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Christiane Passevant
Voyage en populisme : La Cravate d’Étienne Chaillou et Mathias Théry. Steve Bannon. Le grand manipulateur de Alison Klayman...
Article mis en ligne le 8 février 2020

par C.P.
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La Cravate d’Étienne Chaillou et Mathias Théry, sur les écrans depuis le 5 février, et Steve Bannon. Le grand manipulateur de Alison Klayman (Sortie DVD et VOD le 18 février) sont deux films documentaires analysant la montée du populisme, le processus d’endoctrinement et les coulisses du pouvoir.


La Cravate
Film documentaire d’Étienne Chaillou et Mathias Théry (5 février 2020)

lLa Cravate, film documentaire étonnant sur les coulisses d’un parti politique, suit un militant, jeune recrue du FN. Au moment du tournage, Bastien a vingt ans et milite déjà depuis cinq ans, depuis l’adolescence, dans le principal parti d’extrême-droite. Discipliné, bon petit soldat, il est enrôlé par son supérieur dans la préparation et le processus de la campagne présidentielle de 2017. De simple militant de base, il est ainsi initié à l’art d’endosser le costume des politiciens et, du coup, prenant goût à la communication et à une sensation de pouvoir, Bastien se prend à rêver de carrière politique. Le film donne à voir la dimension, à tous les niveaux, de la manipulation et surtout l’opportunisme régnant dans les milieux politiques. La cravate étant un symbole du marketing politique, comme le sourire nécessairement affiché pour asseoir son personnage.

« À la première rencontre avec Bastien, [raconte Mathias Théry] nous l’avons trouvé d’aspect un peu caricatural, en blouson de cuir et cheveux ras, et complètement fasciné par Marine Le Pen, dont il avait même un portrait affiché au dessus de son lit. Mais il se montrait très curieux. C’était un jeune qui cherchait à discuter avec des gens qui ne pensent pas comme lui. Il nous disait aussi que sa famille n’était pas politisée, que très peu de ses amis partageaient ses opinions, que certains étaient de gauche, et qu’il était entré au parti par lui-même. Comment s’était-il retrouvé au FN ? C’était un mystère pour nous. Un mystère que nous avons mis deux ans à comprendre. »

La Cravate décrit la manière de faire de la politique aujourd’hui et révèle les codes de la communication qui sont au centre du processus. « Pendant le tournage, le FN nous a fermé régulièrement ses portes. Si nous nous étions contentés de ce qu’ils donnaient à voir, tout aurait été très lisse, voire franchement déformant. On peut dire que nous étions en terrain hostile et comme nous ne voulions pas nous cacher pour filmer, nous avons senti que si nous laissions les séquences brutes que nous avions captées, la communication du FN risquait de s’imposer. » D’autant, évoque Étienne Chaillou, que le parti est alors en pleine phase de « dédiabolisation ». Il fallait donc beaucoup de vigilance de la part des réalisateurs, puisque le groupe filmé se trouve être directement impliqué dans ce nettoyage de l’image publique du Front National. « Or en éteignant les voix et en racontant d’un point de vue plus distancié ce qui est orchestré devant nous, la mise en scène de la ”dédiabolisation” apparaît. » Et Mathieu Théry d’ajouter : « nous avons décidé de ne pas nous comporter comme des enquêteurs ou des opposants politiques, mais d’adopter une autre posture : celle de l’écrivain, qui peut exprimer des avis sans contredire à tout prix son personnage. »

Pourquoi Bastien a-t-il accepté de tourner ce film ? Comme l’expliquent les réalisateurs, il y a eu un accord à l’origine du projet avec Bastien : « “Ce que nous voulons connaître, ce n’est pas uniquement le parti, mais c’est ta vie en général. On veut faire un portrait de toi plus complet”. Nous voulions nous intéresser au processus d’adhésion à ce parti qui nous inquiète. Pourquoi des milliers d’individus qui ne sont certainement pas tous des salauds finissent par se retrouver à hurler ensemble “on est chez nous”, et à s’imaginer qu’une Marine Le Pen peut leur ouvrir un monde meilleur ? Comprendre quelle avait été sa vie pour qu’à vingt ans Bastien soit si engagé, quelles étaient les racines de son engagement et quelle place le parti était venu prendre dans sa vie intime. »

