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Christiane Passevant
La Llorona de Jayro Bustamante, Nuestras Madres de César Diaz. Mémoire et déni de la dictaure au Guatemala
Article mis en ligne le 11 avril 2020

par C.P.
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La Llorona
Film de Jayro Bustamante (22 janvier 2020)

Nuestras Madres
Film de Cesar Diaz (prochainement)

Cette année est riche en films importants venant d’Amérique latine, et l’on peut commencer par deux réalisateurs qui ont pris pour sujet l’évocation d’une période tragique de leur pays, le Guatemala. Jayro Bustamante a choisi pour titre celui d’une chanson mythique mexicaine, La Llorona, dont le continent sud-américain s’est réapproprié l’histoire et la mélodie. La Llorona « seuls les coupables l’entendent pleurer »… précise le synopsis pour créer une ambiance de réalisme magique. C’est encore cette mémoire historique qui est le sujet d’un autre film, Nuestras Madres de Cesar Diaz, les massacres perpétrés par la dictature militaire du début des années 1980 et son déni durant des décennies. La mémoire est donc le lien entre les deux films, mais les réalisateurs abordent le sujet différemment.

La Llorona de Jayro Bustamante, sur les écrans dès le mois janvier évoque cette histoire depuis la perspective des bourreaux, de leur entourage, de leur intimité et leur déni des faits, des assassinats durant la guerre civile au Guatemala, le génocide des Mayas, l’esclavage domestique et sexuel des femmes indiennes. Et ceci dans dans un huis clos anxiogène qui s’installe crescendo, la bande son et l’étalonnage du film renforçant par touches le côté fantastique du récit qui nous fait penser entre autres films de Luis Bunuel, à Los Olvidados. Le film se clôt par la chanson légendaire de La Llorona, réécrite pour le film et interprétée par Gaby Moreno dans une version bouleversante, décrivant les stigmates laissés par les massacres perpétrés entre 1981 et 1983 par l’une des dictatures les plus sanguinaires.

Les assassinats des opposant.es politiques et les tueries à caractère génocidaire des populations indiennes ont coïncidé avec l’arrivée des évangélistes et leur main mise sur le pays de concert avec les militaires. Dans son précédent film, Tremblements, Jayro Bustamante y décrit d’ailleurs leur emprise sur toute la société guatémaltèque d’aujourd’hui. La Llorona revient sur les faits historiques de la dictature et les conséquences d’un déni au sein d’une famille, au sein d’une classe.

Mêlant plusieurs thèmes, l’histoire, la religion, le mysticisme, le patriarcat, le capitalisme, la corruption et l’impunité, La Llorona est un film d’horreur mais également de résistance… Devenus des vieillards séniles, le clan des bourreaux est dans l’attente du procès de l’un des principaux responsables, le général ; la peur les hantent sous la forme de spectres des victimes parmi les manifestant.es… La llorona — la pleureuse —, que seuls les coupables entendent pleurer est la métaphore de milliers de femmes violées et assassinées. Dès la première scène, on assiste à une cérémonie murmurée, une prière psalmodiée pour exorciser l’angoisse du procès dans la villa du général tortionnaire. « Si le général tombe, nous tombons tous… » dit l’un des militaires. Aucun n’a le moindre regret des crimes contre l’humanité, leur seule crainte est la condamnation et la mort en prison.

Dans la villa très gardée du général, l’entourent son épouse, Carmen, qui le défend, accuse les victimes, refuse de voir la réalité et adopte une attitude de déni, sa fille, troublée par les révélations des témoins, mais passive. Son compagnon a pourtant mystérieusement disparu, Sara, leur fille et petite fille du général pose des questions sur l’identité et la disparition de son père, sur les accusations portées contre son grand-père. Elle veut savoir… Sara est la seule à ne pas avoir peur, les deux autres femmes craignent d’être confrontées à leur culpabilité pour leur silence, pour leur complicité, en particulier Carmen qui, sans connaître les détails, savait ce qui se passait. Sans qu’elle en soit d’abord consciente, les doutes surgissent en elle sous forme de cauchemars et d’identification avec la Llorona. L’angoisse est centrale dans le film et agit à la manière d’un thriller fascinant.

