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Christiane Passevant
Noura rêve de Hinde Boujemaa (13 novembre 2019)
Article mis en ligne le 15 novembre 2019

par C.P.
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Noura rêve
Film de Hinde Boujemaa (13 novembre 2019)

Depuis plusieurs déjà, le cinéma tunisien nous offre à nouveau des films de réflexion et d’une grande richesse créative, cette année ne fait pas exception, bien au contraire. Le festival international du cinéma méditerranéen présentait en octobre trois longs-métrages tunisiens, deux en compétition — Un fils de Mehdi M. Barsaoui, Les épouvantails de Nouri Bouzid — et en avant-première Noura rêve de Hinde Boujemaa qui est sur les écrans le 13 novembre.

« La révolution a donné l’illusion qu’on pouvait tout effacer et recommencer à zéro. Les événements ont provoqué ce flottement mais, bien sûr, avec le temps, on s’est rendu compte qu’il n’en était rien. » La remarque de Hinde Boujemaa met en scène le cas exemplaire de Noura : « une femme qui aime ailleurs n’est pas perçue de la même manière qu’un homme qui se l’autorise. Dans le monde arabe où les réactions sont plus violentes, c’est inacceptable socialement. »

La question du désir d’autonomie de Noura est au cœur du film. Elle se débat en effet entre son besoin de liberté, ses enfants, ce mari qui sort de taule et qui, visiblement, l’aime encore, mais n’est pas prêt à abandonner la délinquance malgré des promesses de circonstance, et le fait d’être amoureuse de Lassad. Or, si la procédure de divorce est enclenchée, il manque encore cinq jours pour que le jugement soit définitif et, lorsque la grâce présidentielle accordée au mari récidiviste lui permet de sortir avant la fin de sa peine, cela complique encore la situation. Il faut échapper à la dénonciation et être accusée d’adultère, la condamnation est punie d’une peine allant jusqu’à cinq années de prison en Tunisie.

Noura est partagée entre deux hommes, Jamel qui ne veut pas divorcer, Lassad qui ne comprend pas les hésitations de Noura et la pousse à partir — « soit on est ensemble, soit c’est fini ! » —, il s’impatiente, « je ne veux pas que tu couches avec lui ». Noura rêve ou les hommes pressés… On pourrait croire que Noura est complètement dominée et ne réagit pas. En fait, elle tente de tenir et gagner du temps jusqu’à ce que le divorce soit prononcé. Elle sait d’instinct la pression de la société et l’inégalité qui en découle. « Il est plus facile pour les hommes d’aller porter plainte avec une loi qui les aide. Il faut dénoncer cette loi sur l’adultère en Tunisie qui est complètement ridicule et qui prévoit de deux mois à cinq ans d’emprisonnement pour les amants. C’est un sujet complètement tabou dans le monde arabe qu’il faut questionner. » Hinde Boujemaa fait le constat de cette inégalité et en souligne les effets : « Les enfants subissent une violence au quotidien. Quand le père les met dehors, ils sortent mais n’éclatent pas en sanglots. Je voulais montrer cette habitude à la violence. » Il en va de même lorsque Jamel questionne les enfants : « depuis quand votre mère baise avec Lassad ? »

La comédienne, Hend Sabri qui incarne Noura, est exceptionnelle dans son rôle de femme ordinaire, amoureuse, habile et naïve à la fois. Seule avec trois enfants, dont deux adolescents, elle tente de tenir bon entre son travail, ses gosses et deux hommes immatures. Mais, commente la réalisatrice, « c’est un film où tout le monde ment. Noura est une menteuse et c’était important pour moi de le montrer, car souvent dans les films, les femmes sont des saintes. »

La scène du commissariat est particulièrement dure « par rapport au décor et à l’atmosphère qui y régnait. Le lieu est toujours chargé des tortures perpétrées sous Ben Ali. Je pense que les murs racontaient encore cette histoire [explique Hinde Boujemaa]. Pour les femmes de l’équipe, c’était dur également car nous nous trouvions dans un environnement très masculin. Dans cette scène, Noura n’est entourée que d’hommes. Là encore, il fallait doser pour donner une part aux hommes et ne pas nous focaliser uniquement sur Noura. Nous sommes aussi avec l’amant qui a été spolié dans cette affaire, à cause de la corruption. Il le dit lui-même : “Je viens porter plainte et je me retrouve accusé”. […] Tout le monde se protège dans cette scène. Le mari protège sa femme. Il pourrait la dénoncer et faire encourir aux deux amants cinq années de prison. Il l’aime tellement qu’il ne la dénonce pas. » Mais Noura refuse également de le dénoncer. Cela apporte des nuances et l’irrationnel dans la construction des personnages.

Noura rêve est très certainement un film critique et politique, d’où cette réponse de Hinde Boujemaa : « Mon cinéma est toujours un peu politique et si l’on peut faire quelque chose grâce à un film, alors on s’en sert. Ce qui me rapproche de mes acteurs, ce sont avant tout nos caractères passionnés. […] Je pense que nous savions très bien où nous voulions aller. Lotfi Abdelli [Jamel] est effectivement engagé politiquement. Il critique beaucoup le système. La cause politique est sa priorité et il est courageux dans ses prises de position.[…] Avant d’être féministe, je suis avant tout une humaniste. Je refuse toutes les inégalités, qu’elles concernent les hommes ou les femmes. C’est l’inégalité par principe qui est révoltante. »

Tourné dans un quartier populaire de Tunis, le film évoque à la fois la pression sociale, les droits des femmes, le trouble et la résistance d’une femme confrontée à des lois absurdes… Un film universel.
Noura rêve est sur les écrans depuis le 13 novembre.


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