L’idée originale du film est dans la démarche, mais également dans la forme, le fait de filmer Bastien lisant l’histoire de sa vie, comme s’il s’agissait d’un roman du XIXème siècle, avec un personnage à la manière du Rastignac de Balzac, ou proche du Julien Sorel de Stendhal. D’où le choix de réalisation : « Nous avons écrit le texte en nous appuyant sur les entretiens audio, sur les conversations off que nous avions eues avec lui pendant les tournages, ou en racontant des moments filmés qui ont disparu du montage. Le propos est toujours issu d’une récolte documentaire, hormis quelques déductions. […] Nous avons beaucoup hésité entre le “je” ou le “il”, mais nous avons finalement opté pour la troisième personne, du fait de cette inspiration des romans réalistes du XIXème siècle. L’idée de lui montrer le texte est arrivée rapidement ensuite, quand nous avons compris que nous ne pouvions pas nous passer de sa validation pour que le texte soit crédible, et que ce serait un outil essentiel pour discuter en profondeur. »

D’ailleurs commente Mathias Théry, « dans le film, nous ne débattons pas des idées ou du programme comme sur un plateau de télévision, mais nous discutons d’un objet : « “Que penses-tu de ce texte ? Sommes-nous dans le vrai ? Assumes-tu que ceci soit raconté ? Quel effet cela te fait-il ?”. Nous avons fait le pari qu’en étant honnêtes avec lui, en le laissant commenter, et même contrôler ce que nous disions de lui, nous irions beaucoup plus loin. Et c’est ce qui est arrivé, bien au delà de tout ce que l’on avait imaginé au départ... Finalement, le film raconte deux histoires : d’une part un récit de la vie de Bastien, et d’autre part l’histoire de Bastien qui découvre le texte, et l’effet que cela lui procure. C’est à ce moment qu’il a fait une sorte d’incroyable coming out sur son passé, puisqu’il a réalisé qu’il voulait qu’on en garde la trace, et avec ce film assumer une histoire que le FN l’obligeait à taire. Après avoir espéré que la politique modifie son destin, il tente à nouveau quelque chose et nous dit “on va voir si le film va changer ma vie”. Cette tentative de Bastien est un geste fort, et le film devient l’histoire de ce geste. »

Assis dans un fauteuil, le jeune homme lit un récit de vie : le sien, celui d’un jeune militant du Front National. En voix off, les auteurs déroulent ce même fil narratif littéraire, l’illustrant d’images tournées à ses côtés.

Steve Bannon
Le grand manipulateur
Film documentaire de Alison Klayman (Sortie Dvd et VOD le 18 février)


Alors que la Cravate d’Étienne Chaillou et Mathias Théry est sur les écrans depuis le 5 février, sort en DVD et VOD un autre film documentaire, qui analyse la montée de l’extrême-droite et du populisme, d’abord aux Etats-Unis avec l’élection de Trump et la stratégie qui l’a porté au pouvoir. Steve Bannon. Le grand manipulateur, sort en DVD et VOD le 18 février. Son rôle dans la stratégie adoptée par Trump pour accéder à la Maison blanche a payé. Remercié cependant, Bannon s’efforce depuis d’exporter son idéologie populiste auprès des partis nationalistes européens, extrapolant une révolution mondiale basée sur la haine. Alison Klayman a filmé Steve Bannon pendant plus d’un an, le film se déroulant jusqu’aux élections européennes, au cours desquelles les partis populistes escomptaient remporter des sièges au Parlement européen. Depuis, il se répand dans les journaux en contestant et en s’agitant pour alimenter le mythe sur lequel repose sa survie, avec pour devise : « Ma mission est de convertir le maximum de personnes à la cause populiste ».

Si les promoteurs du processus de la globalisation, ont négligé de prendre en compte son coût social, cela a finalement bien servi les opportunistes du populisme, avec pour antienne : le « nationalisme économique ». Le film de Alison Klayman est édifiant, car il ressort de ces treize mois de tournage l’image d’un Steve Bannon opportuniste et très éloquent lors de débats radiophoniques nourris du mythe nationaliste et de religion. Les débats radiophoniques sont paraît-il très peu utilisés par les démocrates. La montée de l’extrême-droite se vérifiant dans de nombreux pays, cela va permettre à Bannon de surfer sur cette vague de populisme international à laquelle il attribue le slogan de « révolte mondiale ».

