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Christiane Passevant
Ray & Liz de Richard Billingham (10 avril 2019)
Article mis en ligne le 10 avril 2019

par C.P.
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Dans la banlieue ouvrière de Birmingham, en Angleterre, vit un couple, Ray et Liz avec leurs deux enfants. Le film, construit comme un triptyque, démarre avec Ray, seul dans un environnement glauque, un appartement social où il est en quelque sorte relégué. Le seul lien social qui lui reste, c’est un voisin, Sid, qui lui apporte sa dose d’alcool fabriquée maison et ses cigarettes.

Gros plan sur une mouche, une main tremblante, un verre et la photo — style photomaton — d’un couple. Cela résume l’univers de Ray. C’est d’ailleurs la photo qui amorce un passage vers un autre espace-temps… Flask back vers une époque où les parents du réalisateur, Ray et Liz, se débrouillaient tant bien que mal avec des allocations chômage qui ne permettaient pas toujours de finir le mois. Liz, imposante et tatouée, s’occupe entre puzzle, télé, cigarettes et gueulante, Ray boit, Richard observe et joue avec ses copains dans la rue, Jason, le petit dernier, est gardé par son oncle quand les parents s’absentent.

Chaque détail, chaque objet a son rôle dans la reconstitution du premier acte des années 1980, la période sans doute la plus « souriante ».

La plongée dans les années Thatcher est plus vrai que nature, le deuxième acte du film est encore plus sordide. Du pavillon ouvrier, on passe au logement social dans un immeuble concentrationnaire. Jason a grandi, Ray ne dessoule pas et l’électricité est coupée. Jason s’occupe en balançant divers objets par la fenêtre et finalement il décide de fuguer.

Le photographe réalisateur Richard Billingham revient, dans un premier long métrage, sur trois époques de sa vie familiale plutôt déglinguée, à savoir durant son enfance et son adolescence. Ray & Liz, c’est du réalisme à l’état brut, une représentation sans concession d’un sous prolétariat britannique oublié, qui n’a même pas l’idée de protester. La résignation est la norme, comme la cigarette et la boose… « Il est 9h30 du matin et tu es déjà bourré », remarque Liz au cours d’une visite hebdomadaire à son mari. On peut voir le film comme une rétrospective sociale, un constat des dégâts du thatcherisme, ou encore la vision inhabituelle d’un sous prolétariat condamné par avance à l’écartement, à l’éradication sociale. Dans tous les cas, la marginalisation n’a rien ici d’attrayant, elle est désespérée.

Ray & Liz de Richard Billigham, marque les débuts d’un réalisateur original parlant de son vécu avec force et réalisme. « L’histoire me trottait dans la tête depuis vingt ans [explique Richard Billigham], mais je n’avais jamais réussi à la mettre par écrit. Après avoir décidé que je travaillerai sur le format d’un film, j’ai rédigé une première version. J’avais à l’esprit l’histoire de mon oncle. Je l’ai écrite en deux heures, dans un train. Je me suis retrouvé à décrire des gestes, un langage corporel, même la façon dont ils pourraient s’asseoir. C’était très clair pour moi. En l’écrivant, j’avais des regards, des attitudes, des sons déjà définis. » Un grand film et une vision sociale de l’intérieur.

Ray and Liz de Richard Billigham ou le regard sur une classe sociale bousillée par le thatcherisme… Un triptyque du chaos et de la dégringolade.

Sur les écrans le 10 avril 2019.

Richard Billingham : Le film s’est fait en deux temps. J’ai d’abord eu l’idée de réaliser, pour une galerie, un court métrage d’une demi heure. C’est en fait une idée de longue date, et lorsque j’ai rencontré ma productrice, Jacqui Davies, nous avons travaillé ensemble pour trouver les fonds et faire un film sur deux ou trois jours de la vie de mon père. À un moment de sa vie — j’avais alors 19 ans et je vivais avec lui —, il ne bougeait plus de sa chambre et s’enivrait toute la journée. Son habitude de boire était plutôt alarmante, comme de le voir allongé, à ne rien faire, à écouter la radio ou à regarder par la fenêtre, sans manger. Les seules visites qu’il avait, étaient celles d’un voisin, Sid, qui lui apportait chaque jour sa dose d’alcool trafiqué maison, et ma mère, une fois par semaine. Tout ça était je crois destiné à apitoyer ma mère et la pousser à revenir ; elle était partie en raison de son alcoolisme. Au fond, il souhaitait son retour et, finalement, cela a marché. Elle a eu pitié. L’idée d’origine était donc de faire un film sur la tragédie de la situation.

