DIVERGENCES 2
Revue libertaire internationale en ligne
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Nestor Potkine
Classe publique, classe privée
Article mis en ligne le 4 janvier 2013
dernière modification le 10 décembre 2012

par C.P.
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Les mots sont puissants.

Combien de morts pour le mot « Dieu », qui ne désigne rien de réel ? Combien de morts pour « la France », ou « la race », guère plus concrets ? Homo sapiens a toujours su que pour manipuler les congénères, il faut et il suffit de manipuler les mots. L’Avenir, la Justice, la Morale, le Bien ; autant de pinces, de tenailles, de menottes et de laisses.

Or, face à la microscopique nature du mouvement anarchiste en France et ailleurs, force nous est de constater que sa force est d’abord dans les mots. Hélas, non seulement nous ne les utilisons pas toujours si bien, mais en plus, on nous les vole ! On nous vole « anarchie », que l’on détourne en
« loi de la jungle ». On nous vole « fédération » pour en honorer des mafias vouées au décervelage par le football. On nous vole « société du spectacle » pour se contenter de blâmer la stupidité des écrans et « liberté » pour exalter notre choix entre dix-sept marques de saucisson. Ces vols sont graves, parce qu’ils nous étouffent.

Ainsi de « lutte des classes ». Et de ses fidèles servants « prolétariat » et « bourgeoisie ». Le prophétisme déchaîné de Karl Marx, sa foi aveugle envers les miracles de la dialectique matérialiste, sa certitude que les constantes victoires du capital devaient, précisément grâce à la dialectique matérialiste, s’inverser un jour dans la définitive victoire du prolétariat ; cette religiosité infligée à « lutte des classes » lui a volé son mordant. Mais, outre l’excès de foi, les changements d’apparence ont eux aussi étouffé une expression qui devrait être un vitriol permanent. Les mots « lutte des classes », en 2011, évoquent à la plupart des gens le combat du ventru en haut-de-forme et du Mimile en marcel. Le combat des gants beurre frais contre les yeux au beurre noir. Les casquettes des durs contre les huit-reflets des grands. Bref, un folklore disparu vers 1947.

Le capitaliste de 2012 porte jean et t-shirt. Les apparences comptent et la difficulté actuelle à distinguer la classe sociale par le vêtement joue un grand rôle. Mais bien sûr, le véritable étouffoir de la notion de lutte des classes a été le passage (dans les pays occidentaux s’entend) à une économie de services, servie par une population dont le niveau d’études officiel a depuis longtemps dépassé celui du certificat du même nom. L’infirmière, l’employé, et a fortiori les psychologues, enseignants, informaticiens, cadres, etc. croient souvent que la lutte des classes est plus périmée que leur portable de 2008 : comment peut-on les confondre avec des Mimiles en marcel, eux qui savent écrire, qui mangent la bouche fermée, qui ont fait du trekking au Pérou et du yoga en Indonésie ?

Cette vaste classe moyenne commence certes, depuis quelques années, et en particulier depuis les années sarkozystes, à comprendre qu’elle tombera plus vite dans les bras de Mimile que sur les fauteuils de Bernard-Henry. Mais la lutte de classes, non, absurde !

Une expression pourrait bien aider ces aveugles par vanité à comprendre, admettre, la lutte des classes.

« Classe publique, classe privée ».

Dire qu’on peut résumer bonne part de l’histoire sociale aux mots « les riches contre les pauvres » à des gens qui se savent hors des rangs des riches, et se croient hors des rangs des pauvres parce qu’ils voient un SDF dans la rue et savent qu’eux rentrent vers un trois-pièces et un écran plat, c’est pisser dans un violon. Mais classe publique, classe privée ?

Dans la classe publique se trouvent les gens qui ne peuvent maintenir leur niveau de vie que grâce, à un moment ou à un autre, à l’aide publique. La très grande majorité des Français savent qu’ils subiraient un effondrement financier irrémédiable s’il leur fallait soudain remplacer les cotisations à la sécurité sociale par des paiements à une assurance-maladie privée, les cotisations retraite par une forme de pension privée, s’il fallait payer intégralement les études universitaires des enfants, voire leur école primaire et secondaire. La classe privée, elle, comprend les gens qui maintiendraient leur niveau de vie même s’ils ne recevaient aucune aide publique.

Ça fonctionne !

L’infinie diversité sociale moderne s’efface prestement devant ce simple critère : le bac+3 picard comprend soudain son lien avec le SDF madrilène, la paysanne Somalienne et l’ouvrière chinoise, il comprend également sa distance d’avec le banquier luxembourgeois, le milliardaire américain, le notaire à chasse en Sologne.

Classe publique comme hôpital public, comme école publique, comme transport publics.

Classe privée comme clinique privée, comme jet privé.



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