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Christiane Passevant
Rengaine
Conte de Rachid Djaïdani
Article mis en ligne le 4 janvier 2013

par C.P.
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Rachid Djaïdani, ce fut une belle rencontre au cours du festival du cinéma méditerranéen, un peu à l’arrach’ cette rencontre, comme son film, mais l’on s’est dit que le hasard faisait bien les choses et qu’un entretien impromptu valait bien le jeu habituel des questions réponses, histoire de ne pas enfermer Rachid Djaïdani dans un schéma pour le laisser jouer avec les mots et les images.

Rachid, il raconte, il joue, il explique, revient sur une idée, un flash, un sourire… Lui, ce qu’il veut c’est donner envie aux autres de s’exprimer, de sortir du carcan… Il ne veut pas la belle image — pas question de filmer des bonbons —, il cherche l’image vraie, vivante, tourmentée, éclatée, subversive pour donner sa perception du Paris qu’il connaît comme sa poche…

La vie devient alors poétique si on la regarde avec des yeux grands ouverts. Rengaine [1] est un conte des mille et un jours, des mille et une nuits de Rachid et de ses potes, de ses amours, du refus de se laisser enfermer dans les codes et les images convenues… Alors…

Rachid Djaïdani : Alors, alors…

Christiane Passevant : Alors il y a deux choses essentiellement, d’une part les dialogues ancré dans une réalité plus vraie que nature et, d’autre part le traitement des images, original, inventif notamment pour les génériques.

Rachid Djaïdani : Si l’on commence par la fin, le générique, c’est Béchir Jouini qui l’a réalisé. C’est un ami et, puisque c’était un film sans budget, l’idée était de reprendre la craie et en même temps ne pas avoir peur d’assumer les trois couleurs bleu, blanc, rouge qui peuvent parfois faire trop cocorico. C’est aussi une manière de revendiquer voilà que c’est un film français. C’était dire, on est français, mais on bricole. Pour le dialogue, l’idée de coller à une réalité venait aussi du fait que j’adore les gens qui ont du bagou, l’amour du verbe et qui peuvent dégainer des phrases au rasoir.
Mes oreilles se régalent de ce miel et j’ai fait en sorte de trouver des personnages, des ami-es qui avaient cette qualité verbale, cette mitraillette.

En même temps, dès qu’on laisse l’autre s’épanouir dans son langage, ça ne peut qu’apporter des myriades d’étincelles et de lumières qui font que l’on se réjouit à chaque syllabes. Pour l’image, c’est le travail que nous avons fait à l’étalonnage qui a donné cet effet de 16mm gonflé en 35mm, avec du bruit et du grain. Un effet un peu cinéma nouvelle vague ou Casavetes lorsqu’on ne craignait pas d’être dans du bruit ou du grain alors qu’aujourd’hui tout le monde veut le dernier HD, de la haute définition alors qu’au final tu filmes quoi ? : des marques de bonbons. C’est vrai le HD, c’est pour filmer des bonbons ! Demain, je choisirais peut-être ce support, mais pour ce film ça rendait bien sur les traits des personnages, sur leur parcours de vie, ce côté un peu rugueux. L’image est poncée comme les visages sont patinés. Je sais pas faire du beau, j’ai pas cette qualité. Je ne suis pas pour la couverture ou le paquet cadeau. Je suis pour la matière.

Peu importe comment on offre un diamant, quand il est là. Et puis, je suis un autodidacte. Quand j’ai pris la caméra, je savais qu’il fallait appuyer sur rec et je me suis jamais pris la tête sur le concept de la balance des blancs. Je voulais prendre les sujets.

Un jour Peter Brook m’a dit lorsqu’il a découvert qu’on pouvait faire des films avec des appareils photos : « Tu as vu Rachid, aujourd’hui tous les grands événements sont filmés avec des appareils photos ! » Et maintenant on filme avec des portables !