En 2015, j’ai réalisé le court métrage, qui a pour titre Ray, montré dans quelques galeries. J’ai pensé alors que ce film pourrait être projeté au cinéma, mais du coup j’ai songé à écrire un autre film, une sorte de continuation du court métrage. L’idée de réaliser un long métrage a ainsi évolué. J’avais déjà une trame avec la partie issue de mon court métrage, Ray, et, deux ans plus tard, j’ai tourné les deux autres parties. Durant le tournage, je me suis demandé comment incorporer ces parties à l’histoire de Ray, et les flash backs m’ont paru évidents. À cette étape du tournage, je n’étais pas certain de la forme finale du film, j’ai alors focalisé sur les objets, les lunettes, les yeux, des choses visuelles, des modèles, des images pouvant ensuite être utilisées au montage. En tant que photographe documentaire, on photographie les projets et, pour cela, on cherche des détails susceptibles de servir par la suite ; créer des liens, des symboles, des modèles, des objets.

Christiane Passevant : Ce qui m’amène à vous demander la raison de la mouche en gros plan pour commencer le film ?

Richard Billingham  : Nous avons essayé plusieurs choses. Je travaille de telle façon que rien n’est définitif. Nous avons essayé fait plusieurs tentatives, qui n’ont pas marché, et l’idée a émergé peu à peu de celles-ci. Est-ce que le film commence avec la mouche ? Oui, la mouche est sur le verre. Pour entrer dans les détails : la caméra fait un pano vers la tête de mon père, et il y a le verre derrière avec la mouche. Ce mouvement était plus facile.

Christiane Passevant : Il y a quelque chose de surréaliste dans le film, avec la suite de gros plans, la mouche, la main, le verre… Ray est éveillé, mais le son n’est pas réellement présent, soudain les sons de l’extérieur font irruption dans la pièce lorsqu’il ouvre la fenêtre…

Richard Billingham : Lorsque j’avais 8 ans, j’ai vu Un condamné s’est échappé de Robert Bresson. Un homme est enfermé dans une cellule, en prison. Et j’ai été fasciné par le fait qu’on peut faire un film avec un homme seul dans une pièce et rien d’autre. Si l’on filme la pièce en un seul plan général, c’est foutu, mais si l’on va de détail en détail, cela construit l’image de la pièce et ça change tout.

Christiane Passevant : Est-ce pour ces raisons que vous accordez autant d’importance à tous les éléments qui constituent la décoration ? En même temps que cela reconstruit l’ambiance de votre enfance et, par là, y entraîner le public ? C’est efficace.

Richard Billingham : Chaque fois que l’on va d’un gros plan à un autre, le son change comme si l’on bougeait dans différents endroits. Le son suit les mouvements de la caméra et l’accompagne en quelque sorte.

Christiane Passevant : Les nombreux gros plans participent donc de la mise en scène. Et au moment des flash backs, l’image se brouille parfois, devient floue, ou bien c’est l’utilisation du zoom sur l’immeuble. Quel en est le sens ?

Richard Billingham : Lorsque je regarde des films ou des projets documentaires, j’aime qu’il y ait des variations d’échelle, c’est ennuyeux si les gros plans sont simplement répétitifs. Donc je préfère mixer différents cadres avec d’autres plans.

Christiane Passevant : Le film est certes autobiographique, mais c’est aussi une fiction dans le sens où c’est une reconstruction de la réalité. Ray and Liz est d’une certaine manière entre la création documentaire et la fiction personnelle ?

Richard Billingham : Je viens de la peinture et, par la suite, je suis devenu photographe. Or, si la peinture permet une grande liberté dans la création, il y a tant d’options que je n’ai jamais su choisir entre elles. Dans le domaine de la photographie ou du film documentaire, c’est plus simple, il faut être au bon endroit au bon moment, on ne peut pas mettre en scène, c’est très difficile. Pour la fiction, il faut d’abord écrire, tout préparer et ensuite extrapoler. Je préfère réaliser des films, peut-être parce je peux reconstruire les choses, ce que je ne pourrais pas faire de la même manière en photographie.

