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Christiane Passevant
Dirty God, un film de Sacha Polak (19 juin 2019)
Article mis en ligne le 5 juillet 2019

par C.P.
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« Si ton joli visage n’est pas pour moi, il n’est pour personne ». En Grande-Bretagne, c’est ce qui motive un phénomène d’ampleur, l’attaque à l’acide de jeunes femmes par leur ex-petit ami. Si l’on constate que l’apparence est de plus en plus primordiale dans un monde régi par les selfies, les vidéos postées sur YouTube, le règne de l’image, de la représentation est prégnante. Or, il n’y a pas une semaine « sans qu’une attaque de ce genre soit signalée dans la capitale britannique. [Les statistiques révèlent que] le nombre d’attaques à l’acide a augmenté de 74 % en un an. En 2016, 454 ont été enregistrées, contre 261 en 2015. Depuis 2010, ce sont plus de 1 800 agressions qui ont été perpétrées à Londres avec un liquide corrosif. Ces chiffres font du Royaume-Uni le pays « où le nombre d’attaques à l’acide par individu est le plus élevé ».

D’autres pays sont touchés par ce type de violence : la Colombie, l’Inde, le Pakistan et le Bangladesh. Une violence qui touche en majorité des femmes dans des sociétés très patriarcales, « pour des raisons liées à un dépit amoureux, un rejet d’avances sexuelles ou le refus d’une proposition de mariage ». Marquer ainsi le visage des femmes est symbolique, c’est « une attaque contre leur beauté, leur féminité, le but n’est pas de tuer mais de les défigurer, de les stigmatiser socialement ». Le cas de Katie Piper, aspergée d’acide sulfurique par un ex-petit ami en 2008 est emblématique. « Après de multiples opérations, la jeune femme a témoigné à visage découvert à la télé et multiplié les actions pour accélérer la prise de conscience de l’opinion publique. »

Le nombre croissant d’agressions à l’acide est inquiétant, car depuis quelque temps, c’est une arme utilisée dans les affrontements entre gangs, donc concernant également des victimes masculines. Il faut souligner que ce type de produit est en vente libre dans n’importe quel super marché, qu’il n’est pas cher, et qu’en termes de poursuites pénales, « une attaque au couteau est qualifiée de tentative de meurtre, entraînant une peine plus lourde, alors qu’une agression à l’acide sera considérée comme des coups et blessures et punie d’une peine plus légère ». Les agressions sont, en général, « perpétrées par des Britanniques d’origine européenne », et selon les enquêtes, « les trois quarts des cas ne font pas l’objet d’une plainte ». On peut l’expliquer par le fait que « dans la culture du gang, une blessure au couteau est un badge d’honneur. Une blessure à l’acide reste honteuse. »

Après s’être largement documenté sur le phénomène, la réalisatrice Sacha Polak a écrit et mis en scène l’histoire d’une jeune femme ayant vécu ce type de drame. Cela donne un film bouleversant, Dirty God.

Jade sort d’une énième opération esthétique pour reconstituer une partie de son visage et lorsque sa mère la raccompagne dans leur appartement, sa petite fille a un réflexe de rejet. Ce visage à moitié brûlé et sa fille de deux ans, c’est ce qui reste à Jade de sa relation avec son ex-compagnon. Pour se venger de leur rupture, celui-ci l’a défiguré à l’acide. À présent, la jeune femme doit affronter le regard des autres, des gens qu’elle croise, de ses ami.es aussi… Et dans un premier temps, elle se rebelle.

Jade est issue d’un milieu modeste et il lui faut retrouver du boulot, sans avoir de réelle formation, ce n’est guère aisé. D’autant que jouer sur la débrouille et la séduction ne fonctionne pas et faire de nouvelles connaissances est difficile. Dans sa situation, reconstruire sa vie est une véritable gageure. Jade a l’impression d’être l’objet de moqueries ou de pitié, et la crainte d’être blessée la met sur la défensive, ce qui ne facilite pas ses rapports avec son entourage. Une telle représentation de soi n’est pas facile à assumer et reprendre le cours normal de sa vie ne l’est pas non plus.

S’accepter est la clé, mais pour cela Jade va devoir faire face à de nouvelles épreuves, notamment les promesses illusoires de cliniques miracles qui, contre des sommes importantes, prétendent accomplir l’impossible. Jade se bat aussi contre elle-même, contre sa naïveté, son manque d’expérience, contre l’injustice et l’égoïsme des autres.

Dirty God de Sacha Polack est littéralement porté par la comédienne Vicky Knight, non professionnelle certes, mais investie à fond dans le rôle de Jade. Ayant été victime, à huit ans, d’un incendie criminel, la jeune femme en porte les stigmates sur son corps et son visage. Vicky a donc vécu très jeune ce que ressent le personnage principal du film, Jade, « cela a fait ressortir beaucoup de souvenirs et d’émotions douloureuses [confie-t-elle], mais tout ça a nourri mon personnage ». Entourée de comédiens et comédiennes, tous et toutes impressionnant.es, Vicky-Jade est éblouissante de sincérité et d’émotion.
Un film à voir absolument, et à entendre car la musique est formidable.

Dirty God de Sacha Polak est sur les écrans le 19 juin.


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