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Christiane Passevant
Le Mariage de Verida de Michela Occhipinti et Les Hirondelles de Kaboul de Zabou Breitman et Éléa Gobbé-Mévellec
4 septembre 2019
Article mis en ligne le 10 septembre 2019

par C.P.
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Deux films sortis le 4 septembre : Le Mariage de Verida de Michela Occhipinti et Les Hirondelles de Kaboul de Zabou Breitman et Éléa Gobbé-Mévellec.

Deux films qui illustrent l’enfermement des femmes dans les conventions sociales que toutes deux elles rejettent.


Le Mariage de Verida est l’histoire de l’émancipation progressive d’une jeune Mauritanienne face à des codes imposés de beauté et qui ramènent immanquablement à l’idée de la femme en tant que marchandise, d’objet. Verida partage sa vie entre son travail d’esthéticienne dans un salon de beauté, ses parents, et ses amies avec lesquelles elle sort, s’amuse et discute des revues qu’elles regardent ensemble. Or, un jour sa mère lui annonce qu’elle lui a trouvé un mari et qu’elle est censée correspondre aux critères de beauté en cours, c’est-à-dire prendre du poids. Commence alors la cérémonie du gavage quotidien afin de plaire au futur mari qu’elle ne connaît pas.

La réalisatrice pose avec ce film une question fondamentale, liée au patriarcat : « Comment les modèles sociaux, qui sont souvent imposés par les désirs masculins peuvent-ils à ce point influencer la condition des femmes dans le monde ? » En effet, et cela renvoie évidemment aux « images de beauté imposées, inaccessibles et subjectives, au point d’avoir recours à la chirurgie esthétique, de grossir des parties de leur corps ou, au contraire, de se rendre très minces. C’est ainsi qu’est née l’idée d’un film sur les diktats de la beauté féminine dans notre société occidentale. »

C’est en lisant un article sur le gavage des femmes en Mauritanie que Michela Occhipinti comprend que ce phénomène est le miroir contraire des exigences occidentales concernant les codes de beauté féminine. Verida doit grossir pour satisfaire au standard de beauté, peu importe si cela met sa santé en péril. En fait, le Mariage de Verida « reflète la relation très complexe qu’ont toutes les femmes avec leur corps ».

Basé sur de nombreux témoignages de femmes, le film révèle la « société très stratifiée et difficile à appréhender qu’est la Mauritanie ». Une démarche intéressante qui met en lumière « la complexité de sujets peu connus tels que le gavage (par la nourriture, le gavage chimique ou les fermes de gavage), le blanchiment de la peau et les divorces multiples. » Ce n’est pourtant pas une pratique tribale, mais sociale. Ce que souligne la réalisatrice en mettant en scène une jeune Mauritanienne vivant en milieu urbain, qui travaille, lit des magazines et discute avec ses amies comme n’importe quelle autre jeune fille dans le monde. Et comme n’importe quelle autre femme, elle est obligée de se conformer aux canons esthétiques imposés. « La cérémonie du gavage est encore largement répandue dans le désert. 40 % des filles, voire plus, subissent cela de nos jours. C’est une tradition, on leur dit dès le plus jeune âge qu’elles vont devoir s’y soumettre.
 En Occident aussi, tout le monde te parle de ton physique quand tu es une femme. Qui décide de ces standards ? La mode ? Les hommes ? Je ne saurais dire, je ne comprends toujours pas. Nous pensons être libres, mais nous ne le sommes jamais vraiment. »

Le Mariage de Verida de Michela Occhipinti est à la fois un magnifique film de fiction et une analyse documentaire d’une société patriarcale régie par des coutumes, certes qui peuvent paraître absurdes et dangereuses, mais renvoie en même temps aux coutumes occidentales qui ne sont pas moins contraignantes.


Les Hirondelles de Kaboul de Zabou Breitman et Éléa Gobbé-Mévellec

Adapté du roman de Yasmina Khadra, les Hirondelles de Kaboul, est un film d’animation qui se situe en 1998, dans la ville de Kaboul en ruines et sous la domination des talibans. Les femmes sont confinées dans les maisons, la violence est partout de même que la misère. Un jeune couple, Mohsen et Zuneira, s’aiment et refusent d’obéir aux règles, mais il n’est pas simple de faire semblant et d’échapper à la prison, aux brutalités, à la mort. Faut-il partir ou rester ? Si l’on reste, doit-on se comporter comme les talibans, lapider une femme par exemple ? Or, « sans raison, sans explication psychologique, Mohsen participe à la lapidation. Il ramasse un caillou et le lance. D’un geste, c’est la fin de son monde et c’est la fin de l’humanité. »

L’intérêt du film et ce qui lui confère une originalité certaine, c’est le procédé adopté par Zabou Breitman, complètement différent du processus habituel d’animation : « Je travaille énormément d’après documentaires, sur la proximité de jeu des acteurs, leur rythme, alors je me suis dit faisons le à ma manière là aussi. En tant qu’actrice j’ai fait des voix de films d’animation, et je trouvais la façon de faire très plaquée, très “propre”. Alors pourquoi ne pas avoir les acteurs d’abord. Les animateurs devront écouter, regarder, s’inspirer. On va enregistrer les voix définitives dans un grand studio, les acteurs seront en costumes, avec des accessoires. Des acteurs dont je connais le talent. Ils joueront en connaissant leur texte comme au cinéma, pas en le lisant. Ils se battront, ils mangeront des pistaches, boiront, ils s’enlaceront pour les scènes d’amour. Ils seront dans le temps juste de l’émotion, dans le rythme intime de la pensée. Les mouvements ne seront pas ceux, souvent expressionnistes, de l’animation habituelle. Car on va filmer les acteurs pendant l’enregistrement des voix. Les animateurs doivent reproduire leurs gestes, leur façon, leur rythme. J’ai demandé aux acteurs de tousser s’ils voulaient, d’hésiter s’ils voulaient. De ne pas craindre les balbutiements, et même les petites improvisations. Et c’est ça précisément que les animateurs ont dû animer : les doutes, les à-peu-près, la fragilité, les raclements de gorge, les hésitations, et même, le plus difficile, le presque immobile. Ils ont animé les défauts. Je voulais travailler “à l’envers” c’est à dire à l’endroit pour moi : l’émotion en premier. »

L’émotion en premier, certes par la beauté des voix et leur naturel, mais aussi par la grâce aquarelles qui retranscrivent une période terrible de l’histoire afghane, tout en la rendant proche d’un public occidental. Et c’est là aussi le tour de force des deux cinéastes.

L’autre point essentiel, l’héroïne, la rebelle, Zunaira, est professeure de dessin et continue de dessiner. « Je trouvais ça beau que l’héroïne d’un film d’animation se dessine elle-même. Sachant que la représentation de l’être humain est interdite chez les talibans, en faire un dessin animé, c’était le comble. » Zunaira se dessine sur le mur, de plus nue, quel symbole de résistance ! Les hirondelles s’envolent à Kaboul…

Le Mariage de Verida de Michela Occhipinti et Les Hirondelles de Kaboul de Zabou Breitman et Éléa Gobbé-Mévellec sont à voir depuis le 4 septembre.


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