Christiane Passevant : Les décors du film sont très impressionnants par les moindres détails dans la disposition des objets, le choix des fleurs, des couleurs, de la lumière aussi. Ils restent en mémoire bien après avoir vu le film. Cela m’a fait penser aux films de Peter Greenaway, qui vient aussi de la peinture, et dont les plans restent en mémoire pour leur originalité. L’ambiance de votre film est différente, mais l’impact de l’image a la même force.

Richard Billingham : Je n’ai pas vu beaucoup de films de Greenaway, peut-être un seul, mais il y longtemps, celui qui est interprété par Helen Mirren, Le cuisinier, le voleur, sa femme et son amant.
Nous avons utilisé les panoramiques, les images panoramiques permettent de focaliser sur les objets par la vision alentour. On peut ainsi mieux focaliser sur les visages, les têtes, créer des symboles à partir d’objets. Quand un enfant regarde son environnement en plan rapproché, il a une vision différente du monde, du cadre, il peut ainsi passer dix minutes à regarder l’eau monter et descendre…

Christiane Passevant : Certes les détails sont importants, mais également la lumière. La lumière est très importante dans le film.

Richard Billingham : Elle est très importante et le chef opérateur l’a vraiment soignée. Daniel Landin est particulièrement bon en ce qui concerne la lumière. Nous étions d’accord pour que la lumière paraisse naturelle et que les objets s’y tiennent comme des sculptures suspendues dans l’espace, libres.

Christiane Passevant : Les ambiances sont totalement différentes selon les périodes de temps. Par exemple, pour la seconde partie dans la maison ou la troisième partie dans l’appartement, la lumière est totalement différente. Est-ce que cela a une signification dans le récit. Dans la petite maison, on ne sent pas encore une réelle pauvreté alors que dans l’appartement, c’est vraiment la misère.

Richard Billingham : Je me souviens du manque de lumière dans la petite maison — le premier flash back —, il faisait assez sombre malgré la lumière du jour. C’était obscur, car la lumière ne provenait que d’une seule fenêtre, et lorsque l’électricité était allumée, je me souviens que tout paraissait jaune, orange et jaune. C’est ce que j’ai voulu reproduire dans le film. Dans l’immeuble, les fenêtres étaient grandes et la lumière entrait dans l’appartement et l’on pouvait voir le ciel. Je crois qu’on était au 11ème étage. Je voulais recréer ce contraste dans les lumières à partir de ma mémoire de l’époque.

Christiane Passevant : Dans le premier flash back, il y a deux personnages, votre oncle, que vous appelez « sweet Lawrence » alors qu’il répète le rôle de Quasimodo, et un second personnage, Will, le dur, le rocker motard. Ces deux personnages n’existent plus dans les deux autres séquences du triptyque, pourquoi ?

Richard Billingham : On voit Lawrence dans une courte scène, mais en fait il n’était pas présent à ce moment-là, Will non plus.

Christiane Passevant : Quel est le lien entre Will et Liz ?

Richard Billingham : Il habite aussi dans la maison.

Christiane Passevant : Dans le premier flash back, lorsque Liz et Ray laissent Jason bébé sous la garde de Lawrence en lui recommandant de ne pas boire, Will intervient en leur absence, le fait boire jusqu’à l’inconscience, lui pique son blé et barbouille de cirage le visage de Jason. Pendant la scène, Jason a enclenché par inadvertance l’enregistrement du magnétophone et lorsque Liz découvre ce qui s’est passé, elle détruit rageusement la cassette. Comment interpréter son geste ?

Richard Billingham : J’ai voulu laisser ouverte l’interprétation de son geste. Pendant le tournage, j’ai moi-même imaginé qu’elle se sentait coupable. Après avoir découvert ce qui s’était réellement passé, elle ne voulait pas confronter la situation ni affronter une explication avec Will.

