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Christiane Passevant
Les femmes roms au cinéma : Carmen & Lola d’Arantxa Etchegarria ; 8 avenue Lénine. Heureuse comme une Rom en France de Valérie Piteaux et Anna Pitoun ; Seule à mon mariage de Marta Bergman
Entretiens avec les réalisatrices diffusés sur Radio Libertaire (FM 89.4 et Internet) le samedi 3 août 2019
Article mis en ligne le 11 juillet 2019

par C.P.
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Carmen & Lola
d’Arantxa Etchegarria

8 avenue Lénine. Heureuse comme une Rom en France
de Valérie Piteaux et Anna Pitoun

Seule à mon mariage
de Martha Bergman

Trois films sur la volonté d’autonomie de femmes roms
Trois portraits de femmes roms en lutte pour leur indépendance
Tois entretiens avec les réalisatrices
Diffusés sur Radio Libertaire (FM 89.4 et Internet) le samedi 3 août 2019

Trois films de réalisatrices, des personnages de femmes forts et en recherche d’autonomie. Deux fictions, Carmen y Lola d’Arantxa Etchevarria, Seule à mon mariage de Marta Bergman, et un film documentaire, 8 avenue Lénine. Heureuse comme une Rom en France de Valérie Mitteaux et Anna Pitoun. Les trois films sont récents et au vu du sujet rarement abordé sur le devant de la scène, les femmes roms au cinéma sous l’angle de l’émancipation et de la liberté, il a paru important de les présenter ensemble en croisant les entretiens des quatre cinéastes. Les trois films, à différents niveaux, suscitent la réflexion et bousculent quelque peu les tabous et les apriori, mais dans une écriture et un langage cinématographique différents. Il y est évidemment question de la représentation sociale des femmes au cinéma et dans la vie.

Carmen y Lola d’Arantxa Etchevarria nous immerge dans une banlieue de Madrid habitée en grande partie par la communauté gitane. La tradition veut que les jeunes gitanes soient destinées à n’être rien d’autre que des épouses parfaites et des mères. Une tradition défendue par les femmes elles-mêmes. Carmen ne remet pas en question le destin tout tracé qui lui est attribué depuis des générations, ce que d’ailleurs sa mère ne manque de lui rappeler. Les premières images montrent tout l’apparat de la fête où la fiancée, Carmen, apparaît comme une icône, ce qui fait immédiatement penser au slogan « Princesse d’un jour, bonniche toujours ! ».

La pression sociale et les coutumes sont pesantes, pas moyen d’y échapper, être femme et gitane ne laisse guère d’opportunité pour exprimer ses désirs, ses envies ou même pour rêver. Nombreuses sont celles qui « ont quitté l’école de bonne heure, sont sans instruction et n’auront jamais la possibilité de trouver un travail en dehors de leur environnement car, de manière générale, la communauté blanche n’engage pas de femmes gitanes. » Lola, en revanche, a des rêves, elle veut étudier, voyager, et sa mère la défend en un sens pour qu’elle ait une vie plus facile. Elle a 16 ans et découvre son attirance pour les filles, tout en étant consciente de l’interdit que cela représente dans une culture aux fortes croyances religieuses, qui n’accepte en aucun cas l’homosexualité, et encore moins l’homosexualité féminine jugée comme étant une maladie ou une sorte de possession maléfique.

L’origine du film vient d’un article évoquant le premier mariage lesbien gitan en Espagne, dans lequel les deux jeunes femmes témoignaient, en gardant l’anonymat, de leur rejet par toute la communauté gitane. Les femmes gitanes, explique la réalisatrice, « ne sont pas au placard, mais dans un caveau ». Carmen y Lola est une magnifique histoire de premier amour. En mettant en scène deux jeunes filles qui refusent peu à peu les règles de la prédestination sociale, en abordant un sujet tabou dans le milieu gitan — le lesbianisme —, Arantxa Etchevarria inscrit son film dans un courant du cinéma social et politique. Elle déclare d’ailleurs : « Étant moi-même une femme, j’ai une vision différente du monde, un autre regard sur la réalité et même une autre manière de raconter les histoires. […] Je me sens une obligation morale de donner la parole à celles qui n’y ont pas droit. Le cinéma est devenu mon porte-voix pour certaines causes auxquelles je crois. »

