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Christiane Passevant
So Long, My Son, film de Wang Xiaoshuai (3 juillet 2019)
Article mis en ligne le 5 juillet 2019

par C.P.
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À travers l’histoire d’une famille et de leurs ami.es, So Long, My Son de Wang Xiaoshuai décrit, depuis les années 1980 jusqu’à aujourd’hui, les évolutions de la société chinoise. C’est un portrait tout au long de quatre décennies de véritables bouleversements concernant la vie individuelle d’un couple et de leurs ami.es et la vie sociale en général. En effet, comme le souligne le réalisateur, « les deux générations antérieures à celle montrée dans le film ont vécu dans une économie planifiée, dans un système fonctionnant avec une seule idéologie, un seul mode vie auquel elles se pliaient et qui était caractérisé par le fait de ne pas mettre en avant l’individu par rapport au collectif. » Et la politique de l’enfant unique, imposée entre 1979 et 2015, en est une parfaite illustration.

So Long, My Son dresse un réquisitoire de cette politique pour limiter le risque de surpopulation, théoriquement certes, mais sans anticiper les conséquences sur les rapports humains et la vie intime des personnes, ni d’ailleurs faire un bilan de cette politique depuis la fin de son application. Le film est profondément politique, car il porte une réflexion critique sur le système d’ingérence de l’État dans la sphère intime.

Au début des années 1980, Liyun et Yaojun forment un couple heureux avec leur fils unique. Tous deux ont des postes de cadres dans une usine et habitent une cité ouvrière, entouré.es par leurs ami.es et collègues. On sent cependant la répression culturelle de l’État omniprésente sur le quotidien, ne serait-ce que par l’interdiction de la « danse dans le noir » ou de procurer des cassettes de musiques occidentales.

En 1986, alors que la politique de l’enfant unique prévoit des amendes ou même la perte de son emploi en cas de transgression, Liyun est à nouveau enceinte et le couple ne sait trop comment réagir. Liyun, poussée par sa directrice et sa voisine, subit un avortement qui se passe mal. Elle ne pourra plus jamais avoir d’enfant. En compensation, elle reçoit la médaille de « l’ouvrière modèle », un exemple dans l’usine, le couple est applaudi et la directrice lui souffle à l’oreille, « ne fais pas cette tête, il y a aussi une prime », mais Liyun se rebelle quand même et dit « j’en ai marre et je n’ai rien demandé ».

Tant qu’il y a du travail, les gens acceptent en majorité l’ingérence de l’État dans leur intimité, mais lorsque le directeur leur annonce des suppressions d’emplois avec le discours classique du manque de rentabilité de l’usine, les employé.es se révoltent, le traitent d’incapable et lui lancent « commence par te virer toi-même ! » La langue de bois ne réussit pas à calmer les employé.es. C’est alors qu’un évènement tragique va bouleverser la vie du couple et de son entourage. Leur fils unique se noie accidentellement en jouant près d’un barrage avec le fils de la directrice. Les parents sont anéantis et, finalement, se décident à quitter la ville pour s’installer dans le Sud où ils vont tenter de se reconstruire émotionnellement et professionnellement ; Yaojun monte un petit atelier de réparations mécaniques. C’est une rupture brutale, une coupure pour tout le monde, les liens amicaux sont brisés, la culpabilisation de la directrice, qui a obligé Liyun à avorter, la poursuit et aura des conséquences imprévisibles. La perte d’un enfant, la fin de la classe ouvrière d’antan… Le destin intime de cette famille se mêle ainsi étroitement à l’évolution de la Chine contemporaine.

Le temps passe… La singularité narrative du film, le montage, les séquences croisées en adoptant des axes différents, les flashbacks et les ellipses temporelles, accentuent le propos et l’intérêt du film. Avec la déstructuration et le choix d’un récit non linéaire, le réalisateur insiste sur l’importance de faire entrer le public dans la vie des personnages : « ma structure en puzzle fait passer le spectateur par des zones de flou, d’incertitude, mais ces incertitudes sont levées ensuite et n’empêchent pas de ressentir les émotions au présent de chaque séquences : c’est-à-dire les souffrances des personnages, les difficultés et les vicissitudes de l’existence. »

So Long, My Son est une longue fresque historique, sociale et politique qui s’interroge sur le libre arbitre des individus, l’allégeance et la soumission aux règles de l’État, dans la société chinoise certes, mais cela va bien au delà : ce questionnement est universel.

So Long, My Son de Wang Xiaoshuai est en salles le 3 juillet.

Trois films, So Long, My Son de Wang Xiaoshuai (3h 05/ sortie : 3 juillet), Une œuvre sans auteur de Florian Henckel von Donnersmarck (présenté en deux parties, durée totale 3h 10/ sortie : 17 juillet) et Halte de Lav Diaz (4h 39/ sortie : 21 juillet) sont présentés cet été dans une durée longue, hors normes courantes. Il n’en demeure pas moins que cette durée longue commune aux trois films est essentielle pour comprendre les sujets graves abordés, notamment l’acceptation de l’ingérence de l‘État dans l’intimité, l’eugénisme nazi, la création sous influence et le fascisme… Trois films, trois chef-d’œuvres à découvrir cet été.


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