J’étais un très bon technicien quand j’étais boxeur. Mais ça m’a pris 9 ans pour comprendre ce qu’est un plan. J’assume et l’important, c’est de donner le courage de faire et de passer le relai. Peu importe la manière, mais pas à la manière de et faire avec sa boxe à soi. Voilà, ce film est une aventure, qu’elle soit technique, orale, humaine. C’est un voyage initiatique.

Christiane Passevant : Il y a aussi le film dans le film avec la réalisatrice qui exige du comédien de tout donner.

Rachid Djaïdani : Quand Ilona fait cette séquence, celle du casting, je la rencontre dans une soirée — c’est l’amie de Béchir, je l’ai dit, c’est un film familial — et je lui propose de faire cette scène. Elle est extraordinaire dans sa folie. Quelques jours plus tard, j’apprends qu’elle était dans cette émotion parce qu’elle était enceinte. C’est assez troublant.

Dans le film, je ne voulais pas seulement montrer le problème du racisme et la discrimination noir/arabe, mais aussi la difficulté que pouvait exprimer un artiste noir pour s’émanciper dans un monde blanc, celui du cinéma français, labellisé NF. Et cela me permet même de faire, au delà du film dans le film, une petite aération parmi nos asphyxies quotidiennes, celle de ne pas exister où l’on voudrait exister quand on est acteur, réalisateur, chanteur, écrivain ou autre. Dès qu’on fait partie d’un pixel un peu trop caramélisé — pourtant c’est beau un pixel caramélisé —, on te discrimine à ton apparence.

Christiane Passevant : Le film balance pas mal dans les tabous. La petite amie de Slimane est juive, le couple principale est black/beur, le frère aîné qui est homo…

Rachid Djaïdani : C’était un cadeau le frère aîné. je suis fier de ce film et je ne le considère pas comme étant le mien. Neuf ans de réalisation et neuf ans de galères. C’était le temps pour faire cette création, comme une sculpture. À des moments, il fallait prendre du recul, pas des pas de côté. Mais quand apparaissent des images dans les nuits de rêve, d’insomnie et de doute, tu repars au charbon et tu recrées des séquences, tu es derrière ton œilleton et tu pleures… Moi je pleurais en faisant cette séquence parce que je savais que je touchais à quelque chose. Peu importe ce qui se passe après, ça ne m’appartient plus. Je sais que j’ai fait le travail et le cadeau.
Au delà même de signer un film, j’ai fait la lumière sur des hommes et des femmes qui ne sont pas acteurs ou actrices. Et aujourd’hui quand je me promène dans mes quartiers, Paris c’est comme ma poche. Quand je marche et que je vois mes frères, soit dans la rue, soit dans les magasins,
dans leurs taxis ou ailleurs, je ne suis plus tout seul à exister. Et c’est ça le cadeau de ce film. Sabrina, c’est ma femme, Hakim, Karim sont mes amis, Stéphane et tous les autres. J’ai pris mes ami-es et on fait un cadeau aux salles obscures avec de la lumière.

Christiane Passevant : C’est un conte depuis le début ?

Rachid Djaïdani : Ce qui est fabuleux, c’est que le boss de la Quinzaine des réalisateurs parle de conte. Je n’étais pas conscient de ça, même si nous étions dans la vibration d’Ali Baba et les quarante voleurs. Ma démarche n’était pas de signer un film de Rachid Djaïdani, mais de signer un film Rachid Djaïdani. Seulement, cela portait à confusion et tout le monde disait tu as oublié "de".

Notes :

[1Rengaine de Rachid Djaïdani (France, 2012, 75mn). Scénario : Rachid Djaïdani. Image : Rachid Djaïdani, Karim El Dib, Julien Boeuf, Elamine Oumara. Son : Rachid Djaïdani, Nicolas Becker, Margaux testemale, Julien Perez. Montage : Rachid Djaïdani, Svetlana Vaynblat, Julien Boeuf, Karim El Dib, Linda Attab. Musique : Sabrina Hamida, Karim Hamida. Production : Or Prod (Rachid Djaïdani). Coproduction : Arte France Cinéma. Avec : Slimane Dazi, Stéphane Soo Mongo, Sabrina Hamida.

P.S. :

Transcription et photos CP.

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