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Francis Gavelle
Je gambade aussi
Journal du confinement (début)
Article mis en ligne le 1er avril 2020
dernière modification le 18 mai 2020

par C.P.
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Mardi 17 mars 2020 - 12h58
Dans ma cour d’immeuble, gambadant (presque devisant) tranquillement, deux magnifiques corbeaux noirs se tiennent prêts.
Depuis ma fenêtre du deuxième étage, je les regarde, un verre à la main.
Les pâtes cuisent lentement et la chaîne HI-FI joue la “Symphonie pastorale” de Beethoven.
Je gambade aussi.

Mercredi 18 mars 2020 – 23h01
À Paris, à 20h, depuis ses appartements, la population applaudit les personnels hospitaliers pour leur courage et leur abnégation. Hommage symbolique, mais sincère : “ils et elles” sont nos héros ; même si “ils et elles” sont constamment abandonnés par les pouvoirs en place.
Ici, à la même heure, en banlieue suresnoise, je n’ai entendu que quelques cris, quelques vociférations (qui se prolongent d’ailleurs tardivement dans la nuit)… et j’ai pensé, esprit troublé, à une phrase, que j’avais lue, il y a de nombreuses années, dans une revue : “La fin de la civilisation, c’est quarante-huit heures sans électricité.”
Bien sûr, nous n’en sommes pas là ; mais, alors que notre “modèle” de civilisation connaît un coup d’arrêt qu’il n’avait ni prévu ni (vraiment) anticipé, lire que, si dans l’hexagone, la population stocke papier toilette et pâtes, les Américains, eux, font exploser les ventes d’armes - on ne se confine plus, on se barricade - ; que, cette fois-ci en France, deux antennes des Restos du Cœur (Haute-Saône et Saône-et-Loire) ont été cambriolées et que des milliers de masques chirurgicaux (Montpellier) ont été dérobés, ne rend pas forcément optimiste quant à la reconstruction humaniste de nos sociétés, dans l’après-ouragan Covid-19.
Cela dit, des oiseaux chantent, tandis que j’écris ces quelques lignes.

Jeudi 19 mars 2020 – 19h23
Je pense à ma mère, qui, en fait, depuis son retour de l’hôpital, début janvier, est “confinée par obligation” : elle n’est, en effet, pas encore suffisamment valide sur ses jambes, pour pouvoir s’aventurer dans les rues ; et, comme lui disait son kiné à l’hôpital : « Ce que l’on perd le plus vite quand on est alité sur une longue période, c’est la marche. »
Bien sûr, elle a fait beaucoup de progrès, une fois vaincue la complication post-opératoire qui la clouait au lit ; et le déambulateur, que nous avions acquis pour sa sortie, fait déjà presque office de “plante verte” dans son appartement. Retour, donc, à la canne anglaise…
Sinon, une assistante de vie continue à venir la voir le matin, pour la toilette, l’habillage, quelques courses urgentes (pharmacien, principalement) que je ne peux pas lui faire, vu la distance qui sépare nos deux banlieues et mon absence de véhicule individuel pour m’y rendre. Cette présence me rassure, d’autant que ma mère s’entend très bien avec la jeune femme qui s’occupe d’elle ; et cette présence s’annonce, à l’heure actuelle, rassurante, car l’agence d’aide à domicile, qui gère la prestation, a pris toutes les précautions sanitaires et administratives nécessaires, aussi bien pour les patients que pour ses salariés. Alors merci Stéphanie de prendre soin d’elle, quand je ne peux plus être présent que par téléphone.
Tiens, l’heure du rituel “gin-to” approche… Ce soir, ce sera Bickens London Dry et tonic Fever-Tree dans sa version classique : je n’ai, de fait, plus de réserve de sa déclinaison méditerranéenne (le thym-citron et le romarin y font des merveilles), le caviste où je m’approvisionne étant fermé jusqu’à nouvel ordre.

