DIVERGENCES 2
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Christiane Passevant
Albert Camus, journaliste Reporter à Alger, éditorialiste à Paris. Maria Santos-Sainz
(éditions Apogée)
Article mis en ligne le 8 mai 2019

par C.P.
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Dans le contexte social et politique actuel, le livre de Maria Santos-Sainz, Albert Camus, journaliste. Reporter à Alger, éditorialiste à Paris, paru aux éditions Apogée, est d’autant plus important qu’il rappelle ce qu’est le métier de journaliste et en particulier l’engagement nécessaire à celui-ci.
Le livre propose un choix d’articles et de reportages réalisés par Albert Camus, et c’est en effet une manière de revenir sur le rôle de journaliste qui, selon Camus, consiste « à apporter des idées et des réflexions approfondies qui permettent le débat démocratique. » Or, il semble bien loin le temps de la réflexion, et encore plus celui de l’autocritique journalistique lorsque nous sommes confronté.es ces temps-ci à un flot continu d’informations, faisant assaut de mensonges et de propagande distillée par le pouvoir, sans, bien entendu, vérifier la véracité des faits, ni être sur le terrain. Ce qui prime, c’est vendre de l’image sensationnelle et faire trembler le public en agitant le chaos comme l’unique alternative à la répression, de cette façon, les « états d’urgence » et autres « lois anti-casseurs » peuvent être votées sans débats ni analyses.

« À vouloir reprendre les clichés et les phrases patriotiques d’une époque où l’on est arrivé à irriter les Français avec le mot même de patrie, on n’apporte rien à la définition cherchée. Mais on lui retire beaucoup. […] L’information telle qu’elle est fournie aux journaux, et telle que ceux-ci l’utilisent, ne peut se passer d’un commentaire critique. C’est la formule à laquelle pourrait tendre la presse dans son ensemble. […] L’avantage serait de mettre en garde son sens critique au lieu de s’adresser à son esprit de facilité. La question est seulement de savoir si cette information critique est techniquement possible. Ma conviction sur ce point est positive. » (« Le journalisme critique », 8 septembre 1944. p. 217).

Camus met aussi en garde contre les périls qui guettent le journaliste d’hier et celui d’aujourd’hui : « À vouloir le mieux, on se voue à juger le pire et quelquefois aussi ce qui est seulement moins bien. Bref, on peut prendre l’attitude systématique du juge, de l’instituteur ou du professeur de morale. De ce métier à la prétention ou à la sottise, il n’y a qu’un pas. […] Les critiques qu’il est possible de faire s’adressent à toute la presse sans exception, et nous nous y comprenons. […] Nous somme bien placés pour savoir dans quelles conditions nos journaux ont été fabriqués. Mais la question n’est pas là. Elle est dans un certain ton qu’il était possible d’adopter dès le début et qui ne pas été ; C’est au contraire au moment où cette presse est en train de de faire, où elle va prendre son visage définitif qu’il importe qu’elle s’examine. Elle saura mieux ce qu’elle veut être et elle le deviendra. » (« Autocritique », Combat, 22 novembre 1944, p. 218)

On est surpris par la justesse des critiques et des préconisations de Camus, de leur actualité et on se surprend à rêver que ces textes soient proposés aux journalistes, dans les écoles de journalisme. Ce qui peut-être éviterait de préférer le débat à l’insulte, de même que de ne plus entendre, en guise d’excuse d’avoir fait l’écho d’une fausse information, qu’elle venait du ministère de l’Intérieur. « Nous reprenons, par esprit de facilité, des formules et des idées qui menacent la moralité même de la presse et du pays. Rien de tout cela n’est possible, ou alors il faut démissionner et désespérer de ce que nous avons à faire. » (« Critique de la nouvelle presse », Combat, 31 août 1944, p. 221)

La critique du journalisme d’alors est peut-être encore plus juste aujourd’hui concernant les réflexions nécessaires sur la déontologie des médias. Camus souligne que pour la couverture d’un événement, il faut aller sur le terrain et il évoque aussi les « dangers de la vitesse de l’information » : « La conception que la presse française se fait de l’information pourrait être meilleure, nous l’avons déjà dit. On veut informer vite au lieu d’informer bien. La vérité n’y gagne pas ». Quant aux rumeurs et aux fausses informations, Camus est là-dessus tout aussi clair : « Qu’on nous laisse plaider encore en faveur d’une information sérieuse. Nous n’avons que faire des dépêches probables ou des suppositions mystérieuses. »

Ces extraits, empruntés en grande partie au chapitre 5, intitulé « Réflexions sur le journalisme », du livre de Maria Santos-Sainz, Albert Camus, journaliste. Reporter à Alger, éditorialiste à Paris, soulignent à quel point les dérapages médiatiques sont aujourd’hui particulièrement graves et alarmants. En effet, le passage à la trappe des violences policières, le choix d’intégrer la volonté du gouvernement de jouer sur la peur afin que la population taise ses désaccords sont la démonstration d’une dérive flagrante vers un État policier. Dans son ouvrage, La Peste, il condamne une presse aux ordres et manipulatrice. « Camus place au premier plan l’honnêteté. Selon lui, “résister, ce n’est pas consentir au mensonge”. »

Albert Camus, journaliste. Reporter à Alger, éditorialiste à Paris de Maria Santos-Sainz souligne certes l’importance de l’œuvre journalistique d’Albert Camus, en rendant compte de son itinéraire et de ses écrits. Mais la synthèse réalisée dans cet ouvrage est d’autant plus intéressante qu’elle montre d’emblée le lien avec les médias et la presse d’aujourd’hui, on ne peut souvent que constater le choix de la news rapide au détriment de la réflexion, le manque de conscience, la déférence vis-à-vis du pouvoir et du marché… Il reste cependant encore des journalistes qui tentent de faire leur travail sans imaginer qu’ils et elles font partie d’une « élite » éclairée sans obligation de se remettre en question… Certain.es exercent encore un journalisme d’investigation plutôt que de se complaire dans une communication sensationnelle dont la vacuité est navrante.

Albert Camus, journaliste. Reporter à Alger, éditorialiste à Paris de Maria Santos-Sainz est à lire et c’est un ouvrage passionnant.




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