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Christiane Passevant
Au bout du monde de Kiyoshi Kurosawa (23 octobre 2019)
Article mis en ligne le 3 novembre 2019

par C.P.
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Au bout du monde
Film de Kiyoshi Kurosawa (23 octobre 2019)

Au bout du monde, l’Ouzbékistan où une équipe japonaise vient tourner un reportage pour la télévision. C’est à l’origine du projet une coproduction entre le Japon et l’Ouzbékistan proposé à Kiyoshi Kurosawa, avec la liberté de choix du sujet. Cette fois, il prend une toute autre direction que celle du genre où l’horreur et le suspens dominent. Au centre de l’histoire : le voyage et une jeune femme à la recherche d’elle-même, à la rencontre d’une autre culture, d’un autre pays.

Au bout du monde est un film multiple que l’on peut voir à plusieurs niveaux. Dès le début ce qui frappe, c’est la place des femmes dans la société japonaise et, en l’occurrence, au sein de l’équipe de tournage pour la télévision, exclusivement masculine, hormis la présentatrice, Yoko, qui semble avoir complètement intégré la suprématie patriarcale. Aux ordres du réalisateur et du cadreur, elle se prête à toutes les demandes, sans protester, et joue son rôle de reporter télé dans toute sa platitude faussement enjouée. Sous le vernis de la convenance se devine le rêve de la jeune femme, ou plutôt apparaît sa frustration sans qu’elle l’exprime vis-à-vis des autres. Elle soigne les apparences, même lorsque qu’elle échange des messages avec son copain travaillant comme pompier à Tokyo.

Le film commence avec le tournage, au bord d’un lac artificiel, où un poisson étrange aurait été pêché, mais réalité ou mythe, du poisson on ne verra rien, le pêcheur prétextant que la présence de Yoko l’empêche de mettre son bateau à l’eau. Tournage loupé. Même péripétie pour la dégustation du plat traditionnel ouzbèque dont le riz n’est pas cuit. On s’attend à tout moment qu’un événement hostile survienne, impression favorisée par la méfiance de la jeune femme en terre étrangère, surtout lorsqu’elle décide de découvrir seule les villes traversées, Samarkand, puis Tachkent. Elle est à la fois attirée par la découverte de l’inconnu, et craintive, ne comprenant pas la langue ni les coutumes du pays. Et chaque fois, les escapades prennent un caractère anxiogène, dangereux, que ce soit dans la traversée de tunnels obscurs, dans un marché, la rencontre de groupes d’hommes, l’intervention de la police, ou bien encore lorsqu’elle s’égare et se retrouve dans une impasse. Cela produit une tension diffuse et omniprésente, Yoko passe d’ailleurs son temps à courir comme si elle tentait d’échapper à une menace qu’elle ignore. À plusieurs reprises, on lui fait remarquer que les coutumes du pays sont différentes de celles du sien, et l’interprète du tournage, Temur, insiste sur le fait qu’« il est impossible de se connaître si l’on ne parle pas. »

De l’Ouzbékistan traditionnel, on ne voit que la place des médersas de Samarkand, et encore fugitivement en passant depuis le bus de l’équipe après un tournage, de la ville moderne de Tachkent, on aperçoit surtout les grands hôtels et les supermarchés. Mais lors de ses balades improvisées, Yoko va découvrir des ruelles où elle rencontre un bouc magnifique, dans une partie ancienne de la ville, dont elle proposera la libération pour un sujet à tourner, le réalisateur étant à court d’idée pour étoffer le reportage. Kurosawa a du s’amuser à faire le portrait de ce réalisateur TV imbus de lui-même, qui prétend avec condescendance tout savoir du public japonais.

Le personnage de Yoko est très complexe, tout en contradictions, entre sa détermination à réussir, se conformer à ce qu’on attend d’elle, son désir étouffé d’indépendance, sa curiosité en même temps que sa méfiance craintive. Peu à peu cependant, elle gagne en autonomie et parle de ses doutes, au cadreur par exemple : va-t-elle continuer ce métier ou bien choisir une autre direction ? Chanter faisant partie de son rêve. L’Hymne à l’amour interprété par Atzuko Maeda, qui incarne Yoko, est sublime en japonais. Le voyage de Yoko est aussi une aventure intérieure et une façon de sortir des habitudes pour adopter une autre perspective. Une évolution qui s’accomplit au bout du monde…

Au bout du monde de Kiyoshi Kurosawa est sur les écrans depuis le 23 octobre.




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