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Christiane Passevant
Sortilège de Ala Eddine Slim (19 février 2020)
Article mis en ligne le 17 février 2020

par C.P.
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Sortilège
Film de Ala Eddine Slim (19 février 2020)

Une nuit d’orage en pleine nature. Des soldats épuisés marchent, éclairés par les éclairs. Extérieur jour, il fait froid, un soldat apporte un café à un autre et dit « J’en ai marre de ce boulot… Terrorisme de merde ! On affame les gens et on les tue pour rien. » Le soldat, en prenant le gobelet, se tait, mal à l’aise. La marche de la patrouille se poursuit dans un canyon sinueux jusqu’à la découverte d’un monolithe semblable à celui qui figure dans le film de Stanley Kubrick, 2001, Odyssée de l’espace.

Retour à la caserne dans un camion militaire d’où l’on regarde le paysage à travers la vitre, une vision étrange et brouillée. À l’arrivée, les événements se précipitent, un jeune soldat se suicide, le soldat mutique, personnage principal du récit, est informé du décès de sa mère et se voit accorder une permission. C’est à nouveau à travers une vitre — la fenêtre du car — que l’homme regarde le paysage. Retiré dans la maison familiale abandonnée, sa décision de déserter devient vite évidente. Il brûle son uniforme, ses papiers et lorsque la police militaire vient l’arrêter, il s’enfuit et erre dans la ville. Appréhendé par la police, il s’échappe et s’enfonce finalement dans une mystérieuse forêt. Un long plan séquence de l’homme s’enfuyant nu et blessé à travers le cimetière clôt la première partie du film.

La seconde partie s’ouvre sur le visage d’une femme visiblement tourmentée, elle emménage dans une villa luxueuse, à la campagne. Elle est enceinte, effrayée par la présence en elle du futur bébé. En se promenant seule, elle entre dans la forêt mystérieuse et rencontre l’ex-soldat. Rencontre inattendue de deux classes sociales, celle, privilégiée, de la jeune femme et celle de l’ex-soldat, issue du bas de l’échelle hiérarchique. Ces soldats sont «  les plus exposés et sacrifiés au nom de la guerre contre le terrorisme. Bien sûr le terrorisme existe en Tunisie mais parfois il a quelque chose de fantomatique. » Leur rencontre, improbable hors de la forêt, génère une autre forme de communication entre les deux, sans les mots, des dialogues établis par le regard.

Ala Eddine Slim a construit son film comme une errance, au cours de laquelle, les deux personnages, le soldat et la femme enceinte, évoluent et semblent à tout moment sur le fil du rasoir d’une mutation. Le scénario paraît issu d’une forme d’écriture automatique où la logique du rêve tient lieu de narration. C’est « un patchwork de moments, de lieux, de choses personnelles liés à une image, une odeur, une situation, une rencontre, un état d’âme », décrit le réalisateur, avec pour fil conducteur l’errance dans une nature transcendée par la lumière dès le début du film. Les éclairs, la pluie, les nuages, les décors sont autant de personnages : le désert, la ville, la campagne, la forêt et la mer. Retrouver des images, des sensations perdues initie certainement le début du récit, la fin également, même si elle est suspendue, mais entre les deux, « le chemin à emprunter peut varier considérablement ».

Ala Eddine Slim se dit étonné par les différentes lectures des spectateurs/trices, auxquelles il n’avait pas songé, mais qui, parfois, recoupent ses intuitions : « Cela montre que le film n’est pas figé, qu’il est une sorte d’objet vivant. » Et lorsqu’il déclare « la religion est l’envers du cinéma. Elle rassemble pour entasser et homogénéiser les gens alors que le cinéma rassemble pour multiplier les libertés. », c’est pour souligner qu’il n’avait pas précisément en tête l’idée du « rapport à la religion, même si l’histoire des deux personnages, avec la pomme et le serpent rappelle bien entendu Adam et Eve. » En revanche, il reconnaît les références à Kubrick dans son film : « le monolithe de 2001, le suicide du soldat qui rappelle Full Metal Jacket, les macros sur les yeux qui viennent de Orange Mécanique. Pour moi Kubrick est un maître absolu. Pourquoi je me serais empêché de mettre le monolithe dans mon film ? D’autant plus qu’il y trouve sa propre logique. C’est une sorte de porte, parmi celles qu’il y a dans le film.  »

Le son est extrêmement important dans ce film, quasiment sans dialogues sur support audio, la communication se faisant autrement ; du coup la musique, les sons extérieurs de la ville, de la forêt, de la mer sont des prétextes à une sorte de symphonie, qui accompagne le récit et les personnages. Pour ce faire, la bande son a été confiée au groupe Oiseaux-Tempête qui, à la manière du scénario, se coule dans une sorte de composition improvisée, de création directe, afin que la musique et le film soit dans une « relation organique ». Le groupe fait d’ailleurs allusion au film Under the Skin de Jonathan Glazer (Musique de Mica Levi).

Sortilège de Ala Eddine Slim est un film original, qui, si son écriture est différente, rappelle l’ambiance du film de Amin Sidi-Boumediène, Abou Leila, dont nous parlerons dans les prochaines émissions.
Sortilège de Ala Eddine Slim est au cinéma le19 février 2020.


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