Vendredi 20 mars 2020 – 19h25
Le plus riche des pauvres et le plus pauvre des riches...
Je ne sais pas si ce sont les récentes publications des journaux et autres pensées de confinement de Leïla Slimani, Marie Darrieusecq ou Lou Doillon, qui me ramènent à l’esprit ce que j’ai toujours estimé de ma situation personnelle. “Plus riche”, parce que, par exemple, le montant peu élevé du loyer de mon 2-pièces HLM me permet de faire des choix professionnels autrement inenvisageables. “Plus pauvre”, parce que, autre exemple, je ne peux nullement me permettre d’envisager, vu mon niveau de revenus (encore revu à la baisse, depuis qu’en août 2018, j’ai fait le choix d’abandonner mon boulot alimentaire de comptable, pour tenter de m’impliquer, de manière quasi exclusive, dans le champ culturel et artistique), un départ en vacances, même de courte durée – mes déplacements en festivals, à condition qu’une prise en charge existe, composent ainsi des escapades touristiques de substitution. Cependant, nullement ici l’idée de (faire) pleurer sur mon sort : je peux, en effet, encore faire des choix de vie ; là où de nombreux autres n’ont plus que la nécessité comme option existentielle.
Alors oui, aujourd’hui, je peux me confiner.
Bien sûr, il y a tout d’abord l’obligation gouvernementale – même si son application, quand il s’agit de contraindre l’activité économique non sanitairement essentielle de la nation, semble devoir passer sous les fourches caudines d’un patronat déjà demandeur d’attentions toutes particulières (parfois légitimes) à son égard dans la gestion de la crise et de son après ; mais là où salariés et autres collaborateurs (quel que soit leur statut juridique) vont devoir accepter, sous peine d’être considérés comme “traîtres” à la nation, une remise en cause “patriotique” de leurs acquis sociaux : puisqu’on nous martèle un vocabulaire guerrier, alors qu’il n’y a en face de nous, certes destructrice, qu’une autre forme de vie, le virus, qui mène sa propre existence ; on se rappellera la célèbre phrase d’Anatole France, dès le lendemain (qui ne chanta pas) de la boucherie de la Grande Guerre, « On croit mourir pour la patrie ; on meurt pour des industriels. »
Il y a ensuite la contrainte professionnelle : mes activités sont à l’arrêt, tant sur le plan culturel du fait de la nécessaire fermeture des établissements scolaires – plus de master class à destination des étudiants en cinéma d’animation ; plus de séances ciné-club pour les enfants des écoles primaires –, que sur le plan administratif – mon ex-boss, pour laquelle j’interviens encore, a fait le choix, prudent, de mettre son activité en stand-by. Certes, question “revenus”, l’allocation chômage devrait, en toute logique, venir pallier la perte de rémunération ; mais l’élan (même faible) amorcé dans ma réorientation de carrière subit un brusque arrêt.
Alors oui, pour l’instant, j’ai la chance de pouvoir me confiner, sans subir de pression ni sociale, ni financière, qui contredirait mon choix. Mais combien de temps pourrai-je assumer cette décision, si la situation devait se prolonger ne serait-ce qu’à moyen terme ? Aucune idée. Wait and see, donc…

