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Christiane Passevant
L’époque de Matthieu Bareyre (17 avril 2019).
Article mis en ligne le 14 avril 2019
dernière modification le 13 avril 2019

par C.P.
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L’époque
Film documentaire de Matthieu Bareyre (17 avril 2019)

C’est quoi l’époque ? Toute la question est là, quand la parole « autorisée » balance des slogans prêts à l’emploi et ne laissent aucun espace à l’expression libre, spontanée, jaillissante, sans cadre ni code. C’est quoi l’époque ? « Pour moi, c’est le son des matraques », dit l’une des personnes rencontrées par l’équipe de tournage. « Comme ça on sait de quoi on parle »… Des images sur fond de musique musclée défilent, République, Hôtel de ville, Arc de triomphe, métro, Bercy, magasins, pubs, bateaux mouches… « Il fait noir au pays des Lumières » !

Paris 2015, 2016, 2017… Le tournage a commencé en 2015, l’équipe réduite a déambulé dans les rues le soir à la rencontre de ceux et celles qu’on entend rarement. La seule règle était de « faire confiance au hasard, accepter d’être dans l’incertitude la plus totale pour [être] réellement disponibles à la rencontre. »

Pourquoi aller à la rencontre des 18-25 ans ? Parce que c’est « un temps où l’on se pose des questions fondamentales : est-ce qu’on accepte le monde dont on hérite ou est-ce qu’on prend le temps de l’interroger ? Telle que je l’ai vécue et la vois encore, [confie le réalisateur], la jeunesse est un moment très dur : d’un côté, on nous explique que c’est le plus bel âge de la vie ; de l’autre, la parole des jeunes est toujours dénigrée. J’ai entendu toutes sortes de théories au sujet de ma “génération”, qu’elle était X, Y, ou WTF, apolitique, triste, perdue, immature, consommatrice de drogues et de fringues, accro à la technologie. » Mais, qu’en est-il réellement ? C’est ce que le film raconte au fil de paroles différentes, rageuses, drôles, graves, ironiques, rebelles…

L’époque de Matthieu Bareyre, c’est 250 heures de rushes filmées durant trois ans, c’est jouer sur l’inattendu, rencontrer des jeunes, des personnages, des personnes pour lesquelles parler n’est pas une évidence et « toutes ces paroles sont des victoires sur le silence, la honte ou la peur ». Voir tomber le masque social lorsque l’époque est un cadre, c’est parfois dévoiler « un chaos indescriptible, un magma dans lequel tout le monde s’enlise. »

Les rencontres, les témoignages se succèdent avec un point commun, la lucidité souvent cash : « La France est un pays d’esclaves. Partout des camps. Aujourd’hui, on ne les gaze pas, on les laisse crever dans la boue. »
Lutter contre la dictature ? « Mes rêves sont chelous, des rêves d’impuissance, je me sens pas de faire des choses qui me déplaisent. Je me perds dans les obligations. On a pas le choix. L’époque est morne. »

Au hasard du tournage, Matthieu Bareyre croise les Black blocs : « C’était le 12 décembre 2015, en pleine COP 21, ils étaient en train de braver l’interdiction de manifester qui a suivi l’instauration de l’état d’urgence. J’ai tenu à laisser dans le film le premier plan que j’ai fait d’eux : ils défilent masqués, graves, et ce doigt d’honneur qui m’est adressé me fait comprendre que je ne suis pas à la bonne place, que la caméra peut être un danger pour eux. Mon parti pris a été de ne pas les regarder depuis le trottoir mais de me lancer dedans, c’est-à-dire de courir avec eux, avec le matériel, d’épouser visuellement leur point de vue. Au montage, nous avons joué de ces contraintes en passant souvent au noir, en commençant les plans dans le chaos de la course, en les finissant dans des fondus, comme si c’étaient les souvenirs fragmentés de la jeune anarchiste qui a accepté de me parler. Il me paraissait fondamental de donner à entendre cette parole car le cortège de tête, apparu en mars 2016, attire une jeunesse nombreuse. Et rappeler que, derrière le masque noir, il y a des jeunes gens avec leurs certitudes et leurs doutes. C’est très complexe à représenter, d’autant que notre vision du black bloc est saturée d’images médiatiques et d’opinions reçues. Ce n’est pas une organisation secrète ou un parti mais une tactique de rue qui se forme dans un effort commun et éphémère. Je voulais préserver dans le film ce sentiment de fragilité mêlé de violence et vidé de toute forme d’héroïsation de la lutte. »

« TOUT LE MONDE DÉTESTE LA POLICE »
« C’est le rejet de la police qui m’a fait avoir une réflexion sur l’État. La police, c’est la menace et cela rappelle un État violent. L’addiction à la violence ? Je ne sais pas ce qui me fait continuer, la peur ? Le traumatisme ? »
Et une fille ajoute : « Les flics ont des problèmes avec le cul ». N’importe comment, « il faut éviter les condés, ils nous aiment pas ».

« POLICE PARTOUT, JUSTICE NULLE PART »
« J’ai honte de mon passeport français. »
« On est dépourvu de tout. Pourquoi ? » La liberté pour qui ? C’est « jouer au monopoly de la vie ? J’ai pas la haine, mais si tu savais combien j’ai le feu. »
Inutile de rêver de justice : « Ils vont jamais abandonner leurs privilèges. » Du coup, « on est obligé de toucher à leurs intérêts pour se faire entendre. »
« Il faut leur faire peur comme ils nous font peur. Ils gouvernent avec la peur. »

Quant aux « infos à la télé, c’est des bobards ! »
Si « on a la liberté de réfléchir avant de parler », il faut l’utiliser, « faut connaître notre histoire » préconise une jeune fille noire.
Sur les élections, une réponse désabusée : « Macron en 2017, c’est Le Pen 2022. » Et « Mélanchon, c’est un faux cul. »

Un chose est certaine, « c’est au peuple de bouger. Demo, c’est le peuple, cratie, c’est le pouvoir. Et ils ne laissent pas la parole, sauf quand ils ont besoin de notre vote. En fait, ils nous soudoient. »

« J’ai fait ce film [dit Mattieu Bareyre] dans une urgence permanente qui a duré trois ans. [il s’agissait de] préserver un certain art de la surprise et [ensuite] de monter davantage sur l’émotion que sur la raison. »
Comme Rose, formidable, qui exprime sa colère devant le racisme d’un CRS qui imite un singe en passant devant elle : « Mes icônes me font rêver, les leurs me font crever. »
L’époque de Matthieu Bareyre est sur les écrans le 17 avril.


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