Le Pen a adopté cette rhétorique et Trump s’en ai emparé, lorsque Bannon a tenu le rôle de stratège durant sa campagne présidentielle. Tandis que le Front national se rebaptise Rassemblement national, en Allemagne, le slogan néo-fasciste — Wir sind das Volk ! (Nous sommes le peuple) — gagne du terrain, le courant s’étalant en Europe… Hongrie, Pologne, Belgique, Italie. « Tout parti nationaliste qui a l’air viable, j’essaie de l’aider » déclare Bannon, dont l’idée est de rassembler les partis d’extrême droite avec un « programme populiste unifié ». Matteo Salvini rejoint alors ce mouvement populiste.

Quant aux critiques, Bannon n’en a cure, au contraire, il assure : « plus on dira de mauvaises choses dans les médias, mieux c’est ». Sans doute, tout vaut mieux que d’être ignoré. Le fondateur du groupe d’extrême-droite internationale, qui se veut une force politique, se base sur la haine des Noirs, des Hispaniques, des immigré.es… Steve Bannon a commencé sa carrière dans la banque, Goldman Sachs, il vient du Tea Party et part du principe que « la haine stimule les gens ». Grossier, souriant, flatteur, menteur, retors, il fait appel à ce qu’il y a de plus primaire chez certaines personnes, Trump en est certainement l’exemple.

Dans le film de Klayman, on voit un nombre incroyable de crucifix, élément incontournable de décoration où évolue le « grand manipulateur », avec comme fil conducteur imprescriptible : le danger de l’immigration, la haine et la peur. Cela paie comme propagande et l’on ne s’en cache pas devant la caméra. En revanche, les seules fois où la réalisatrice est exclue, c’est lorsqu’il est question de financement. Cherchez L’erreur !

Le « moteur intellectuel du mouvement populiste » propose en fait des outils aux populistes européens. Par exemple, comment construire un mouvement sur la haine. La montée du populisme est « une force révolutionnaire » proclame Bannon, « une révolution mondiale et je suis à l’avant-garde ». Aux Etats-Unis, face à ce mouvement, les démocrates proposent des candidates et des candidats plus jeunes, plus coloré.es et davantage de femmes… Avec l’idée de « On continue à se battre ».

Le film de Alison Klayman est une enquête, plongeant dans les coulisses d’un mouvement politique d’extrême-droite ayant obtenu des victoires, et cherchant à se développer aux Etats-Unis comme au plan international. Dans l’entretien en bonus à la suite de son film, la réalisatrice explique avoir filmé « des personnes très puissantes, très riches et très malhonnêtes », des hommes surtout, avant de remarquer : « quand on filme un milliardaire dirigeant une opération paramilitaire, qui tient des propos racistes, dégradants envers les femmes, les Afghans, le sentiment n’est pas terrible ». Le but du film est de montrer ce dont on ne parle que très rarement, mais certainement pas d’offrir une tribune à Steve Bannon, ni d’ajouter des commentaires. Sans doute était-ce là le défi : « j’ai voulu être transparente », dit-elle. Faire du cinéma vérité.

Alison Klayman revient sur le fait que dès qu’il était question d’argent, il fallait qu’elle sorte : «  il ne s’agit pas d’immigration, mais de finances ». Steve Bannon a été banquier chez Goldman Sachs et « c’est un consultant accompli ». Donc, « lorsque je ne filme pas, c’est qu’ils parlent de problèmes financiers  », ce sont des « capitalistes de cœur », la haine et la peur leur servant de message efficace à divulguer. Le film pointe le danger d’un tel mouvement, « Steve Bannon fait de la propagande, [avertit la réalisatrice] moi pas. La question est de se battre pour une cause, pas contre lui. Comprendre ce qu’il y a en face et avoir conscience de ce qui se passe. »

Après la diffusion du film, Steve Bannon a coupé les ponts avec la productrice du film et Alison Klayman.

En forme de conclusion, le film inscrit à l’écran : « Les leaders politiques des partis d’extrême-droite avaient affirmé qu’ils prendraient le contrôle de l’Europe autour d’un axe anti-immigration ». Mais « la mission de Steve Bannon n’a pas permis de fédérer un groupe majoritaire au Parlement européen… pour le moment ».
Pour le moment effectivement.


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