DIVERGENCES 2
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La Passerelle
Les couronnes de Diogène
Article mis en ligne le 1er avril 2020

par C.P.
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Le syndrome de Diogène, qui frappe surtout des personnes âgées, se caractérise par le rejet complet de l’hygiène du corps et du logement ; par l’accumulation pathologique d’objets et de déchets – on connaît ces images d’appartements où le malade habite entouré par des piles de deux mètres de haut de vieux magazines, d’emballages, de débris de toutes sortes et toutes odeurs ; par le refus de reconnaître et d’avoir honte de l’anormalité et de la saleté de son état ; le refus obstiné de la moindre aide, vue comme intrusive ; enfin, une attitude soupçonneuse, proche du délire d’interprétation.
Qui a connu, comme l’un des auteurs de ce texte, une personne affligée du syndrome de Diogène sait à quel point il est difficile d’en guérir. Devant un pantalon qui tenait debout tout seul, vide, tant il était raide d’urine séchée, le malade criait, indigné, qu’il ne fallait pas jeter ce pantalon « encore bon ».

Le monde capitaliste souffre aussi d’une accumulation de déchets et d’un déni de réalité. Il encombre la Terre de déchets répugnants, dont une part est certes invisible (radioactivité, CO2), une autre lointaine (les gigantesques tourbillons de déchets de plastique dans les océans), mais dont tant d’autres crèvent les yeux. Devant le saccage qu’il a infligé à la planète, le capitalisme crie, indigné, que le monde est « encore bon », que le fanatisme de la croissance éternelle est « encore bon », que le culte de la Sainte Trinité PIB-bourse-dividendes est « encore bonne ». La moindre tentative de ralentir les dévastations est accueillie aux USA par la certitude qu’il s’agit d’un complot pour transformer le monde en une nouvelle URSS, mais cette fois aux mains des homosexuels et des avorteuses.

Nombreux sont les biais cognitifs à l’œuvre.
Le premier est la fixité fonctionnelle, la tendance à ne pas pouvoir imaginer d’autre usage ou d’autre finalité à un objet, une technique, une méthode, une institution, etc. Devant un couteau, la fixité fonctionnelle ne pense qu’à l’acte de trancher, pas à ceux de tuer, de faire levier, de pousser, de lancer, de planter, de marquer, de peler, etc. Le calembour, à l’inverse, est une créativité fonctionnelle appliquée au langage, comme dans « Faites l’humour, pas la guerre ». Pour le capitalisme, agriculture, industrie, distribution, science, technologie et travail ne peuvent servir qu’à un seul but, le profit.

Un autre coupable : le biais de confirmation, qui, aussi universel qu’antique, consiste à ne chercher, ne sélectionner, ne retenir et ne croire que les informations qui confirment une idée préétablie, ou préférée. Dante : « L’affection lie l’entendement ». Pierre Bayle : « Ils ne consultent pas tant l’Histoire pour savoir si leur persuasion est véritable, que pour trouver qu’elle est véritable. (…) Il arrive de là qu’on observe beaucoup mieux les faits que l’on désire de trouver que les autres, et que l’on grossit ou que l’on diminue la qualité des évènements selon la préoccupation. » On est très proche de l’expression prendre ses désirs pour des réalités. Le capitalisme sélectionne les informations favorables à la croissance, il évite, nie, rejette, combat celles favorables à l’environnement.

Un troisième coupable ? La tendance à la réduction de la dissonance cognitive, identifiée par Festinger, résout l’incompatibilité entre deux éléments cognitifs selon une règle simple. Plus un élément cognitif a coûté d’efforts pour être acquis, moins il est abandonné facilement. Celui que l’on conservera sera donc celui qui aura coûté le plus cher. De fait, l’élément cognitif vainqueur sort souvent renforcé de l’épreuve. Festinger observa une secte qui prophétisait la fin du monde pour une date précise. La date passa. Les disciples les plus tièdes, ceux qui n’avaient pas vendu leur maison, prirent le large. Les disciples les plus fervents, ceux qui l’avaient vendue, redoublèrent d’avertissements lorsqu’une nouvelle date fut fixée. Les institutions durables ont toujours su qu’il faut contraindre leurs membres à des choix qui coûtent cher à défaire ; les contraindre à brûler leurs vaisseaux. Ainsi des bizutages, qui augmentent la valeur de l’institution aux yeux de la personne bizutée. Plus l’effort consenti aura été grand ou douloureux, plus quitter l’institution le rend inutile. La peur d’avoir gaspillé son effort fait le fond de la réduction de la dissonance cognitive. La répugnance à admettre que le capitalisme a gaspillé des montagnes de ressources naturelles irremplaçables, des milliards d’heures d’activité, d’inventivité et de vie humaines envolées à jamais, cette répugnance n’est pas que financière, elle est, profondément, émotionnelle.

Et les couronnes de Diogène, dans tout ça ? Le coronavirus vient couronner l’égout qu’est devenue la planète, il vient couronner le capitalisme malade du syndrome de Diogène. Devant son pantalon qui tenait debout tout seul, devant sa propre urine séchée, le père de l’un des auteurs ne voyait, lui, qu’un beau pantalon des Galeries Lafayette qui lui avait coûté cher, qu’il ne fallait pas jeter. Aujourd’hui, que voient les capitalistes confinés ?




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