DIVERGENCES 2
Revue libertaire internationale en ligne
Descriptif du site
Christiane Passevant
Dieu existe, son nom est Petrunya de Teona Strugar Mitevska (1er mai 2019)
Article mis en ligne le 6 mai 2019

par C.P.
logo imprimer

Dieu existe, son nom est Petrunya
Film de Teona Strugar Mitevska (1er mai 2019)


Situé à Stip, en Macédoine, le film démarre sur l’image très graphique d’un sol bleu rayé de noir, sur l’un de ces traits se tient une jeune femme, Petrunya. Elle cherche du travail depuis un certain temps dans sa ville, mais voilà, elle est historienne et sans doute trop éduquée et pas assez « souple » pour encaisser la condescendance d’employeurs potentiels, ni rire aux allusions salaces faites à son sujet.

C’est le matin, Petrunya se prépare à contrecœur pour se rendre à un entretien d’embauche dans une entreprise de confection. Rien à voir avec son cursus, mais bon, il faut bosser et elle est au chômage depuis trop longtemps. Elle imagine par avance l’issue de l’entretien et, à sa mère, qui lui conseille de sourire et de faire profil bas pour se faire embaucher, elle lance en forme de bravade agacée : « je suis belle, mais grosse, c’est ça maman ? Je suis sortie de ton vagin. Je sais, la vie n’est pas un conte de fées. Et j’ai un diplôme en histoire. »
L’entretien confirme les craintes de Petrunya. L’homme, dans son bocal de verre au milieu de ses ouvrières, est frustre, grossier et lui dit en conclusion de leur rencontre, « tu n’as pas d’expérience et en plus tu es moche et je ne te baiserais même pas. » Fin de l’entretien. Petrunya, humiliée et ulcérée, rentre chez elle.

Sur le chemin du retour, elle croise une cérémonie — tradition, tradition ! — qui veut que chaque année pour l’Épiphanie, un prêtre orthodoxe lance une croix de bois dans la rivière où des centaines d’hommes plongent pour la récupérer, la croix étant supposée porter chance et prospérité pendant un an. Sans réfléchir, Petrunya plonge dans l’eau glacée et s’empare de la croix, au grand dam des autres concurrents, furieux, d’autant que le rituel est évidemment réservé aux hommes. Tout le monde a été témoin de la scène, impossible de nier que Petrunya a été la première à saisir la croix et elle n’a aucune envie de s’en dessaisir.

« Toutes les sociétés patriarcales sont conçues pour conforter la domination masculine [explique la réalisatrice], le statut et l’espace social des femmes y sont déterminés par les hommes, donc chaque fois qu’un film traite de près ou de loin du soi-disant “deuxième sexe”, il est nécessairement féministe. Tout film dont le personnage principal est une femme, ou qui traite son sujet sans se conformer aux rôles traditionnels est un film féministe. J’ai du mal à imaginer être une femme et ne pas être féministe. Le féminisme n’est pas une maladie, il ne faut pas en avoir peur. L’égalité, la justice et l’équité sont au cœur même de son idéologie. » Cependant, s’opposer à un diktat patriarcal et religieux n’est pas aisé, et Petrunya en fait rapidement l’expérience. La situation qu’habituellement elle subit, le manque d’autonomie, la raideur d’une société dominée par la religion et le machisme, et dans le cas présent, l’interdiction aux femmes de participer au lancer de croix, c’est le détail de trop qui renforce sa détermination et met un comble à sa révolte. Non, elle ne rendra pas la croix. Elle l’a gagnée, elle la garde et refuse de se conformer aux codes sociaux imposés aux femmes.

Tout le monde va jouer de sa pression, sa mère, le commissaire de police, le prêtre, vont passer du sermon à la menace. Petrunya a commis un acte blasphématoire et a violé les règles. Mais elle tient bon. Au commissariat, le prêtre reconnaît, « on ne peut pas t’obliger à rendre la croix », certes, mais la rendre calmerait les esprits lui dit-il pour l’amadouer. Car, aux portes du commissariat, les hommes frustrés commencent à manifester. Alertée, une équipe de la télévision locale débarque pour filmer l’événement. Le commissaire, après avoir insulté Petrunya, qui l’observe en silence, lui demande en dernier recours si elle est croyante : « Et vous, vous êtes gay ? » réplique-t-elle en ajoutant, « je ne suis pas obligée de vous répondre. Est-ce que je suis en état d’arrestation ? » Le commissaire, médusé, confie au prêtre : « je dois suivre la loi. Il faut mentir, sinon je dois la libérer. » Il ne s’attendait pas en effet à ce qu’une femme connaisse la loi et lui tienne tête. Et voilà qu’une seconde femme, la journaliste, déclare à l’antenne : « c’est de la discrimination contre les femmes. »

Avec le personnage de la journaliste, la réalisatrice aborde la question de la solidarité entre dominées et la nécessité d’être unies pour faire bouger les choses. Ce qui souligne-t-elle, « nous ramène à l’éternel dilemme entre féminisme individualiste et féminisme social. Je sais que beaucoup de gens ont un problème avec le mouvement #Me Too, en particulier avec son manque d’idéologie sous-jacente, mais s’il y a bien une chose qu’il nous a apprise, c’est que lorsque les idées sont relayées par un front uni, le changement est possible, et la SOLIDARITÉ est la clé. »

Lorsque, à l’entrée du commissariat, la manifestation tourne à l’émeute avec l’idée de lyncher la rebelle, un jeune flic dit à Petrunya : « j’aurais aimé avoir ton courage ». Petrunya l’historienne (ce n’est sans doute pas un hasard), est une drôle de femme, dérangeante et déterminée, un grain de sable dans les rouages de la religion et du patriarcat. Au programme humour, dérision du machisme et critique acide la religion…

Et si dieu était une femme… Et si, comme dans la chanson d’Hugues Aufray, elle était noire… Il y aurait là de quoi battre en brèche le patriarcat et les mentalités, non ?

Dieu existe, son nom est Petrunya de Teona Strugar Mitevska est au cinéma depuis le 1er mai 2019.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.89
Version Escal-V4 disponible pour SPIP3.2