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Helmut Donat
Hans Paasche, officier et pacifiste
Article mis en ligne le 4 janvier 2013
dernière modification le 11 décembre 2012

par ps
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Le 21 mai 1920, soixante soldats encerclent le domaine de Waldfrieden dans la Neumark [Nouvelle Marche de Brandebourg]. Le prétexte de la fouille est une dénonciation selon laquelle le propriétaire du domaine, le capitaine en retraite Hans Paasche, cacherait un dépôt d’armes.

Paasche sait qu’il est sur la liste noire des groupes factieux d’extrême-droite, mais aujourd’hui il se dore au soleil avec ses enfants au bord du lac avoisinant. Le policier du village arrive : « Il faut que je vous parle ». En retournant vers sa maison, Paasche voit les soldats ; il veut rebrousser chemin pour se sauver dans la forêt proche. On ne lui laisse aucune chance : deux balles l’atteignent mortellement. Plus tard, les soldats chantent : « Croix gammée sur le casque d’acier, drapeau noir-blanc-rouge, on nous appelle la brigade Ehrhardt ». On ne trouva pas d’armes et il n’y avait aucun mandat d’amener.

L’enquête administrative a pour but de justifier le crime. Son résultat s’énonce ainsi : « Abattu dans sa fuite » - une justification plus que suffisante pour la justice de lynch droitière depuis les assassinats de Karl Liebknecht, Rosa Luxemburg, Kurt Eisner et Gustav Landauer. Dans la Weltbühne du 3 juin 1920, Kurt Tucholsky commente ainsi la chose : « La question sociale dans ce pays est résolue par un lieutenant et dix hommes. Le chien est pacifiste ? Ne lui tirez pas dans les pattes ! La balle dans le cœur ! Et les services compétents mentent : Il voulait éviter son arrestation ». La procédure contre le meurtrier est bientôt arrêtée.

Pour quelles raisons ce Hans Paasche, assassiné il y a maintenant quatre-vingt-dix ans, était-il si dangereux et si haï ? Officier de marine et membre des troupes coloniales, il devint un « ami de l’Afrique » et un accusateur du militarisme. Son appel : « Changez vos représentations ! » appelait notamment ses anciens camarades à s’amender. Mais ceux-ci ne lui ont jamais pardonné, comme l‘avait bien compris Tucholsky.
En tant que commandant d’un bateau de guerre, Paasche participa en 1905/1906 à la répression de la révolte des « Maji-Maji » dans l’Afrique orientale allemande. Les excités l’écœurent, il quitte la marine en 1908.

C’est en tant qu’adversaire de la guerre et admirateur de l’Afrique qu’il retourne en Allemagne pour y gérer son domaine. Il joue un rôle dirigeant dans la naissance du mouvement de la Freideutsche Jugend [Jeunesse allemande libre) et s’engage comme écrivain et orateur pour la paix et la justice sociale, pour la protection de l’environnement, des animaux et de la nature. il combat la chasse aux phoques, requiert une baisse drastique des quotas de capture, cloue au pilori la mode des plumes, qui décime des espèces entières d’oiseaux, critique les croisières touristiques qui débutent alors, et agit pour un « mode de vie naturel », pour le végétarisme, la réforme agraire, la lutte contre le bruit, le droit de vote pour les femmes et pour les communautés de logement, afin de décharger les femmes du poids des enfants et de la cuisine. Il attaque également la mentalité cynique de seigneurs du corps des officiers et le chauvinisme, la peine de mort et l’alcoolisme et ses conséquences : tuberculose, crime, lubricité et maladies vénériennes, en tant que membre de la Ligue des Abstinents et co-fondateur de « l’Union des officiers allemands abstinents ».

Paasche met en garde avec insistance contre l’exploitation de l’Afrique, ce qui l’oppose de plus en plus à son père qui, en tant qu’économiste et vice-président national-libéral du Reichstag, approuve l’expansionnisme colonial. Par l’intermédiaire d’une fiction, les « Lettres de l’Africain Lukanga Mukara », ridiculisation satirique des prétendues conquêtes de la civilisation européenne, Paasche, en allant au « fin fond de l’Allemagne », montre à ses compatriotes, dès 1912, qu’ils n’ont aucun droit d’exporter leur « civilisation » en Afrique ou ailleurs. Le thème de ces lettres est l’observation d’un point de vue écologique de la vie quotidienne : habitat et travail, vêtements et nourriture, perte de l’harmonie avec l’environnement naturel, oppression de la femme, chasse à l’argent et au profit, orgueil et activité fébrile et sans but d’une vie fausse, qui engendre solitude, peur et tristesse. Une critique donc des conditions de vie en Europe vues par un Africain cultivé, colorée, concrète et très divertissante.

