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Christiane Passevant
Fugue d’Agnieszka Smoczynska (8 mai 2019)
Article mis en ligne le 13 mai 2019

par C.P.
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Fugue
Film d’Agnieszka Smoczynska (8 mai 2019)

Une femme marche sur des rails, en somnambule, se hisse sur le quai d’un métro, et là, devant des témoins médusés s’efforçant de regarder ailleurs, elle urine. Son comportement choque plus parce qu’elle est une femme. Pourquoi casse-t-elle les règles et d’où vient-elle ?

Cette femme a perdu la mémoire et ignore les événements qui l’ont amenée là, son nom, son adresse… Tout son passé s’est évanoui. Avant la gare, c’est le noir complet sans qu’il y ait de trace de sa vie passée. Le titre « fait référence à la fugue dissociative, qui est un trouble psychiatrique rare, caractérisé par une amnésie. Les personnes qui en souffrent ne se souviennent plus de leur passé et changent de personnalité. » Ce qui est peut-être plus troublant, c’est que sa disparition n’est signalée nulle part, c’est à la fois une perte de l’identité et celle de la famille.

Deux ans passent. Celle qui se nomme à présent Alicja a reconstruit une vie et souhaite faire l’impasse sur ce passé disparu et inconnu. Cependant son père la reconnaît dans une émission de télévision, bien qu’elle ait complètement changé. Soudain, des personnes qu’elle ne reconnaît évidemment pas, étrangères à ses yeux, surgissent d’un passé ignoré et c’est un choc immense pour elle. Sans en avoir le souvenir, être brusquement propulsée dans le rôle imposé de fille, d’épouse d’un inconnu et de mère d’un petit garçon, produit vite une sensation d’enfermement insupportable dans une famille, qui la considère aussi comme un alien, un fantôme. Son seul refuge est de demeurer dans un désordre psychiatrique. Partagée entre deux mondes, du nouveau, elle observe l’ancien. Fugue tourne autour de la question de l’identité liée à la mémoire, aux perceptions des liens familiaux et au véritable soi face aux autres.

Est-il possible reconstruire des liens familiaux ? Pourquoi ses proches ne l’ont pas recherchée auparavant ? Que signifie retrouver une identité perdue sur laquelle une nouvelle personnalité se juxtapose ? Enfin, est-ce essentiel de retrouver une mémoire pour être à nouveau dans le rôle fixé par la société ?

Le film est-il féministe ? À cette question, la réalisatrice est affirmative : « C’était nécessaire pour moi de pointer le rôle rétrograde qu’on assigne aux femmes polonaises dans la société. En Pologne, on a cet archétype de la “mère polonaise”. Elle doit se dévouer corps et âme à son foyer. Une femme se définit par la maternité en Pologne. Vous n’êtes pas complètement une épouse si vous n’êtes pas une mère. Il m’importait de montrer qu’on n’est pas définie, en tant que femme, que par la famille ou par le rôle que nous assigne la société. On peut être libre de choisir sa voie. Mon héroïne n’est pas toute jeune. Elle a la quarantaine et abandonne sa famille. Je voulais montrer qu’elle en avait le droit. […] En Pologne, ce rejet de la famille n’existe pas bien sûr. En pareil cas, la société vous ostraciserait. Nous avons un gouvernement populiste, élu par des hommes principalement. J’ai commencé ce film, il y a huit ans, donc avant que le gouvernement actuel ne remette en question le droit à l’avortement, déjà très restrictif pour les femmes. »

Le film est construit comme un thriller, auquel s’ajoute un aspect fantastique, ce qui amplifie l’enquête d’Alicja sur sa personnalité, enfin celle qui était la sienne auparavant, et sur son rapport à la famile. Et comme l’explique Agnieszka Smoczynska, « mon héroïne souffrant d’un trouble dissociatif, j’ai introduit naturellement des éléments du thriller. Je considère que le cinéma de genre pur n’existe plus. À l’intérieur de celui-ci, tout est si prévisible ! L’avenir du cinéma réside dans ce mélange des genres. » La recherche d’Alicja, son observation détachée parvient à donner le vertige. Car, en écho à son questionnement, il y a celui de savoir « ce qui nous définit en tant qu’être humain. L’identité n’est pas quelque chose d’immuable. »

Fugue d’Agnieszka Smoczynska est en salles depuis le 8 mai.




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