Samedi 21 mars 2020 – 13h54
Constatations de la matinée, après une rapide sortie dans mon quartier, avec un masque de fortune – en fait, mon écharpe remontée jusqu’au nez – et une paire de gants en laine. Protections dérisoires, sans doute peu efficaces pour les autres et pour moi ; mais répondant au moins, tant bien que mal, au principe de précaution.
Première constatation, le rythme d’activité est finalement assez réduit. Peu de trafic automobile, quelques rares personnes croisées – à distance – et principalement, des personnes âgées qui semblent assez insouciantes dans leurs comportements. Je m’interroge, surtout quand on sait l’inquiétude qui plane sur les EHPAD, mis à l’isolement, aussi bien pour les résidents – ainsi, un établissement dans le Doubs a déjà enregistré 12 décès en deux semaines – que pour les personnels. Mais je ne juge pas, car c’est peut-être aussi une manière, certes maladroite (je ne pense pas, cependant, que cela va jusqu’au déni), de se rassurer face à la pandémie et au risque accru qu’elle représente pour une population plus âgée.
Deuxième constatation, le bureau de poste est fermé, à la fois par mesure de sécurité sanitaire et pour permettre au personnel, impacté, d’assurer à domicile la garde de ses enfants. Je remarque aussi que le distributeur de billets est vide et apparemment non réapprovisionné. Que se passera-t-il pour celui ou celle, client à la Banque postale, qui aura besoin (surtout si le confinement connaît un prolongement de durée conséquente) de liquidités de manière urgente ? A ma sortie précédente, j’avais remarqué, sur une feuille de papier collée sur la porte de l’agence, mais aujourd’hui retirée (par qui ?) un hashtag aussi énervé qu’angoissé, mais pouvant pleinement se justifier, vu le contexte : #rendsmoimathune.
Troisième constatation, l’abnégation des éboueurs et d’un employé des HLM – pas le gardien, les loges sont fermées depuis l’annonce du confinement – qui continuent, visiblement sans protection, à vider, ou sortir et rentrer, les poubelles, évitant ainsi qu’une crise de salubrité ne vienne s’ajouter à la crise sanitaire.
Quatrième constatation, la porte du cabinet médical au rez-de-chaussée reste grande ouverte, afin d’éviter aux patients, qui viennent en consultation, de toucher porte et poignée.
Cinquième constatation (pour prêter un peu à sourire, même jaune), les corbeaux, que j’évoquais dans les premières lignes de ce journal, ont quitté la cour. Sans doute sont-ils partis en week-end…

Dimanche 22 mars 2020 – 17h40
“La France compte plus d’écrivains que de lecteurs.” Cette phrase, à peu de choses près (si ma mémoire est bonne), est tirée du “Mystère Henri Pick” : pas le roman de David Foenkinos (que je n’ai pas lu), mais le film de Rémi Bezançon (que j’ai vu). Feel good movie en milieu littéraire, cette assertion acquiert une résonance plus qu’amplifiée en ce début de confinement où les journaux, les chroniques fleurissent : des publications “officielles” (Le Monde avec Leïla Slimani ; Le Point avec Marie Darrieusecq) aux parutions alternatives (du Monde libertaire aux posts Facebook).
Bien évidemment, mes élucubrations, aussi nombrilistes que sincères, n’échappent à cette constatation ; mais je dois reconnaître que cette petite page d’écriture quotidienne est la seule discipline à laquelle j’arrive à me plier depuis le début de la semaine. Peut-être en est-il de même pour mes camarades de réseau social, dont les écrits savent faire preuve de finesse d’observation et de sens de l’humour, d’esprit d’analyse et de vindicte salutaire. En tout cas, tout un corpus de textes est en train de naître, qui ne représentera, au “pire” qu’un matériau sociologique précieux pour étudier, du point de vue de la population, cet événement déroutant ; au mieux une somme de réflexions – parfois d’une lucidité fulgurante – pour remettre en cause un mode de civilisation dévastateur, mais qui semble, après une première semaine de crise aiguë, ne rien vouloir d’autre que de continuer à foncer droit dans le mur, pour préserver les intérêts et privilèges égoïstes de quelques-uns et quelques-unes. En somme, découvrant les mesures coercitives prises par le gouvernement Macron, en matière de droit du travail durant la pandémie, voire au-delà (à titre d’exemple, remise en cause des 35 heures, modification des conditions d’acquisition des congés payés), sauvegardons l’économique et sacrifions l’humain. Ce n’est pas sans me rappeler le fameux adage ultra-libéral : “Privatisons les bénéfices et mutualisations les pertes“.
Sinon (et néanmoins en rapport avec ce qui précède), depuis jeudi soir, dans mon quartier également, on se met aux balcons, aux fenêtres, à 20h, pour saluer le dévouement des personnels hospitaliers et médicaux. On applaudit, on crie joyeusement, on tape sur des casseroles, quelques automobilistes, même, klaxonnent en passant. Je me mets alors à ma fenêtre, pour écouter, savourer, cette liesse populaire ; mais je n’arrive pas, j’avoue, à y joindre ma voix. Pourquoi ? Peut-être parce que j’ai vu, à Sainte-Anne, puis à Broca, pendant les trois mois et demi où ma mère a été hospitalisée, dans le dernier trimestre de l’année dernière, l’état d’épuisement et de lassitude de ces mêmes personnels, qui, à l’époque, tout en continuant à effectuer leur mission de santé publique (parfois, pour quelques rares cas, admettons-le, en tout pouvant le comprendre, de mauvaise grâce), n’étaient guère fêtés et entendus par le pouvoir politique. Alors cette “fête sur commande” – je ne mets évidemment pas en cause la sincérité de celles et ceux qui célèbrent – ne me paraît pas si différente de la liesse qui vient accompagner les performances sportives de l’équipe de France de foot : patriote, on se (nous) regroupe derrière le drapeau tricolore – notre président, dans son allocution inaugurale de confinement, le 16 mars, n’a pas manqué de nous rappeler que nous étions en guerre – et on célèbre nos valeureux “combattants du temps de paix” (nos maisons, c’est un fait, pour celles et ceux qui ont un toit, ne sont ni bombardées ni détruites), qu’ils aient une balle au pied ou un thermomètre à la main. On nous plonge ainsi dans l’émotionnel, pour tenter de détourner notre attention (et notre naturelle capacité de réflexion) d’une juste demande de comptes à rendre et de responsabilités à assumer.
Par souci rhétorique, j’ai peut-être un peu forcé le trait ; mais moi, j’assume.

