivé en retard à mon apéro-Skype du samedi, cet agréable rituel désormais institué avec quelques amis. Comment est-ce possible, me direz-vous ?... En fait, peu avant l’heure du rendez-vous – nous nous retrouvons généralement sur le coup de 19 heures –, mon ordinateur a bugé et il a donc fallu que je l’éteigne, puis le relance. Et là, je n’ai pu m’empêcher de penser à ces moments d’un certain “temps d’avant” où, me rendant à une soirée, un incident technique survenait brusquement dans le métro ou le RER et me bloquait (une fois sur deux dans le tunnel, entre deux stations), pour une durée plus ou moins longue, mais irrémédiablement suffisante pour me mettre en retard… Enfin bon ! L’ordinateur, ayant enfin réussi, telle une rame de transport métropolitain, à redémarrer, je suis arrivé aux alentours de 19h15 ; mais, prudent, j’avais bien pris soin de prévenir mes amis (un petit texto à l’une d’entre eux), afin qu’ils ne s’inquiètent pas. Non, il ne m’était rien arrivé de grave. Surtout en ce moment.

Dimanche 12 avril – 17h00
Je me souviens que le dimanche 15 mars (soit la veille de l’annonce présidentielle de début du confinement), j’étais allé, après de nombreuses hésitations, voter pour ce premier tour, maintenu, des élections municipales. Par mesure de sécurité – sans aucun doute dérisoire, mais bon… – , j’avais fait le choix d’arriver au bureau de vote (situé dans une école primaire, toute proche de mon domicile) quasiment pour son ouverture. Quelques mesures de prévention de la pandémie (gel hydroalcoolique et interdiction de toucher les cartes d’électeurs pour les assesseurs, injonction à respecter les distances de sécurité et nécessité de se munir de son propre stylo pour les votants) avaient été mises en place : avec le recul, elles paraissent bien peu “barrière” à la propagation du COVID-19 ; mais, peut-être qu’à ce moment-là, au plus petit niveau de l’État (les employé.e.s municipaux), on était encore loin (sans doute maintenu dans une ignorance voulue par les hautes sphères de l’appareil politique) d’envisager vraiment l’agressivité du virus (malgré les informations explicites en provenance de Chine et d’Italie), et que l’on avait obligation de remplir son devoir d’agent de l’État ou apparenté. Quoi qu’il en soit, une autre constatation s’imposait : le clavier de l’urne électronique de vote n’était pas désinfecté – à cette heure matinale, nous n’étions pourtant que trois votants présents – entre chaque électeur. La notion de mesure barrière était donc encore a priori laissée à la libre interprétation de chacun.e, et je n’incrimine ici nullement les employé.e.s municipaux, qui, répondant aux consignes données (par qui ?), exposaient leurs vies dans un foyer à haut risque de contamination. Mon geste citoyen enfin accompli, et sans illusion de la portée de mon bulletin sur le scrutin – j’avais opté pour la liste “Tous ensemble à gauche”, qui, à l’issue du dépouillement, se retrouvera 4e, sous la barre des 10 %, s’excluant ainsi du second tour de l’élection (dont la tenue restait encore envisagée, envisageable, à l’époque), et laissant le champ libre au dauphin du maire sortant et à un transfuge “Parti Socialiste/République en Marche” –, je quittai le bureau de vote, direction le marché.

En chemin, à quelques pas à peine de l’école primaire (où je venais d’exercer mon droit démocratique), j’avisai soudain une “boîte à livres”, dont j’ignorais l’existence, alors même que je suis plutôt friand de ces petits refuges bibliophiles, où des livres, échappant ainsi à l’abandon sur le trottoir ou dans la poubelle à papier, sont déposés et s’échangent. Poussé par la curiosité, je jetai donc un œil : parmi les ouvrages plus ou moins usés, à la poussière incrustée dans les couvertures toilées, quelques titres, à teneur politique et militante, retinrent mon attention. Les ayant feuilletés, je décidai de fait de les garder, et les enfouis dans mon cabas, tout en reprenant la direction du marché. Mais, peu à peu, mon esprit commençait à être assailli de questions troubles, inquiétantes : était-il vraiment prudent d’avoir pris ces livres ? Le virus ne risquait-il pas de se terrer dans la poussière des couvertures et de se transmettre à mes mains ? Et celles et ceux qui les avaient déposés, ces fichus bouquins, n’étaient-ils pas porteurs de la bactérie ? Et mon sac à provisions, n’était-il pas à son tour contaminé, et n’allais-je pas ensuite contaminer la nourriture achetée et mon appartement, en les y rapportant ? La panique ! L’angoisse ! Aussi sec, je décidai de jeter les ouvrages dans la première poubelle venue, espérant que cet acte assurerait définitivement mon salut.

La semaine dernière, me rendant sur le site internet de la mairie, pour connaître les modalités de fonctionnement des différents services en période de confinement, je découvris que, dans le cadre des mesures spécifiques prises pour lutter contre le coronavirus, la municipalité avait fait le choix de vider intégralement toutes les “boîtes à livres” de la commune et de jeter leurs contenus.


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