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Christiane Passevant
Buñuel. Après l’âge d’or de Salvador Simo (19 juin 2019)
Article mis en ligne le 1er juillet 2019

par C.P.
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Buñuel dans le labyrinthe des tortues — titre du roman graphique original de Fermin Solis — , l’histoire vraie du tournage de Terre sans pain, pour lequel le titre finalement retenu en français est Buñuel. Après l’âge d’or. Mais on ne sait quel titre choisir, car à vrai dire, chacun est en écho au film d’animation de Salvador Simo.

L’histoire débute en 1930 avec le scandale déclenché par la projection de l’Âge d’or à Paris, un film authentiquement surréaliste, en accord avec le côté provocateur et subversif du mouvement. Financé en partie par sa mère et co-écrit par Salvador Dali, l’Âge d’or, après un échec commercial retentissant et son interdiction, laisse Luis Buñuel complètement déprimé, sur la défensive et sans un sou. L’Âge d’or, satire dérangeante pour le moins, dont les cibles principales sont l’État et l’Église, restera censuré en France jusqu’en 1980.

En 1932, son ami, Ramon Acin, sculpteur, peintre et journaliste anarchiste, gagne à la loterie et décide de produire le projet de Buñuel : filmer un documentaire dans l’une des régions les plus isolées et les plus pauvres, Las Hurdes, située dans les montagnes de l’Estremadure. L’équipe de tournage arrive sur place, Ramon Acin, Eli Lotar, cinéaste et photographe français proche du mouvement surréaliste, Pierre Unik, coscénariste qui a assisté Buñuel sur le tournage de l’Âge d’or. Ce dernier est très ému par la misère de la population.
Une étude de Maurice Legendre, publiée en 1927 sur Las Hurdes, est une source d’inspiration pour le script de Buñuel, le constat était très dur : « isolement et communication pauvre, rudes contrastes climatiques, malnutrition étendue, omniprésence de la mort et particulièrement de la mortalité infantile, résistance aux réformes médicales et légales, mauvaises installations sanitaires, […] conservatisme ancré dans le fatalisme ».

Si l’idée de l’équipe était de filmer une réalité parfois insupportable, afin d’impulser un changement de la situation misérable de la population, on peut toutefois se demander si, avant tout, cela devait permettre à Buñuel de réaliser un film très fort et à hauteur de son talent.
Ce film d’animation, qui mêle des plans du tournage réel aux images animées, sans passer sous silence certaines péripéties du tournage, amène à la question : quelle est la fonction du film documentaire ? Et concernant le film de Buñuel, Terre sans pain, faut-il le qualifier de film documentaire ou de docu-fiction ? En effet, les séquences sont mises en scène avec soin pour obtenir des images fortes, par la suite on dira des images choc. Notamment les images les plus crues et dures : la petite fille allongée dans la rue, souffrant sans doute de malaria et attendant la mort, abandonnée sur place après le tournage du plan, les chèvres jetées de la falaise parce qu’elles ne tombaient pas d’elles-mêmes des pentes escarpées, le coq décapité en gros plan, ou encore, et peut-être l’image la plus insoutenable, celle de l’âne attaqué par les abeilles dont on a sciemment bousculé les ruches qu’il transportait pour filmer la très lente agonie de la bête.
C’est d’ailleurs un point très intéressant du film d’animation de Salvador Simo, il ne cède en rien à l’adulation du grand cinéaste qu’est Buñuel. Il montre l’ambiguïté de sa relation avec Dali, comme les désaccords au sein de l’équipe de tournage et les décalages de communication entre lui, sa vision personnelle du film, et la population du village. Il fait figure de privilégié, ce qu’il est, de par son milieu familial.

La question du rôle du film documentaire revient donc, prégnante, tout au long du film, lorsque que l’on voit le réalisateur mettre en scène la vie et la mort, de même que ne pas s’arrêter à une quelconque considération de l’autre pour forcer le réalisme d’un plan… L’apport des images originales du film de Buñuel en binôme avec les images animées — classiqiues dans le dessin — offre une perspective différente pour la redécouverte d’un film mythique et en renforce la portée. Quant à la musique originale de Arturo Cardelus, elle fait corps avec les images.

Tourné en 1932, après le Chien andalou et l’Âge d’or, Terre sans pain revu par Salvador Simo permet également un regard sur une période de la filmographie de Luis Buñuel, de même que sur l’histoire de l’époque… Le film est interdit en 1933 par la Seconde République espagnole et ne sera vu en Espagne qu’après la mort de Franco. Le 6 août 1936, le producteur du film et ami de Buñuel, Ramon Acin, également enseignant, sculpteur, peintre, journaliste et militant anarchiste, est fusillé à Huesca par les franquistes avec sa compagne Conchita Monras.

Présenté en ouverture du 12e Festival Différent de l’autre cinéma espagnol, Buñuel. Après l’âge d’or de Salvador Simo est sur les écrans depuis le 19 juin.


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