Lundi 23 mars 2020 – 18h49
Le voisinage.
Fin de matinée. On sonne à ma porte. Surpris, je regarde à l’œilleton. Reconnais une voisine. Je mets une écharpe – toujours pas de masque –, couvre ma bouche et mon nez, et ouvre la porte. Elle fait, palier par palier, le tour des voisins, car elle aimerait savoir qui a appelé les flics hier, en début de soirée, pour se plaindre des pleurs de son fils – qui doit avoir dans les deux-trois ans, elle le porte dans ses bras. Je lui assure n’avoir appelé personne, ni même entendu son enfant pleurer : elle est au quatrième étage, je suis au deuxième. De même, pour la voisine de l’appartement de droite, qui est déjà sur le palier quand j’ouvre ma porte. En fait, la jeune femme a un soupçon concernant le voisin responsable de cet appel, et s’inquiète de ce qu’il a bien pu dire aux flics, car ils sont arrivés à trois, godillots sales et sans masque (sauf l’un d’eux), posant leurs mains partout au risque d’infecter son logement, enfin lui parlant fort (sans se soucier de potentiellement réveiller son fils, qui s’était enfin endormi : il avait auparavant faim et réclamait son biberon) et très mal, comme si, nous dit-elle, elle dealait de la drogue. Son inquiétude au sujet des possibles propos du voisin à l’origine de l’appel – elle suppose une évocation de maltraitance – vient du fait qu’elle est en pleine instance de divorce et que tous les éléments, qui pourraient jouer contre elle, risquent de la priver de la garde de l’enfant. Nous essayons de la rassurer, lui signifiant que nous n’hésiterons pas à témoigner en sa faveur (elle est une personne d’un commerce toujours agréable), si cela s’avère nécessaire. Elle sourit, un peu tranquillisée, et nous souhaite une bonne journée. Chacun rentre chez soi.
Une fois seul, je songe que les comportements mesquins – pourquoi ce banal souci de voisinage ne s’est-il pas réglé dans un échange serein, et sans en référer à une quelconque autorité ? – restent malheureusement (mais suis-je naïf au point d’en être surpris) monnaie courante en cette période déconcertante (vont-ils d’ailleurs s’amplifier si la crise sanitaire se prolonge ?) ; et que, sinon, côté flics, impunité semble rimer avec immunité : les manifestants, ces misérables mortels, ne pouvaient rien contre eux ; ils considèrent maintenant, intouchables dieux d’une nouvelle Olympe, qu’il en sera de même pour le virus.