Arantxa Etchevarria montre admirablement les traditions musicales gitanes dans son film. « La musique est extrêmement importante pour la communauté gitane. Elle fait partie intégrante de leur vie quotidienne. Elle rythme chaque instant, chaque événement, chaque célébration et rassemblement. La musique gitane fusionne les sons de l’Inde et de chacun des pays que leurs ancêtres ont traversé pour rejoindre l’Espagne, influencée par ceux de l’Iran, de la Turquie, des Balkans, de la Grèce, de l’Andalousie ». Les Tsiganes, les Roms, les Manouches, les Gitans sont toutes et tous issu.es de ces influences. Le flamenco est universellement reconnu et Lola y participe au sein de la chorale de son quartier, car « célébrer en musique, dans la pure tradition du gospel, occupe une part importante des rites. » Les thèmes sont proches des « bulerías » et des fandangos. C’est pourquoi la musique vivante tient une place prépondérante dans Carmen y Lola.
« Donner la parole à celles qui n’y ont pas droit », Arantxa Etchevarria atteint son objectif, 150 comédiennes et comédiens non professionnel.les dirigé.es magnifiquement dans un premier long métrage étonnant, émouvant et libre. Cette parole est toute aussi saisissante dans le film documentaire de Valérie Mitteaux et Anna Pitoun.

8 avenue Lénine. Heureuse comme une Rom en France est plus qu’un film documentaire, c’est un document exceptionnel sur l’histoire d’une femme rom roumaine, Salcuta, qui se bat avec ses deux enfants, pour obtenir le droit de vivre dignement en France où elle a choisi de s’installer, malgré les politiques discriminatoires en cours. Pendant quinze années, Valérie Mitteaux et Anna Pitoun vont la filmer, suivre sa lutte, son parcours professionnel, écouter ses projets, voir grandir ses enfants. Une très belle histoire d’intégration, une véritable fresque familiale qui met à mal tous les a priori à l’encontre des Roms. Pour Salcuta Filan, « Rom roumaine arrivée en France fin 2002, l’Hexagone représentait l’unique possibilité de survie et, avec l’école, le seul avenir envisageable pour ses enfants. Salcuta est une battante. Elle a accepté des conditions d’accueil difficiles, elle a appris le français, trouvé du travail, s’est impliquée dans l’action syndicale. Elle ne comprend pas pourquoi de nombreux Roms sont considéré.es comme indésirables, Achères est sa ville. »

En donnant la parole à celle qui habituellement est ignorée, les réalisatrices provoquent la réflexion sur une discrimination banalisée qui frappe et a toujours frappé les populations roms. Si le film réalisé par Valérie Mitteaux et Anna Pitoun montre à quel point les Roms roumain.es représentent une migration normale, dans les règles, effet de la libre circulation à l’intérieur de l’Europe, on peut se demander pourquoi les administrations leur refusent encore le statut normal auquel ont droit les ressortissant.es d’un État de l’Union européenne. « Il y a en France environ 25 000 Roms roumains, un chiffre modeste au regard d’une diaspora de 4 millions. L’Europe a créé l’illusion que la liberté de circulation plaçait les individus dans une situation d’égalité, mais ce n’est pas le cas. La liberté de circulation n’est réservée qu’à certain.es. » Le véritable « problème » tsigane, rom ou gitan est là : tous les gouvernements qui veulent faire vibrer la fibre xénophobe se servent de l’argument de la présence des Roms et contribuent ainsi à fabriquer l’image d’un.e soi-disant Rom migrant.e déconnecté.e de son territoire d’appartenance.

8 avenue Lénine. Heureuse comme une Rom en France est le portrait d’une communauté méconnue et rejetée dans toute l’Europe, mais également le portrait de Françaises et de Français solidaires, comme par exemple l’institutrice : « Pour elle, accueillir est un devoir et enseigner le français, une mission dont l’objectif est l’émancipation. Lorsque des Roms se sont installé.es à Achères, elle partait chaque matin chercher les enfants pour les emmener à l’école. » Ou encore le maire de la ville d’Achères de 1998 à 2014 : « Alain Outreman est un élu communiste de la veine des résistants. Un émigré malien arrivé sans papiers dans sa ville, est devenu conseiller municipal. L’expulsion du terrain en mars 2003 reste pour lui une plaie béante et il a beaucoup contribué à ce que Salcuta et d’autres familles puissent rester sur le territoire français, en dépit des pressions. Aujourd’hui il est à la tête de l’association “Plus rebelle ma ville”. » 8 avenue Lénine. Heureuse comme une Rom en France est une très belle histoire de partage et de solidarité.

