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Christiane Passevant
Nous n’irons plus aux urnes. Plaidoyer pour l’abstention Francis Dupuis-Déri
(éditions LUX)
Article mis en ligne le 4 décembre 2019

par C.P.
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Nous n’irons plus aux urnes
Plaidoyer pour l’abstention
Francis Dupuis-Déri (éditions LUX)


Pour rappel : Réédition de
Démocratie
Histoire politique d’un mot aux Etats-Unis et en France
Francis Dupuis-Déri (éditions LUX)

Nous n’irons plus aux urnes. Plaidoyer pour l’abstention de Francis Dupuis-Déri. Et du même auteur, Démocratie. Histoire politique d’un mot aux Etats-Unis et en France, un ouvrage de référence paru en 2013. (LUX éditions).

« Quel est ce mystère théologique, cette opération alchimique, faisant que votre souveraineté, un dimanche tous les cinq ou sept ans, devient un fluide qui parcourt tout le pays, traverse les urnes et en ressort le soir sur les écrans de la télévision avec le visage des “représentants du peuple” ou du Représentant du peuple, le monarque proclamé “président” ? » Après Octave Mirbeau et bien d’autres, Castoriadis décrit avec ironie l’absurdité du système électoral sur l’air de « Si les élections pouvaient vraiment changer quelque chose, elles seraient interdites depuis longtemps. »

Mais le mythe, le « fétiche du suffrage universel » a la peau dure pourrait-on dire parce qu’incrusté depuis l’enfance à coup de culpabilisation et en brandissant la menace irrémédiable de trahison… Trahir quoi au fait ? Ne pas accomplir son « devoir » en refusant de glisser un bulletin dans l’urne alors que les dés sont pipés serait la pire des choses, « une faute grave qui conduit aux pires catastrophes ». Bref, l’anathème est jeté contre les abstentionnistes alors que la plupart de ceux et celles qui s’expriment votent le plus souvent contre la candidature de telle ou telle personne. « Quant à moi qui n’ai pas voté [dit un humoriste], je n’ai aucune responsabilité à l’égard de ce que font ces gens, et j’ai bien le droit de me plaindre du foutoir que vous avez créé et avec lequel je n’ai rien à voir. » Parce que, finalement, refuser de jouer le jeu soi-disant démocratique interdirait toute forme de critique vis-à-vis d’un gouvernement qui ne nous représente aucunement et qui défend avant tout les intérêts de sa classe et les privilèges de son clan.

Nous n’irons plus aux urnes. Plaidoyer pour l’abstention de Francis Dupuis-Déri dissèque non seulement le processus de l’embrigadement depuis le plus jeune âge à l’allégeance électorale, mais revient en détail sur l’histoire, l’instauration de différents systèmes et leur impact sur les populations. Autrement dit, Francis Dupuis-Déri analyse avec précision, toujours en croisant diverses sources, les influences de « l’élite politique [qui] impose à l’électorat le choix des enjeux prioritaires en campagne électorale, alors que d’autres questions y sont totalement escamotées, même dans les programmes des partis. Les candidates ou candidats cherchent ainsi à se distinguer ou à placer l’adversaire sur la défensive, mais se désintéressent souvent très rapidement de ces enjeux une fois élus. »

L’origine des élections ? « En Europe, les élections ont d’abord été pratiquées au Moyen Âge non pas pour désigner les membres des premiers Parlements, mais dans les ordres religieux et les universités nouvellement fondées. Voter permettait d’exprimer la voix et le choix de Dieu : vox populi, vox Dei. » Et la messe était dite !

Aujourd’hui, « le rituel électoral permet à quelques individus de prétendre représenter le peuple ou de penser, vouloir, parler et agir en son nom, comme un fétiche ou un totem incarnerait la volonté de dieux et de déesses, d’esprits de la nature ou d’ancêtres. Il s’agit d’un processus mystique de consécration qui permet d’affirmer que [tel ou tel pays] souhaite ceci ou cela, déclare ceci ou cela, exige cela ou ceci, comme si le Premier ministre pouvait parler au nom de l’ensemble du pays (alors qu’à peine 20 % ou 30 % de la population lui ont accordé leur suffrage). »