Mardi 24 mars 2020 – 18h59
En fait, je reviens sur ce que j’ai écrit hier.
En effet, puisque, chaque jour, je poste sur Facebook ma page de journal ; la communauté, parfois, y réagit, et une internaute, en commentaire, m’a donc fait remarquer que, peut-être, je jetais l’anathème, un peu expressément, sur ce voisin qui avait prévenu la police. Même si je sais, il est vrai, que le locataire (supposé) en question se plaint régulièrement du voisinage – ainsi, était-il venu à l’occasion me voir, sans animosité cependant, pour me reprocher d’avoir chanté un peu fort la veille en début de soirée –, peut-être était-il sincèrement inquiet ou véritablement incommodé par les pleurs prolongés de l’enfant. Je ne le saurai bien évidemment jamais (et cela ne me regarde pas) ; mais je n’aurais sans doute pas dû être aussi prompt à le condamner, même si la peur, le désarroi et la colère, ressentis par la mère, devant l’attitude de cowboy des flics et les possibles conséquences judiciaires, n’avaient fait, négligeant ainsi le bénéfice du doute, qu’attiser mon agacement, dans les faits et sur le papier.
Sinon, je me rends soudain compte que, tenir ce journal, à l’en-tête duquel, quotidiennement, je pose la date, me permet, durant cette période de confinement, dont on sait qu’elle va durablement se prolonger, de mesurer, solitaire, le temps qui passe. Un peu (dans une situation, certes, nettement moins sordide et douloureuse) comme ces prisonniers, qui, sur les murs de leur cachot, creuse la pierre, pour marquer d’un trait chaque jour qui s’écoule et tenter, eux, de résister à la folie d’une intolérable incarcération.

Mercredi 25 mars 2020 – 17h33
Dans mon quartier, le mercredi, c’est le jour où, en plus de ramasser les poubelles dites “classiques” (par ailleurs, également ramassées les lundis et vendredis), les éboueurs vident, dans une deuxième tournée, les poubelles jaunes, autrement dit le recyclable : papier, carton, plastique. Constatant, en ce début de matinée, depuis ma fenêtre – j’ai vue sur la cour et, de fait, sur l’espace “poubelles” – qu’elles n’ont pas été sorties dans la rue, je décide d’aller le faire, par souci de maintien d’un minimum de salubrité durant la période de confinement. Je me couvre donc – écharpe et gants, toujours de fortune – et quitte appartement et cage d’escalier. Une fois à l’œuvre, avec précaution, je sors chaque conteneur jaune sur le bord de la chaussée, en profite au passage pour mettre les sacs-poubelle, déposés à côté des conteneurs gris, dans les poubelles prévues à cet effet, et réitère cette double opération dans les deux autres cours de la résidence HLM. Dans la troisième, je retrouve d’ailleurs, juchés sur un conteneur au couvercle rabattu, et jetant un œil vif et intéressé dans les déchets alimentaires, mes deux compères corbeaux. Impérieux, ils croassent à mon arrivée : c’est un fait, je suis un intrus dans ce territoire qu’en maîtres, ils viennent d’annexer.
Ma tâche terminée, je regagne le hall d’entrée de mon immeuble et croise alors une vieille dame qui m’interpelle :
« On ne peut pas aller chez le pédicure ? »
Je lui réponds, la bouche couverte par mon écharpe, que son cabinet est fermé. Situé au rez-de-chaussée, dans la cage d’escalier voisine de la mienne, je viens en effet de constater que tous les volets en étaient tirés.
« Mais pourquoi, insiste-t-elle, on ne peut pas aller chez le pédicure ? »
Elle s’approche de moi.
Aussi sec : « Restez où vous êtes ! »
Mon ton semble la pétrifier sur place.
Je me fais soudain l’effet d’un pauvre type : avoir eu cette réaction exagérément affolée, songeant sans aucun doute qu’elle allait me contaminer.
J’ôte l’écharpe de ma bouche : « Il ne peut pas vous recevoir pendant le confinement. »
Elle paraît déboussolée, comme si elle n’envisageait pas – et c’est sans doute le cas – ce qui se passe actuellement : la crise sanitaire, les mesures de confinement. Puis s’excusant presque, comme si elle avait été importune à mon égard – mon attitude ne l’a guère aidée – elle s’en va doucement…

Jeudi 26 mars 2020 – 16h10
Youpi ! Mon caviste préféré – il y en a quatre, dans mon quartier – est ouvert ! Horaires aménagés, c’est de rigueur ; mais ouvert !
J’ai donc pu faire – même si je n’en ai pas véritablement les moyens – un réassort de gins de qualité.
C’était indispensable : samedi soir, sur Skype, j’ai apéro-home.
Voilà, c’était mon instant futile.