Après une fiction, Carmen et Lola d’Arantxa Etchevarria, un film documentaire, 8 avenue Lénine. Heureuse comme une Rom en France de Valérie Mitteaux et Anna Pitoun, Seule à mon mariage de Marta Bergman poursuit en quelque sorte la représentation des femmes roms au cinéma en mettant en scène la recherche d’autonomie de Pamela, déterminée à prendre son destin en mains. Le film d’Arantxa Etchevarria a lieu dans une banlieue de Madrid, le film documentaire de Valérie Mitteaux et Anna Pitoun a pour cadre la ville d’Achères, dans la banlieue parisienne, enfin le film de Marta Bergman se déroule entre la Roumanie et la Belgique .

Seule à mon mariage dresse le portrait d’une jeune femme rom roumaine, bien décidée à choisir un autre destin que celui qui lui est réservé. En rupture avec les traditions, elle décide de partir « ailleurs » et se lance dans la recherche d’un fiancé « correct ». Pamela n’est pas naïve et, comme elle le dit à l’agence matrimoniale, il n’est pas question de partir pour tomber sous la coupe d’un proxénète. Sa décision implique cependant qu’elle omette de mentionner qu’elle est mère célibataire et que, dans un premier temps, elle laisse sa petite fille à sa grand-mère. Pamela est issue d’une génération de femmes élevant seule leur enfant.

Le titre, Seule à mon mariage, est tiré d’une chanson qu’interprète la grand-mère et illustre la volonté de l’héroïne face à ce basculement dans une toute autre culture et ses efforts à vouloir s’intégrer dans sa nouvelle vie. Les interprètes sont tous et toutes remarquables et renforcent par leur jeu la dimension des différences sociales et culturelles.

Trois films et trois histoires de femmes roms dont un des points communs est à coup sûr le désir d’émancipation. Carmen y Lola d’Arantxa Etchevarria, Seule à mon mariage de Marta Bergman, et 8 avenue Lénine. Heureuse comme une Rom en France de Valérie Mitteaux et Anna Pitoun, [1]… Les trois films sont à voir en DVD, VOD, en rétrospective.

Notes :

[18 avenue Lénine. Heureuse comme une Rom en France de Valérie Mitteaux et Anna Pitoun tourne dans les salles françaises.

P.S. :

« Tsiganes, Roms, Gens du Voyage, il y a souvent une confusion des termes [qui] provient du fait que l’on veut regrouper sous un même nom des populations qui sont parties prenantes de toutes les nations européennes depuis leur constitution. En fait, le mot "tsigane" est la traduction dans les différentes langues européennes, quand chacune a pris sa tournure nationale, du terme "Cingani", l’appellation autochtone la plus anciennement attestée par les documents grecs médiévaux. À partir des territoires de l’ancien empire grec byzantin, les Cingani comme les autres chrétiens d’Orient Graeci se sont réfugiés en Occident devant la pression ottomane. Il n’y a donc pas eu une seule migration d’un "peuple nomade" mais un glissement continu de populations, étalé sur un siècle et demi, dès le XIVe siècle et ce jusqu’à la fin du XVIe siècle.
Toutes les populations européennes se sont constituées à travers les siècles, notamment par la confrontation et la symbiose entre différents peuples. les Tsiganes sont autochtones de l’Europe parce qu’ils et elles sont déjà présentes dans les tous les États, principautés ou royaumes, empire ou républiques du XVIe siècle européen. Il y a, ainsi, les Sinti de l’ouest et les Roms de l’est. Parmi les Sinti, il y a les Manouches, les Voyageurs français enregistrés dans le régime administratif des "gens du voyage". Et à l’est, les Roms des anciens empires austro-hongrois, russe ou ottoman, qui ont une histoire très différente du fait des statuts juridiques collectifs. Les Roms appartenant aux anciens empires qui s’effondrent avec la Première Guerre mondiale n’étaient pas forcément marginalisés. Par exemple, fin XIXe le maire de la grande ville hongroise de Debrecen est un Rom. Mais ils avaient un statut à part et une tradition culturelle propre. L’émancipation sociale et politique des débuts du XXe siècle ne leur a pas profité longtemps. Au lieu de faire disparaître ces statuts, ils ont été non seulement maintenus mais renforcés. Et si l’on regarde la période plus contemporaine, les régimes communistes durant la Guerre froide ont pratiqué un double discours ; en prétendant donner aux Roms une égalité des chances tout en détruisant leurs élites et leur culture, ils ont provoqué la prolétarisation industrielle et agricole des communautés tsiganes. »


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