Christiane Passevant : À propos d’évitement et de l’image récurrente d’échapper. J’ai l’impression que tout le monde cherche une échappatoire dans le film. Ray s’échappe avec la boisson jusqu’à se détruire, Liz grâce à son puzzle et des accès de violence…

Richard Billingham : En s’activant aussi, en fumant et peut-être aussi en regardant la télé…

Christiane Passevant : … Des activités sans doute propres à ce milieu. Jason, lui, décide un jour qu’il en a marre de sa famille et ne rentre pas à la maison. Dans le film, vous semblez garder une distance par rapport à la situation familiale, il s’agissait de rester en dehors pour vous préserver ?

Richard Billingham : J’ai adopté cette attitude lorsque j’étais adolescent. Le comportement d’un adolescent n’est pas le même que celui d’un enfant de 10 ans. Ma perception était différente, je découvrais le monde, je m’intéressais à l’art, et j’étais sans doute capable de voir au-delà de mon univers. Je lisais beaucoup, enfermé dans ma chambre, je voulais aller à l’université. C’est vrai que je me suis un peu exclu moi-même à cette époque.

Christiane Passevant : Votre réaction m’a également surprise, lorsque l’assistant social vient chercher Jason afin qu’il soit placé dans une famille d’accueil, vous lui posez la question : « est-ce que je peux aussi être adopté ? » Vous étiez assez jeune alors ?

Richard Billingham : J’avais environ quinze ans. C’était un problème de vivre dans cet appartement. Je ne pouvais pas lire, l’électricité était souvent coupée et j’ai pensé qu’ailleurs je pourrais bénéficier de meilleures conditions pour étudier, au moins égales à celles des autres étudiants de l’école. Je pourrais ainsi étudier aussi bien qu’eux. C’était ça la raison.

Christiane Passevant : Avez-vous vraiment posé cette question ?

Richard Billingham : Oui. Le fond de l’histoire, c’est que je voulais des chances égales aux autres. Il n’y avait pas d’autres enfants dans l’immeuble à cette époque. C’était habité en majorité par des jeunes qui avaient arrêté leurs études, étaient sans avenir, et avaient obtenu des appartements dans le quartier. Il n’y vivait aucune famille à part nous.

Christiane Passevant : Dans votre film, la description qui est faite de l’environnement social est-elle représentative de l’époque où Margareth Thatcher était au gouvernement ? Les gens perdaient leur boulot et la paupérisation était générale ? Est-ce que le film est symbolique de cette crise ?

Richard Billingham : Oui. Cela est spécifique de ce moment, et aujourd’hui, en raison de l’austérité, c’est à nouveau l’ère du thatcherisme.

Christiane Passevant : J’ai lu ce que répondait Ken Loach lors d’une interview à la sortie de son second film, Kes (1970), il y décrit les conditions de vie, les problèmes, l’absence d’espoir, la précarité de cette classe défavorisée, c’est très proche de ce que raconte votre film, Ray and Liz. Par rapport à ce que montre Ken Loach en 1970, cela a empiré sous le gouvernement Thatcher ?

Richard Billingham : Oui, c’était pire.

Christiane Passevant : Vos parents l’ont-ils ressenti ?

Richard Billingham : Je ne sais pas s’ils l’ont ressenti. Ils étaient sans ressources. À présent, nous avons Internet, c’est un monde différent. Dans les milieux défavorisés, il était encore plus difficile alors d’avoir des informations.

Christiane Passevant : Ray est toujours passif, du début à la fin du film, dans les trois époques. Il ne s’est jamais révolté contre le système ?

Richard Billingham : Non. Il y a beaucoup de gens comme ça. Ils ne se sentent pas la force de résister, ils sont désarmés et n’ont pas même l’idée de revendiquer quoi que ce soit. Si soudain on est pauvre, on tente de s’en sortir, mais beaucoup de personnes n’essayent même pas.

Christiane Passevant : C’est à la fois un film très noir et on y sent une certaine tendresse. Vous n’avez jamais eu de ressentiment à l’égard de vos parents ?

Richard Billingham : Non. Je suis la première personne de ma famille à avoir été à l’université et avoir un certain niveau de qualification. Mes parents n’étaient pas vraiment capables de remplir des papiers. Je doute que mon père ait pu écrire. Ma mère pouvait se débrouiller. Est-ce que je leur en veux ? Non. On le voit d’ailleurs dans le film.

Christiane Passevant : Même avec le personnage du bad guy, vous n’êtes pas dur.