Le procès des tortionnaires, où l’on assiste aux témoignages poignants des femmes mayas aux côtés de Rigoberta Manchu (Prix Nobel de la paix) est un moment terrible durant lequel la mère, à son insu, et la fille prennent peu à peu conscience de l’horreur qu’elles ont côtoyé. Carmen, la mère, persévère d’abord dans le déni, mais les hallucinations du général qui la prend pour cible et les mensonges longtemps tus remontent. Condamné, puis acquitté par la Cour de Cassation sous la pression des évangélistes, de l’armée et du pouvoir économique, le général se réfugie dans sa villa sous protection et cernée par une foule de manifestant.es qui réclament bruyamment justice. Malade, il sombre rapidement dans un délire paranoïaque et un monde d’hallucinations, surtout après l’arrivée d’Alma, une jeune paysanne d’un village maya, l’un des lieux de suppliciées.

Qui est Alma : la Llorona, celle qui pleure, ou la justicière ? Lorsque la justice n’est pas appliquée, faut-il faire appel aux fantômes, aux figures mythiques ? « Le réalisme magique est quelque chose qui me fascine et que j’ai toujours travaillé [explique Jayro Bustamante]. Notre problème est en fait à la base celui du racisme. C’est pourquoi on ne veut pas parler de génocide des mayas. Le Guatemala s’est fondé sur la colonisation et les colons ont toujours considéré les autochtones comme des êtres inférieurs. Ainsi, on en arrive à nier nos origines en rêvant d’être des Européens. » Et cela ne peut qu’induire un système paternaliste, « classiste » et raciste.

La llorona de Jayro Bustamante conclue sa trilogie sociologique et politique, Ixcanul sur les victimes mayas (2015), Tremblements (2019) sur la main mise des évangélistes et la phobie de l’homosexualité. Les trois films sont complémentaires dans le sens où ils traitent de tabous. La llorona de Jayro Bustamante revient, sous la forme du réalisme magique présent dans toute l’Amérique latine, sur le déni du génocide maya et la chasse à toute expression critique et subversive… Au delà du moment historique, le récit atteint une universalité lorsqu’il questionne le fondement des sociétés en général, la colonisation, notamment en ce qui concerne les deux Amériques, au Sud et au Nord, fondées sur des génocides. La llorona de Jayro Bustamante est un film puissant et politique.
Du grand cinéma !

Nuestras Madres de Cesar Diaz (prochainement)
Guatemala, 2018. Le pays vit au rythme du procès des militaires à l’origine de la guerre civile et responsables de crimes contre l’humanité. Les témoignages des victimes s’enchaînent alors qu’Ernesto, jeune anthropologue à la Fondation médico-légale, travaille à l’identification des disparus. Un jour, à travers le récit d’une vieille femme, il croit déceler une piste qui lui permette de retrouver la trace de son père, guérillero disparu pendant la dictature. Contre l’avis de sa mère, il se plonge à corps perdu dans le dossier, à la recherche de la vérité.
Le film a obtenu la caméra d’or à Cannes en 2019.

Prélude au générique : reconstitution d’un squelette. Au fur et à mesure que les os des doigts sont mis en place, l’impression est forte de pénétrer le vécu d’un être humain. Le crâne porte la trace d’une balle traversant la tête de part en part qui laisse imaginer le mode d’exécution sommaire. Générique.

Ernesto rentre chez lui et suit le procès des génocidaires. Le procès parle de guerre contre la population civile considérée par les militaires comme autant d’ennemis à abattre. Le jeune homme rapporte à un collègue les propos d’une femme que les militaires ont obligé à danser sur un charnier où étaient enterrées les victimes de tout un village. La litanie des viols systématiques des femmes par les militaires, les tortures, les assassinats de femmes, hommes, enfants, même des bébés…

Par un concours de circonstances, Ernesto recueille le témoignage d’une femme violée par trois militaires, dont le mari a été tué et jeté dans un charnier près de son village. Elle a fait le voyage pour obtenir de récupérer le corps et l’ensevelir. Or, pour exhumer les corps d’une fosse commune sur un terrain privé, la procédure d’autorisation administrative de recherche est compliquée. Sur une photo qu’elle lui présente, Ernesto croit reconnaître son père dans l’un des guérilleros qui entourent le paysan. Déterminé à connaître la vérité, Ernesto questionne sa mère qui lui répond : « Tu me demandes des choses que je ne dirais même pas sous la torture ».

