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Christiane Passevant
Les Éblouis de Sarah Suco (20 novembre 2019)
Article mis en ligne le 27 novembre 2019

par C.P.
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Les Éblouis
Film de Sarah Suco (20 novembre 2019)


Lorsque Camille a 12 ans, ses parents intègrent une communauté religieuse basée sur la solidarité. L’adolescente est passionnée de cirque, mais doit abandonner ce rêve, contraire selon les dires du guide du groupe, aux règles de la communauté. Les parents sont très vite sous l’emprise sectaire du prêtre principal et se coupent peu à peu de leurs ami.es, de leurs parents. Camille se rebelle alors et va tout faire pour se libérer de cette communauté avec ses deux frères et sa jeune sœur.

« On estime entre 50 000 et 60 000 le nombre d’enfants victimes de dérives sectaires dans ce genre de communautés chaque année en France. Des communautés qui ont pourtant pignon sur rue et sont légales. Du fait de la loi de 1901, chacun a le droit de vivre avec qui il veut, se regrouper en communautés, donner de l’argent voire tout son salaire à une association. Tant que cela ne concerne que des adultes avisés et « consentants », il est difficile d’intervenir. Définir l’emprise ou une dérive sectaire est très compliqué. Il y a des critères – embrigadement psychique ou financier, maltraitances... – mais ils restent assez flous et juridiquement difficiles à prouver et donc à condamner tant qu’un drame ouvertement répréhensible n’a pas eu lieu.[…] « Ces communautés charismatiques, importées des Etats-Unis depuis les années 70, appellent à un renouveau spirituel basé sur le Saint-Esprit. Les gens y vivent l’expérience personnelle de Dieu, l’expérience des “dons” reçus du Seigneur et de la prière, parmi lesquels celui de la guérison. Elles regroupent des prêtres, des religieux et des familles laïques qui, comme on le voit dans le film, habitent pour la plupart dans des maisons à côté d’un presbytère. Tout est articulé autour de la paroisse et du curé qui en a la charge. »

En prise avec la société, le film fait état d’un embrigadement simple et progressif de personnes issues de la classe moyenne. Comme l’explique la réalisatrice, « ces communautés et leurs responsables sont très doués pour mettre en valeur vos compétences, s’infiltrer dans vos manques et dans vos failles. Dans le film, on voit combien le père de Camille est heureux de mettre son savoir au service du cours biblique, lui qui ne se sent pas très considéré dans son lycée. Pareil avec la mère de Camille, qui se sent enfin entendue et utile : elle sert des repas, elle fait la comptabilité de la communauté... » On voit très bien dans le film comment la volonté des parents est peu à peu sous influence, même si au départ de cette expérience ils s’étonnent de certaines règles, dont ils ne comprennent pas le sens. Or c’est la manière de contrôler les esprits, d’enlever toute faculté de réflexion aux personnes et de les isoler de l’extérieur de la communauté. Les parents sont ainsi dans le total abandon d’eux-mêmes et entraînent les enfants avec eux.

Sarah Suco a vécu pendant dix ans cette vie communautaire, c’est son histoire. Elle voulait « transformer cette montagne de souvenirs en une histoire de fiction, de cinéma, avec des personnages auxquels on puisse s’attacher. » Pour garder une certaine distance, elle a travaillé avec un coscénariste, tout en conservant les détails du déroulement du quotidien de la communauté : « les journées de chaque membre, également des enfants, sont rythmées par les prières et les rituels de groupe : demande de pardon, chants, farandoles, séances de bénédictions dans l’Esprit saint. Les tenues, les coiffures et les règles de vies sont régentées et très spécifiques et il est petit à petit impossible pour des enfants de continuer à avoir une vie sociale normale. »
Les Éblouis est tourné « à hauteur d’enfant, dans le ressenti de Camille, de ses perceptions. […] L’ambiguïté des personnages et du lieu communautaire se reflètent à l’image. Je ne voulais pas [déclare la réalisatrice] que ce soit tout joyeux au début puis de plus en plus glauque. Je voulais que ce glissement arrive sans qu’on s’en rende compte, sans que cela devienne systématique. Les choses glissent par étapes. C’est ce qui est complexe et qui fascine dans l’emprise et la dérive sectaire. La folie se niche dans les détails. […] J’avais envie que l’héroïne exerce une activité bien à elle, que ses parents vont justement lui demander de sacrifier. Cette attitude est très représentative des dérives sectaires et de la manipulation : chercher en vous ce qui est bien, vous dire que c’est super et en même temps le casser. Il n’empêche, la passion de Camille pour le cirque perdure, envers et contre tout. Et c’est elle qui lui permet de se construire, puis de s’émanciper. »

Le copain de Camille, Boris, ne la juge pas comme ses camarades de classe, mais il la ramène à la réalité, au monde dont elle est exclue. Ses frères et sa petite sœur, dont elle se sent responsable en tant qu’aînée, sont aussi un déclencheur de la révolte de Camille.
Les Éblouis met en lumière les dérives intégristes et sectaires existent dans toutes les religions. Comme le souligne Sarah Suco, elle a commencé l’écriture du scénario « en 2013, bien avant les attentats contre Charlie Hebdo et tous les amalgames avec la religion musulmane que cela a entraînés. J’étais contente que mon film se situe dans l’Église catholique parce qu’il me semble important de balayer aussi devant notre porte. Ici nous ne sommes ni dans Le Temple Solaire, ni dans une cellule djihadiste, mais dans l’église du coin de la rue, en plein cœur d’une ville de province. »
Passionnant de justesse dans la description d’un phénomène qui s’étend de plus en plus, Les Éblouis est en salles depuis le 20 novembre.


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