Richard Billingham : Si on met en scène un bad guy, une personne mauvaise, il faut le faire de manière à ce que soit sans haine. Si j’avais été dans la peau du bad guy, j’aurais été certainement comme lui.

Christiane Passevant : J’ai lu que Jason avait ri en voyant le film.

Richard Billingham : Oui, il a rigolé tout au long du film. Mais il faut dire que recréer ainsi son enfance, c’est plutôt drôle. En fait, cela lui a rappelé ses propres souvenirs, qu’il a collé aux miens.

Christiane Passevant : Jason a fait cette remarque lucide : « j’ai eu de la chance finalement. J’aurais du finir en prison, mort ou SDF ».

Richard Billingham : Statistiquement, c’est certain.

Christiane Passevant : Vous avez le même sentiment ?

Richard Billingham : Ce n’est pas un sentiment. C’est un constat basé sur les faits et les statistiques dans un contexte donné. Si l’on parle avec les gens qui mendient, ils ont souvent vécu des traumatismes et ont connu des conditions de vie encore bien pires. Personnellement, j’ai lu des bouquins, j’ai eu la chance d’étudier, ce qui a stimulé ma curiosité sur de nombreux sujets, je me suis ouvert à un autre monde.

Christiane Passevant : Ce film représente certes la continuation de votre travail photographique, il y est lié, mais quelle est la raison profonde qui vous y a poussé ?

Richard Billingham : J’ai ressenti le fait que les nombreux films sur cette époque n’éveillaient rien en moi et passaient complètement à côté de la réalité. Alors j’ai voulu faire un film à partir d’une expérience réelle, à partir d’une expérience vécue. Montrer enfin ce monde tel qu’il était pour ceux et celles qui l’avaient connu. Les pauvres n’ont guère la chance de montrer la précarité telle qu’elle est en réalité. La plupart du temps, ce sont les gens issus de la classe moyenne qui réalisent des films sur la classe la plus pauvre.

Christiane Passevant : Réaliser Ray & Liz, est-ce pour laisser une trace ?

Richard Billingham : Non, c’était pour montrer au public à quoi ressemblait vraiment ce que racontent les statistiques politiques, de donner à imaginer un monde qu’il ignore. Quand on se balade et qu’on remarque de la lumière dans une maison, on aime imaginer ce qui se passe à l’intérieur.

Christiane Passevant : Quelles ont été les réactions du public britannique ?

Richard Billingham : Les mêmes réactions que partout ailleurs. Les différents publics ont aimé le film, ils sont en général émus et ensuite posent des questions. C’est, je crois, ce à quoi je m’attendais.

Christiane Passevant : Le choix de la chanson de fin ?

Richard Billingham : C’est une chanson de Dusty Springfield, Some of Your Loving. Lorsque j’ai demandé à l’acteur, Justin Salinger qui interprète mon père, quelle chanson le ferait pleurer, il a cité cette chanson. Quelqu’un l’avait sur son téléphone et donc on l’a prise. Je ne la connaissais pas et je ne pense pas que c’est une chanson que mon père aurait écoutée.

Christiane Passevant : La chanson n’est donc pas liée à un souvenir familial ?

Richard Billingham : Non, mais cela fonctionnait pour l’acteur.

Christiane Passevant : Après l’exposition, le court métrage, le long métrage, vous envisagez une suite dans le même domaine ? Quels sont vos projets ?

Richard Billingham : Je travaille sur beaucoup de choses en même temps. Cela m’intéresse de poursuivre le projet photographique sur les marginaux que je rencontre, ceux et celles qui vivent dans la rue en Grande-Bretagne. J’ai fait de nombreux portraits. Ce qui m’intéresse aussi, c’est de voir comment ces personnes nous voient et regardent le monde, leur regard depuis leur place dans la société, leurs commentaires sur nous, les anecdotes qu’ils et elles se racontent. Je veux apprendre ce qu’est cette vie en marge de la société. Je suis également un photographe des paysages, j’aime photographier la nature et je l’ai toujours fait depuis mon premier appareil photographique.

Christiane Passevant : Le projet de photographier des marginaux et des SDF, ce sera seulement en Angleterre ?

Richard Billingham : Pour le moment, oui. Je viens de commencer.

