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Christiane Passevant
Her Job de Nikos Labôt (1er mai 2019)
Article mis en ligne le 13 mai 2019

par C.P.
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Her Job
Film de Nikos Labot (1er mai 2019)

Her Job ou l’histoire d’une femme simple, invisible, comme il en existe des milliers dans nos sociétés patriarcales. Inspiré du récit véridique d’une femme illettrée et sans qualification professionnelle, le film suit son évolution lorsqu’elle doit, pour la première fois, chercher du travail pour aider sa famille. Athènes aujourd’hui. Panayiota est femme au foyer, elle a épousé son mari très jeune et est passée de la domination paternelle à celle de son mari.

Mais crise oblige, Panayiota, se retrouve pour la première fois de sa vie, sur le marché du travail et passe ainsi de la dépendance maritale à celle d’un petit chef. Celui-ci, responsable d’une entreprise de nettoyage, dirige son équipe de femmes avec la logique du système, autrement dit « je prends, je m’en sers et je jette ». Panayiota, docile, s’efforce d’être une « employée modèle », mais découvre peu à peu, malgré l’aliénation, et grâce à la solidarité entre les femmes du service, une forme d’émancipation. Bon, il n’est pas encore question de révolution, ses premiers pas consistent à avoir une carte de crédit personnelle, de faire des cadeaux à ses enfants, d’apprendre à conduire et de sortir avec ses amies.

Mais c’est déjà prendre goût à l’autonomie, ce qui bouscule un peu le mari au foyer qui voit dans cette inversion des rôles, son statut lui échapper. « La famille de Panayiota est un parfait stéréotype de la famille grecque. Kostas, son mari, ne supporte pas d’être sans emploi alors que sa femme en a décroché un. Il sait que toute la famille a besoin de cet argent, et que sa femme travaille pour subvenir à leurs besoins. Je voulais [explique le réalisateur] être juste vis-à-vis de ce personnage. Ce n’est pas qu’un macho, c’est un type fragile et préoccupé. C’est aussi une victime. »

Comment transcrire l’évolution de Panayiota au cinéma, dans un temps relativement court, alors qu’il s’agit à long terme d’un profond bouleversement ? Tout est dans le travail de Nikos Labôt avec sa comédienne, Marisha Triantafyllidou, dans la manière de s’exprimer, la gestuelle hésitante et petit à petit plus assurée, les gros plans guettant les nuances du caractère de la jeune femme dans le décor social de la crise, de ses conséquences. Le nouveau centre commercial est, de ce point de vue, caractéristique et obscène dans le contexte social de la Grèce, entre luxe et femmes invisibles qui en sont les domestiques. Ce décor très dépouillé, froid, technique et très graphique en accentue l’inhumanité : « Le monde s’écroule et les magasins poussent comme des champignons. »

Panayiota n’a pas de conscience politique, elle n’analyse pas ce qui se passe, elle subit, pourtant, lorsque qu’elle est remerciée avec condescendance, elle se révolte pour la première fois, mais le « responsable », surpris par sa réaction, a le dernier mot : « votre contrat prend fin. Vous avez signé ». Le film nous apprend beaucoup sur les conditions de travail dans les entreprises de nettoyage, notamment sur les contrats pour décharger l’employeur et profiter de la naïveté du personnel, traité comme une variable d’ajustement. « Le travail au sein des entreprises d’entretien gérées par des compagnies privées est terrible. Pendant la crise, c’est allé en empirant [ajoute Nikos Labot]. J’ai rencontré plusieurs travailleurs dans ce milieu, à qui j’ai fait lire le scénario. Ces histoires d’exploitation sont connues de tous, on peut les lire dans les journaux. Certains essaient de se battre, à l’image des deux syndicalistes avec lesquelles travaille Panayiota. Beaucoup restent silencieux face à la menace bien réelle de se faire virer s’ils bougent une oreille. Et comment nourrir sa famille si plus de salaire ? »

La réussite du film tient au personnage de Panayiota, étonnamment cerné par Nikos Labôt au point que l’on pourrait penser que l’auteur est une femme, et magnifiquement transcrit par le travail de comédienne de Marisha Triantafyllidou. On pense aussi au film de Lila Aviles, La Camarista, sorti en avril, qui mettait en scène une femme de chambre dans un palace mexicain.

Her Job de Nikos Labôt, que l’on peut voir depuis le 1er mai , est un film très puissant sur ces femmes invisibles. En même temps, le personnage de Panayiota et son évolution portent en soi un espoir. Her Job confirme le renouveau du cinéma grec au plan international. Il faut espérer que la distribution en France suivra et permettra de confirmer cette impression…


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