Au village, de nombreuses femmes veulent témoigner, gros plan silencieux sur chacune d’elles, à la manière des documentaires humanitaires. Au fur et à mesure qu’il avance dans son enquête, Ernesto a cette réflexion « ce pays de merde me pèse ! » De retour chez lui, une amie de sa mère, qui a décidé de se présenter au procès et de témoigner des sévices qu’elle a subi, lui confie, « je vais mourir de peur d’être à nouveau face à eux. » Nuestras Madres décrit par petites touches les traces indélébiles laissées par la dictature et ses violences. Cristina, la mère d’Ernesto refuse de parler, l’enquête de son fils la ramène au cauchemar de ce qu’elle a vécu et même l’oblige à revenir à un passé qu’elle a tenté d’ensevelir. Cela rappelle le silence de nombreuses victimes de guerre, de tortures et de massacres. Entre temps, les papiers de son père sont retrouvés dans le charnier du cimetière. « Nous attendons les résultats de l’ADN » lui confie son responsable. De loin et dans une scène muette, on entrevoit Ernesto attendant les résultats dans un couloir du laboratoire.

« Je n’ai jamais imaginé le retrouver », avoue sa mère, Cristina, lorsqu’il lui annonce : « c’est bien Juan Manuel, mais ce n’est pas mon père.
— Je voulais te protéger de la vérité et de la honte. J’ai continué à vivre pour toi.
— Je lui ressemble ? … [silence] J’ai ses yeux ?
— Tu as son regard.
— Et la bouche ?
— Tu as sa manière de parler. Tu as sa force. »
Cette scène est extrêmement pudique et émouvante. Elle marque le travail essentiel sur soi des personnages, chacun.e dans le contexte de la volonté de déni depuis la fin de la dictature et la volonté de savoir.

Appelée à témoigner, accompagnée par son fils, Cristina raconte son arrestation : elle a été confinée au secret dans une cellule exiguë, torturée à l’électricité et violée chaque jour pendant 6 mois. Lorsqu’elle est relâchée, elles est enceinte de 5 mois. « Je ne pense jamais à eux lorsque je te regarde » dit-elle à son fils. En reconstituant le cadavre de Juan Manuel, Ernesto a cette phase : « Tu seras toujours mon père. » Et le film se termine sur le début d’exhumation de la fosse commune dans le village…

Le récit de la recherche de la vérité sur les massacres de la dictature par la nouvelle génération est basé sur un scénario simple : « Le défi était de ne pas esthétiser les morts, ni le sujet [souligne César Diaz], mais de faire un film proche du réel, proche des couleurs qu’on voyait, proche du document historique ». La réalisation de Nuestras Madres est certes moins élaborée au plan narratif que La Llorona de Jayro Bustamante, la démarche est différente et s’apparente à une enquête quasi documentaire. Il n’en demeure pas moins toutefois qu’Il est impossible de dissocier ces deux films qui reviennent tous deux sur un cycle terrible de la dictature guatémaltèque avec une force rare.

Dans La Llorona, c’est depuis la perspective des bourreaux arcboutés dans le déni de faits monstrueux et sous forme narrative de réalisme magique, dans Nuestras Madres, le lien conducteur du récit passe par la fouille des charniers à la recherche des corps de victimes, des disparu.es. Le point commun est certes avant tout la mémoire des massacres de masse et leurs victimes, la reconnaissance des bourreaux, la recherche des preuves avec la découverte des charniers où ont été entassés les corps suppliciés, assassinés. Et dans les deux films la recherche de la vérité émane de la nouvelle génération. Si le film de Diaz se présente plus comme une enquête, l’empathie jouant un rôle important dans le récit, la réalisation de Bustamante se penche aussi sur l’analyse du caractère des dérives génocidaires de cette dictature ; c’est également revenir sur l’histoire de la colonisation et de l’éradication des civilisations antérieures.
La Llorona de Jayro Bustamante, Nuestras Madres de Cesar Diaz, deux films à voir ensemble pour une réflexion sur « la terrifiante banalité du mal, défiant les mots et la pensée » comme l’a écrit Hannah Arendt.

http://www.cinespagne.com/interviews/3142-jayro-bustamante-la-llorona

https://www.youtube.com/watch?v=96NjsFJ2KMc


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