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Jean Rochard
Notre-Dame de Paris d’opérette et le pot au lait
Article mis en ligne le 18 avril 2019

par C.P.
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Dans quelques années, le toit de Notre-Dame sera restauré, reconstruit comme cela a été le cas maintes fois dans l’histoire et l’émotion présente après l’incendie du 15 avril 2019 ne sera plus qu’un détail de brochures explicatives à peine lues. Certes on a toutes sortes de raisons d’aimer les vieux ouvrages, mais c’est surtout l’apparence dérangée qui hier a ému. L’incendie de la cathédrale est un incendie ravageur comme il y en a tant, chez les pauvres ou dans les forêts, dans les pays en guerre ou dans ceux où il ne pleut plus. Mais c’est une autre part de nous-mêmes qui s’est trouvée mise en jeu, en joue. Celle qui vit avec les restes restaurés des béquilles de l’histoire : les reliques systémiquement siliconées.

Le commencement des travaux eut lieu en 1163 et leur achèvement plus de deux siècles plus tard. La première grande restauration commença en 1844 (année où Marx et Engels se rencontrent à Paris et où l’amatrice de champignons Bernadette Soubirous naît à Lourdes) et dura 20 ans sous la direction de l’architecte Eugène Viollet-le-Duc qui proposa son propre arrangement de l’histoire médiévale avec des tas de petites choses nouvelles et fantasmées. Une bonne partie de l’histoire de France fut tatouée à cette époque. Auparavant l’édifice dut subir bien des assauts du clergé lui-même ou de ses détracteurs. La cathédrale qui émut Victor Hugo devait assez peu ressembler à celle qui prit feu hier au moment de l’écriture de son roman. L’incendie ne serait donc qu’une énième péripétie somme toute assez naturelle pour une construction humaine. Or, depuis hier, l’imposant monument n’apparaît plus comme le symbole de quelque attachement à l’histoire vécue, mais davantage comme celui d’un présent confiscatoire, celui d’une image mille fois décadrée par autant d’écrans interposés.

On aurait pu entendre « Grave incendie à Notre-Dame de Paris, fort heureusement on ne déplore aucune perte humaine, ni morts, ni blessés ». Mais de vies humaines, il n’est pas question ici, même au second plan. 15 millions de visiteurs par an n’est pas un compte de vies humaines (pas plus que les 600 millions de dons collectés pour la restauration en une seule journée). L’émoi sans frontières est à son comble et ne réclame plus, pour s’exprimer, de sacrifices humains comme ce fut le cas lors de l’attaque des Twin Towers à New-York par exemple. Et versant monuments, les destructions — qu’on pourrait estimer tellement plus dramatiques — de sites historiques comme la cité antique de Palmyre par Daech ou celle des trois Bouddhas de Bâmiyân par les talibans, n’obtinrent pas une telle unanimité émotionnelle. Il ne s’agit plus d’un affront contre un super pouvoir, mais de l’image d’une sorte de pureté virtuelle pixellisée du monde lui-même.

À l’heure où la planète est ravagée comme jamais, où les espèces vivantes disparaissent, les larmes pour un accident de vieilles pierres pourraient étonner. Notre-Dame de Paris ne périra pas puisqu’elle est impérissable, du moins cela a-t-il été décidé (un village détruit par le passage d’une ligne ferroviaire à grande vitesse n’est pas déclaré impérissable et pourtant les pierres aussi y portent des marques de la vie des hommes). Dans sa totale abstraction à l’interprétation très spectaculairement mise en scène où les cadres même de l’histoire n’entrent plus en fonction, s’effacent l’affection et l’ancrage du souvenir évolutif de ceux qui ont vécu et vivent à proximité, quelles que furent leurs joies, leurs doutes et leurs souffrances. Plus personne n’y apporte de bétail et les nouveaux architectes et restaurateurs ne recevront aucune indulgence, seulement un bon pactole. Notre-Dame de Paris est devenue un objet connecté, un éventail d’émotions programmées, dictées même, une invention d’un présent à bail renouvelé, loin, très loin de la vie des êtres.

Notre-Dame 2005

Palmyre 2005 (Photos CP)




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