En août 1914, Paasche suit une fois encore l’appel aux armes, persuadé que l’empire allemand mène une guerre de défense juste. Méfiantes, les autorités militaires en font un gardien de phare du « Roter Sand » (dans la mer du Nord, à l’embouchure de la Weser), où il doit guider les navires de passage. Il dirige plus tard une division de torpilleurs à Wilhelmshaven. Il se rend vite compte de la part de culpabilité que porte l’empire des Hohenzollern dans la guerre, qu’il perçoit alors comme un « viol de l’Evangile ». C’est encore sous l’uniforme qu’il défend Karl Liebknecht dans son opposition à la guerre. En tant que juge de marine, il refuse de condamner un marin accusé de discours enflammés contre la guerre. Paasche est renvoyé de l’armée en fin 1916. Dés lors il ne fait pas mystère de son attitude envers la guerre et les militaires. Il donne le nom de « Hindenburg » au tas de fumier de son domaine, le haut commandement des armées le « haut commandement de la violence ». Il plonge dans la clandestinité politique, se fait l’avocat d’une paix négociée, diffuse des écrits illégaux et rédige des tracts dans lesquels il incite les travailleurs à paralyser l’industrie de l’armement. Il écrit : « Chaque jour que dure la guerre rend le monde plus pauvre en hommes, en nourriture, en argent et en bonheur, c’est là la véritable trahison ». Paasche sympathise avec les prisonniers de guerre français qui travaillent dans son domaine et pour lesquels il hisse le drapeau tricolore le 14 juillet 1917, en faisant résonner la « Marseillaise », en pleine lutte contre « l’ennemi héréditaire ».

En automne 1917, il est arrêté pour « haute trahison » à cause de sa proclamation « Bas les armes » et déclaré « malade mental ». On l’enferme dans un asile d’aliénés à Berlin. Quand Rosa Luxemburg apprend cela dans sa prison de Breslau, elle déclare : « Hans Paasche vient donc d’être arrêté – à cause, paraît-il, d’un tract où il appelait les ouvrières des usines de munitions à la grève générale ! En tout cas, il est en détention préventive. N’est-ce pas merveilleux de découvrir encore des gens, des hommes, et ce dans des cercles où on n’aurait pas cru en trouver ? »

Le 9 novembre 1918, des marins révolutionnaires le délivrent. En tant que membre du Conseil exécutif des conseils d’ouvriers et de soldats, il pousse à faire passer devant un tribunal les responsables de la guerre et ceux qui l’ont prolongée. Paasche a tout préparé, des voitures avec des matelots en armes sont prêtes. C’est en vain, car Ebert et Scheidemann refusent de signer les mandats d’arrêt. Son idée de faire sauter les statues et les « poupées » de la « Siegesallee » [allée de la Victoire] pour marquer symboliquement la fin de l’hégémonie militaire en Allemagne est approuvée par l’USPD, mais pas par les délégués du peuple SPD. Tucholsky, qui qualifie Paasche d’ « ami de la vérité » et de « merle blanc », voit dans cette proposition une « manifestation d’intelligence » et la commente ainsi dans la Weltbühne du 4 décembre 1919 : « Ce sont justement les idéaux en plâtre de ce monde insuffisamment détruit qui doivent être fracassés avant de penser à en ériger de nouveaux. Ne voyons nous pas chaque jour combien les gens tiennent à ces vieilles tirades des associations guerrières – et c’est justement ce dont il s’agit ».

Déçu par la révolution, Paasche se retire sur ses terres. En tant que membre directeur du Bund Neues Vaterland [Fédération de la patrie nouvelle] pacifiste, il publie en 1919 deux pamphlets : « Ma complicité dans la guerre mondiale » et « L’Afrique perdue », où il adjure les Allemands de se détourner de la croyance aux vertus du glaive et de s’orienter vers un changement spirituel et moral. L’Allemagne prend une autre voie, qui la conduira à la Seconde guerre mondiale.

Mais les mots et les œuvres de Paasche ont des répercussions. Il constate dans son dernier pamphlet : « Il n’y a rien dans ce peuple qui ne serait encore plus grand en relation avec le mot guerre », et demande : « L’Allemand ne devrait-il pas quitter un édifice entier de savoir, de culture, de conception du monde ? »

P.S. :

Tiré de : Ossietzky, bimensuel politique, culturel et économique, 13e année, n° 12, 12 juin 2010, pp. 447-450.

L’auteur, Helmut Donat, a réédité dans sa maison d’édition de Brême le livre de Hans Paasche, Le voyage de recherche de l’Africain Lukanga Mukura dans le fin fond de l’Allemagne, à l’occasion du 90e anniversaire de sa mort (168 pages avec illustrations en couleurs, 12,80 €).

On trouve aussi dans les éditions Donat les ouvrages suivants :
Hans Paasche, Changez vos représentations ! – Ecrits d’un révolutionnaire, 266 pages, 15,40 €

Werner Lange, Le voyage de recherche de Hans Paasche dans le fin fond de l’Allemagne – Une biographie, 264 pages, 9,80 €



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