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Christiane Passevant
Rojo de Benjamin Naishtat (3 juillet 2019)
Article mis en ligne le 7 juillet 2019

par C.P.
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Argentine 1975, avant la dictature militaire dont le film distille les signes avant-coureurs. Rarement un film a retranscrit à ce point l’ambiance d’une immédiate avant dictature. Claudio, avocat connu, bourgeois notable de sa ville, mène une vie de compromissions sans s’autoriser à remarquer les pratiques déjà en place du régime. Dans un restaurant, au cours d’un dîner avec sa compagne, il est agressé verbalement par un inconnu qui revient à la charge lorsque le couple quitte l’établissement. Très menaçant, il se rue sur Claudio qui le tue accidentellement. En voulant étouffer l’affaire et faire disparaître le corps, Claudio s’enfonce alors dans une paranoïa permanente qui ne lui permet plus d’ignorer le contexte social du pays.

Rojo, explique Benjamin Naishtat, est « un projet que j’avais en tête depuis longtemps, auquel ma fascination des années 1970 n’est d’ailleurs pas étrangère. Toute personne née dans les années 1980 porte le poids de ce fardeau symbolique. De plus, dans mon cas, s’ajoute une histoire familiale de persécution et d’exil encore très présente. » Le réalisateur choisit ici le genre du polar politique pour dresser le portrait d’une situation sociale particulière et décrire l’opportunisme de certaines personnes. Il y a toujours ceux et celles à qui profite le crime dans ce type de situation. En l’occurrence, « fermer les yeux est le premier des crimes. »

Dans le film de Naishtat, analyser les mécanismes d’une société dominée par le silence complice au moment de la dictature des années 1970, passe par non seulement par l’interprétation remarquable des comédiens et comédiennes, notamment celle de Dario Grandinetti, mais également par le traitement de l’image et son étalonnage.

Cependant souligne le réalisateur : « Aujourd’hui, il est évident en Argentine que l’Histoire est vivante et prégnante dans le quotidien des gens. Il est donc important de toujours s’y intéresser, mais aussi d’en parler, c’est ce que le film tente de faire : parler de l’apathie et de la passivité des gens lorsque des choses graves arrivent et qu’ils préfèrent regarder ailleurs. Ici comme dans d’autres parties du monde, les populations semblent comme lobotomisées, sans la moindre réaction à ce qu’il se passe autour d’elles. » Les personnages vertueux sont néanmoins moins intéressants, ajoute Naishtat, par exemple, le caractère principal n’est pas celui du méchant habituel, non, Claudio est un homme ordinaire, qui tente d’échapper à ses responsabilités, de sauver les apparences, de ne prendre aucun risque tout en saisissant toute opportunité de faire du profit. Dans ce cas, il est certain que la moralité de circonstance permet de dissimuler sa collaboration et opportunisme.

L’évolution du personnage est toute en nuances, « au début, il hésite, se sent coupable mais à la fin, il accepte de vivre avec ce secret. En parallèle, il voit que l’Argentine se prépare pour une dictature militaire, qu’un génocide s’en suivra très probablement, et il l’accepte avec un cynisme total. À de nombreuses occasions, il a la possibilité de choisir entre faire les choses convenablement ou agir de façon à préserver son intérêt personnel, il choisit toujours la seconde option. » Au cours du récit intervient un personnage-clé, celui de l’enquêteur investi d’une « mission divine » contre les subversifs. Ce rôle quasi messianique traduit parfaitement l’idéologie de la dictature. Il représente « un certain fanatisme d’extrême droite qui, à l’époque, a été présenté comme bouclier contre “la menace rouge” antipatriotique et athée. »

Toutefois, le film de Benjamin Naishtat, Rojo, n’est pas à proprement parlé une reconstitution des années 1970. Certes il en en restitue l’ambiance, mais n’est pas enfermé dans une époque définie comme exceptionnelle. Ce serait gommer le caractère universel du film et l’avertissement qu’il développe. Rojo de Benjamin Naishtat se passe en Argentine, mais pourrait tout autant avoir lieu dans un autre pays.

Après Histoire du mal, en 2011, et Histoire de la peur, en 2014, Benjamin Naishtat traite cette fois de l’histoire d’une complicité ordinaire.

Sortie nationale du film de Benjamin Naishtat, Rojo, le 3 juillet.


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