Christiane Passevant : Je pose cette question parce que le film, situé dans la banlieue de Birmingham en Angleterre, génère une impression d’universel. Si on fait abstraction de la langue, cela pourrait se passer dans bien des endroits.

Richard Billingham : En tant qu’artiste, j’essaie de travailler sur des émotions basiques, de manière à transcender les cultures. J’aimerais ajouter que l’idée de montrer le monde tel qu’il est, sans être didactique, de laisser ouverte l’interprétation, c’est comme si la caméra se glissait subrepticement derrière une porte.

Christiane Passevant : Vous êtes un réalisateur du réalisme, du réalisme social ?

Richard Billingham : Je le crois, mais plutôt engagé dans le réalisme.

Christiane Passevant : Quelles sont vos influences ? Mike Leigh, Ken Loach ?

Richard Billingham : Les films de Robert Bresson, essentiellement Bresson pour ce film et Terence Davies, pour sa trilogie. J’aime également le cinéma de David Lynch et son symbolisme. Et bien sûr il y a l’influence de nombreux peintres.

Christiane Passevant : Ray and Liz est très original et très lié à votre travail photographique.

Richard Billingham : Quand j’ai réalisé les photographies, je n’ai pas regardé le travail d’autres photographes, mais plutôt celui de peintres. Je regarde les reproductions de peintures dans les bibliothèques ; cela m’inspire et j’y trouve des clés, des modèles, des motifs, des styles que mon subconscient absorbe… Ensuite je n’ai plus qu’à prendre ma caméra et commencer à photographier. Je ne regarde pas au départ le travail d’autres photographes.

Christiane Passevant : Une autre question sur le film, deux personnages y sont très présents, Ray et Jason, Liz semble l’être moins. Pourquoi ?

Richard Billingham : Je ne sais pas. Cela s’est fait ainsi.

Christiane Passevant : Pourtant avec tous ces tatouages, Liz est un personnage…

Richard Billingham : Chaque personne réagit personnellement à ce film, le voit à sa manière et a sa propre interprétation des personnages.

Christiane Passevant : On peut voir vos parents comme complètement irresponsables vis-à-vis de leurs enfants, en même temps, ils leur laissent une grande marge de liberté ; ce qui est important.

Richard Billingham : J’ai trois enfants, l’aîné a 12 ans, et je vois à quel point leurs vies sont différentes. Quand ils reviennent de l’école, ils ont des cours de foot, de rugby, ma fille suit des cours de gymnastique, de claquettes et le plus jeune apprend à nager. Tout leur emploi du temps est structuré, supervisé, ils ne vont pas jouer dehors, même si je leur dis d’y aller.
Quand j’étais enfant, c’était l’inverse, j’étais tout le temps dehors, je m’ennuyais aussi parfois. Il faut dire qu’il n’y avait pas de voitures garées dans la rue, et il était rare qu’une voiture passe. On jouait au cricket et à toutes sortes de jeux de balles dans la rue. L’été, je ne rentrais pas à la maison avant 10 heures du soir, et les gosses allaient les uns chez les autres.

Christiane Passevant : Comme Jason qui est invité à un barbecue dans le jardin d’un copain de classe. C’est là qu’il décide de ne pas rentrer et que vos parents ne s’en inquiètent pas pendant trois Jours.

Richard Billingham : Ils auraient du s’en apercevoir, car nous vivions alors dans l’appartement social. Nous avions donc pas mal de temps libre et personne ne faisait attention. Maintenant, les enfants jouent devant un écran et si un enfant veut rendre visite à un copain, les parents l’accompagnent en voiture, prennent rendez-vous avec l’autre famille et vont le chercher. D’une certaine manière, ce n’est peut-être pas mieux par rapport à mon enfance. Je dois dire que n’ai pas de mauvais souvenirs de mon enfance. La période de l’appartement n’a pas été heureuse, mais celle de la maison certainement.

Christiane Passevant : L’ambiance y est totalement différente. L’immeuble est sinistre avec ces briques et cette couleur verte…

Richard Billingham : C’est brutal. Ce n’est pas humain comme la maison. La maison était à l’échelle humaine, la porte, la petite fenêtre, c’est une maison familiale. L’immeuble ressemble presque à une prison.


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