Vendredi 27 mars 2020 – 12h37
Sors faire des courses dans mon quartier. Je ne suis bon à rien, ce matin, chez moi : incapable de (télé)travailler, de me concentrer, de venir à bout d’un simple mail pour annuler un rendez-vous la semaine prochaine, avec la personne qui suit, bienveillante, mon plan d’actions de retour à l’emploi. D’ailleurs, vu le taux de réussite de mes actions, ai-je vraiment un plan ?... J’aimerais bien qu’après cette crise sanitaire, on mette vraiment un terme à cette société de la performance ; mais, n’étant pas naïf et connaissant l’orthodoxie néolibérale, j’ai de sérieux doutes.
Dehors… Files d’attente devant les magasins ; périmètres de sécurité marqués au sol (ruban adhésif, on se croirait presque sur un tournage de film) ; conversations à distance respective et évitements, mais les gens semblent de bonne humeur : sans doute, le double effet de la douceur de l’air et du ciel merveilleusement bleu.
Je fais la queue devant le magasin Picard. En face, de l’autre côté de la rue, l’étal du boucher. Quelques clients. Et soudain, cette phrase, prononcée par le commerçant, qui, vu le contexte, résonne étrangement (alors qu’un confinement n’est pas forcément solitaire) :
« Pour combien de personnes ? »

Samedi 28 mars 2020 – 18h46
Sans doute, comme tous les autres journaux de confinement publiés, qu’il s’agisse de la “presse officielle” pour les personnalités en vogue ou des réseaux sociaux pour les anonymes en “quête warholienne”, mon journal n’est-il (presque) rien d’autre qu’un exercice égocentrique : à la fois parce qu’il s’autorise à penser que ma “petite vie” est plus vibrante que celle de n’importe quel autre quidam, et parce qu’il s’invite à supposer que mon sens de l’observation (de mes contemporains et de la société que nous façonnons et/ou supportons) fait preuve d’une acuité de rayon laser. Mea culpa, donc.
Cependant, je dois reconnaître que je vais continuer à l’écrire – le rédiger me structure : c’est la seule tâche (je l’ai déjà mentionné) à laquelle je m’astreins tout au long de ces journées particulières, curieux mélange, dans mon cas, de torpeur et d’insouciance – et de le publier, jour après jour, car c’est une façon, dans la solitude (certes plus douce et protégée que celle de nombreuses autres personnes bien plus démunies) qui est la mienne, de maintenir un lien, même bref, avec celles et ceux qui, à travers leurs commentaires, puis nos échanges, réagissent à sa présence sur leur fil d’actualité.
Par ailleurs, j’avoue que cette période de confinement agit sur moi comme une sorte de parenthèse déculpabilisante (l’activité économique tournant au ralenti) par rapport à la nécessité de conduire avec efficacité (et résultats probants) ma réorientation professionnelle – je me souviens, de fait, qu’un ami, auquel je confiais mon désarroi, quelque temps après avoir quitté la sécurité comptable pour l’incertitude culturelle, m’avait dit : « Tu as acheté ta liberté ; maintenant tu en payes le prix. » – et que le passage du temps prend soudain des allures paisibles de Paris au mois d’août : cette sensation pouvant, bien sûr, s’évanouir en une fraction de seconde devant le principe de réalité, comme hier, en entendant cette employée de Picard, qui, sommée, dans un magasin aux congélateurs quasi vides et aux modestes remparts sanitaires (les gestes barrière), d’assurer sa mission de ravitaillement de la population – n’oublions pas la dialectique guerrière de notre chef des armées –, regretter, dans son activité commerciale mise en sommeil, que le temps passe si lentement. Ma nonchalance ; son désœuvrement. Ma paresse ; son ennui. Son dévouement.