Certes, on entend que de nombreuses personnes ont lutté pour obtenir le droit de vote, mais évidemment pas pour la mascarade qui nous est imposée, et faut-il le rappeler « des policiers, soldats, miliciens ou bourreaux à la solde de parlements ont massacré pour s’assurer que le pouvoir reste entre les mains des parlementaires ou d’un parti politique. » Faut-il en effet rappeler que : « le gouvernement républicain français a ordonné à ses troupes d’écraser la Commune de Paris en 1871, ce qui s’est soldé par le massacre de 20 000 à 30 000 adeptes d’une démocratie autonome et locale ; que le gouvernement républicain social-démocrate allemand a déployé les miliciens des corps francs pour éradiquer les conseils ouvriers qui autogéraient certaines entreprises et même des villes entières, comme Munich, en 1919 ; que les troupes coloniales du régime parlementaire britannique ont mitraillé en 1929 des dizaines de femmes igbo au Nigéria qui protestaient contre de nouvelles taxes, avant de leur interdire de tenir leurs assemblées non mixtes ; que le gouvernement républicain espagnol a dépêché des milices commandées par des officiers soviétiques pour imposer par les armes la reprise des terres collectivisées dans des villages autogérés pendant la révolution de 1936-1939 ; [enfin] que le gouvernement républicain mexicain a ordonné l’attaque des villages libérés par les zapatistes au Chiapas dans les années 1990. »

Nous n’irons plus aux urnes. Plaidoyer pour l’abstention de Francis Dupuis-Déri est, comme la Grève des électeurs d’Octave Mirbeau, à mettre dans toutes les mains. Et la véritable démocratie, c’est une évidence, c’est la démocratie directe ! [1]

Notes :

[1Réédition de
Démocratie
Histoire politique d’un mot aux Etats-Unis et en France
Francis Dupuis-Déri (éditions LUX)

Le mot « démocratie » est si populaire que toutes les forces politiques s’en réclament. Quelle surprise, alors, de constater que les « pères fondateurs » des « démocraties modernes » associaient cette idée au chaos, à la violence et à la tyrannie des pauvres ! Comment expliquer un tel revirement de sens ?

En plongeant dans les discours du passé aux États-Unis et en France, l’auteur dévoile une étonnante aventure politique, où s’affrontent des personnalités et des forces sociales qui cherchent à contrôler les institutions des régimes fondés à la fin du XVIIIe siècle.
Deux siècles plus tard, alors que la planète entière semble penser que « démocratie » (le pouvoir du peuple) est synonyme de « régime électoral » (la délégation du pouvoir à un petit groupe de gouvernants), toute expérience d’un véritable pouvoir populaire (délibérations collectives sur les affaires communes) se heurte toujours au mépris des élites.
Démocratie… Terme séduisant si l’on s’arrête à la signification première du pouvoir au peuple, mais son emploi est bien éloigné du sens des origines. Néanmoins, la démocratie n’en reste pas moins présentée depuis deux siècles comme l’exemple presque idéal de gouvernance, du moins comme la seule alternative à la dictature et au chaos… Bref au choix : démocratie, dans ses versions contemporaines, ou totalitarisme.

Encore faut-il savoir ce qui s’attache à cette « démocratie » vantée par les politiques comme la panacée des régimes et la seule pratique politique possible pour le bien des populations. Dans les discours politiques, les médias, les articles, se sont multipliés divers qualificatifs, adjoints au mot exemplaire : démocratie participative, démocratie libérale, démocratie parlementaire, démocratie autoritaire, démocratie policière et j’en passe, des plus contradictoires et ironiquement cocasses…
Gare aux mots sans définition, écrivait Auguste Blanqui en 1851 à un ami, et de poursuivre : « Qu’est-ce donc qu’un démocrate, je vous prie ? C’est là un mot vague, banal, sans acceptation précise, un mot en caoutchouc. Quelle opinion ne parviendrait pas à se loger sous cette enseigne ? »

Pas question évidemment de démocratie directe puisque, dans ce cas de figure, la crainte des élites de perdre leurs privilèges deviendrait réalité, étant en minorité : 99 % contre 1 % comme l’ont souligné les mouvements Occupy. Donc, pour s’octroyer le pouvoir et faire avaler les manipulations diverses, il est nécessaire de désamorcer le « pouvoir du peuple » en le maquillant à l’aide de quelques nuances verbales. Au final, le sens initial du terme « démocratie » est parfaitement coopté et récupéré par les élites dont le but est le pouvoir et le contrôle des institutions… démocratiques !

Dans son essai, Démocratie. Histoire politique d’un mot aux États-Unis et en France, Francis Dupuis-Déri s’applique à un travail précis d’interprétation politique afin de « restituer le sens qu’ont eu le mot “démocratie” et ses dérivés à des moments importants de l’histoire, et surtout de dégager les motivations des actrices et des acteurs politiques à l’utiliser — ou non — pour servir leurs intérêts au gré des luttes politiques. » Et cela à travers des « pamphlets, manifestes, déclarations publiques, articles de journaux, lettres personnelles, poèmes et chansons populaires »… Un travail minutieux qui remonte aux origines du mot démocratie afin d’en tracer l’évolution, d’en démêler les utilisations et les enjeux, histoire de ne pas tomber encore dans les panneaux de la propagande et de la mauvaise foi.




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