Dimanche 29 mars 2020 – 20h02
Autant le préciser, il fait nuit, et la rue, étroite, est très mal éclairée. Je finis quand même par trouver le numéro et la porte noire évoquée. Je frappe. On m’ouvre, on me dévisage, mais on ne me demande rien. Je descends un escalier aux marches incertaines et au colimaçon aléatoire. Et déjà j’entends un sax ténor qui éructe, une batterie qui bouscule tout, et une contrebasse qui pousse les deux autres au cul… Une cave, le plafond est une voûte. Classique. Une minuscule piste de danse devant une scène exiguë. Quelques tables et un bar, à l’opposé de la scène. Comme souvent. Pas mal de monde, aussi. Peut-être que le trio est réputé… ou alors les gens s’emmerdaient chez eux. Un mélange de convivialité et de promiscuité. Corps qui s’effleurent, se collent. Regards qui se cherchent, s’évitent. Quelques-uns, quelques-unes, qui font tapisserie, se cherchent une contenance. Ecoute concentrée de la musique, ou un verre, une cigarette. Alcool, fumée. Je vais au bar. J’apostrophe le barman :
« Un gin ! Sec, sans glace, mais un aller et retour dans un shaker avec glaçons. »
Il s’exécute… Le pose devant moi. Une première gorgée. Ça brûle et ça réchauffe. Le genièvre se mélange au yuzu, la cannelle au poivre sansho, la coriandre au thé sensha. Pas à dire, y sont forts, ces Japonais ! Je repose le verre et alors je la vois, accoudée au bar. Je ne la décris pas : ça m’saoule les descriptions ; et puis, chacun, chacune, est libre de l’imaginer comme bon lui semble, avec tous ses fantasmes à la clé. Elle me rend mon regard. Me dévisage un bref instant, puis s’approche, une cigarette à la main. On va rompre la glace dans un instant, je le sens. Ça y est, c’est fait.
-  Vous avez du feu ?
-  Désolé, je ne fume pas.
-  Donc, vous ne pouvez pas m’allumer…
-  J’en suis navré.
Il commence bien, le “dialogue sous le cheval”.
Elle pose sa cigarette sur le comptoir.
Petit coup de tête vers la scène.
-  Vous aimez ?
-  Ça envoie.
Son œil sur les musiciens.
-  Vous avez vu, il n’y a pas d’instruments harmoniques.
Regard hébété. Le mien.
-  Autrement dit, il n’y a pas de guitare, ni de piano.
J’ai l’expressivité d’un poisson rouge.
-  Juste des instruments mélodiques et rythmiques. Pas d’accords, pas d’harmonie ; seulement des notes, des notes, et des valeurs de temps…
-  Vous en connaissez un rayon…
-  J’me suis tapée l’batteur.
-  C’est terminé ?
-  Oui, y m’tapait sur les nerfs. Et maintenant, j’hésite… Soit le sax, qui a du souffle. Soit le bassiste, qui a des doigts agiles. Un conseil à me donner ?
-  Vous êtes sans aucun doute une femme libre, donc je m’en voudrais de pourrir votre liberté.
-  Gentleman.
-  Justement !... Je vous offre un verre ?
-  Volontiers. (Elle réfléchit.) La même chose que vous.
Je recommence mon cirque avec le barman : le gin, le shaker, les glaçons mais pas la glace. Il s’exécute de nouveau ; il en a vu d’autres.
Applaudissements. Le morceau est terminé. On trinque ; et je réalise que je ne connais pas son prénom. Ni elle le mien. Mais on s’en fout. Il y a de la musique, du monde, de l’alcool. Et une cigarette éteinte sur le comptoir.
Le batteur démarre un solo. Quelques cris, quelques sifflets. Ça encourage, ça répond au quart de tour, enthousiaste. Finalement, j’ai bien fait de venir.

Depuis le début du confinement, souvent, en début de soirée, j’écoute du jazz, en buvant un verre de gin... D’ailleurs, c’est l’heure.


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