DIVERGENCES 2
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Christiane Passevant
Carte blanche. L’État contre les étrangers de Karine Parrot
(éditions la fabrique)
Article mis en ligne le 15 avril 2019

par C.P.
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Carte blanche. L’État contre les étrangers
Karine Parrot (éditions la fabrique)

Véritable guide pour comprendre les lois et l’origine de nombreux décrets édictés à l’encontre des populations migrantes, légales ou non, ce livre de Karine Parrot établit non seulement le constat de la situation actuelle, mais analyse les prémisses idéologiques et politiques qui font voter et mettre en place des barrières, érigées comme « protection » d’une supposée « invasion » étrangère. Trente ans après la destruction du mur qui séparait l’Allemagne en deux, la course aux murs et aux barbelés s’emballe littéralement, justifiée au nom de mesures protectrices.

Comment en est-on arrivé à cet arbitraire, à ces violences, à cette complicité active ou passive par rapport à l’hécatombe des morts en mer Méditerranée, mais aussi dans les camps libyens, au Maroc, en Europe et ailleurs ? [1] « Ce qui apparaît à travers ce livre [c’]est un système — loin d’être rationnel — institué contre une partie de la population, la plus pauvre et la plus vulnérable. » De surcroît, sans réel contre-pouvoir, la férocité de l’administration est inimaginable ainsi que le montre, dans son évolution et les moindres détails, le livre de Karine Parrot, Carte blanche. L’État contre les étrangers.
Le film documentaire de Ai Weiwei, Human Flow

Malgré le travail sur le terrain des associations qui dénoncent le traitement inadmissible des migrant.es, de même que les nombreux récits et témoignages, également les films qui décrivent une situation de plus en plus grave, menaçante et monstrueuse, les autorités n’en n’ont cure et ne tiennent aucun compte des sonnettes d’alarme. Les « gestionnaires » veulent ignorer l’inhumanité instituée en règle et s’efforcent de dissimuler la réalité des faits sous des figures rhétoriques fallacieuses et ignobles. La peur, agitée comme argument contre une prétendue invasion, joue certainement le rôle d’antienne pour une fermeture de débat et le passage à la trappe des lois internationales.

On déplore évidemment la mort des migrant.es, notamment celle des enfants noyé.es ou par faute de soins, d’autant lorsque les images circulent dans les medias et sur Internet… Il suffit alors de quelques larmes de circonstances versées, qui ne ne coûtent rien, et d’un discours compatissant n’engageant en rien, dans tous les cas certainement pas à suspendre, et encore moins à stopper des lois restrictives, inhumaines et en complète contradiction avec la charte des droits humains. Les lois sont élaborées et votées. De fait, « les textes répressifs s’empilent — en moyenne, une loi tous les deux ans — et produisent un dispositif à la fois sophistiqué et obscur qui laisse finalement à l’administration et à la police un pouvoir discrétionnaire. »

La France se déclarant « le pays des droits de l’Homme », la France, c’est-à-dire son administration sous contrôle gouvernemental, ne permet que rarement la reconnaissance des droits des personnes étrangères vivant des situations dramatiques, parfois en danger de mort. En revanche, « plus une personne est riche, moins elle est étrangère. [En effet,] l’obtention de la nationalité française, de la naturalisation, est avant tout affaire d’argent. »

Carte blanche. L’État contre les étrangers de Karine Parrot est un outil essentiel pour comprendre les causes, l’évolution et les conséquences catastrophiques d’une politique migratoire, qui laisse tomber le masque et semble de moins en moins préoccupée à sauvegarder les apparences pour « gérer des stocks d’étrangers ». C’est également un texte qui remet en cause bien des clichés et des amalgames. « L’arsenal développé contre les personnes étrangères est particulièrement fourni. L’enchevêtrement de lois, de décrets, de circulaires est chapeauté par un droit européen encore plus désincarné et brutal. L’ensemble forme un droit d’une complexité redoutable que l’administration applique à sa guise, avec des juges largement inaccessibles aux personnes ciblées. Le droit d’asile ressemble à une loterie nationale, l’accès à la protection de l’enfance se fait sur la base d’examens anthropométriques, les contrôles au faciès sont permis par la loi et la durée de la rétention administrative se compte désormais en mois. De leur côté, les juges couvrent – bientôt par visioconférence – la plupart des pratiques administratives et policières illégales, en attendant d’être à leur tour couverts par un législateur aux ordres de l’exécutif. Le droit arrive ainsi en bout de chaîne pour légitimer les usages de l’administration en lutte contre l’immigration. »
L’Ordre des choses d’Andrea Segre

Karine Parrot revient sur « l’invention de la nationalité […] et la fabrique de l’étranger. » Autrement dit : « La nationalité française ou tout commence par une injustice ». On a pu d’ailleurs constater que, selon les besoins de l’appareil d’État en main d’œuvre, plutôt corvéable, et en chair à canon, « la nationalité n’est rien d’autre qu’un instrument de gestion des populations. » Quant à « l’imposture du discours officiel autour des valeurs républicaines », elle laisse libre cours à « l’idéologie raciste et capitaliste [servant] à sélectionner les personnes qui méritent de devenir françaises. »

En des moments de « crise » et de confusion politique permettant l’émergence de différentes formes du nationalisme, travesti ou déclaré, la lecture de l’ouvrage de Karine Parrot, Carte blanche. L’État contre les étrangers, est d’autant plus précieuse et nécessaire. « Une frontière en activité autour d’un territoire, c’est nécessairement des hommes – ou des machines – chargés de trier des personnes en fonction de critères qui créent ou perpétuent des inégalités : lieu de naissance, filiation, richesse. Seule la liberté de circulation des personnes est compatible avec leur égalité, mais elle n’est pas suffisante. Il nous faut aussi imaginer et expérimenter, sur de nouveaux territoires, de nouvelles communautés politiques. Envers et contre le capitalisme, il est temps d’organiser, risquer, former des communautés humaines où la vie et les liens de solidarité puissent avoir un sens. »

Introduction (extrait de Carte blanche. L’État contre les étrangers
Karine Parrot (éditions la fabrique)

Dans les années 1970, sur fond de « choc pétrolier » et de « crise économique », la poignée d’hommes au pouvoir décide de stopper l’immigration de travail. Un siècle après l’apparition de la nationalité et de l’étranger modernes, les gouvernants donnent ainsi corps à « l’immigration irrégulière » et bientôt à la « gestion des flux migratoires » menée à l’échelle européenne. Quels sont aujourd’hui les dispositifs utilisés contre les personnes étrangères et comment en est-on arrivé à un tel degré de brutalité ? Par quels biais, les États européens et la France en particulier sont-ils parvenus à dresser des barrières à leurs frontières, causant directement la mort de dizaines de milliers de personnes ? Comment une large partie des étrangers autorisés à vivre en France sont-ils maintenus dans une précarité extrême, toujours en instance de rejoindre « les irréguliers » ? De quel droit enferme-t-on des dizaines de milliers de personnes étiquetées indésirables ?

À travers ce livre, j’ai voulu décrire les pratiques de l’État français contre les personnes étrangères, telles qu’elles sont déployées avec violence et systématicité. Les textes répressifs s’empilent – en moyenne, une loi tous les deux ans – et produisent un dispositif à la fois sophistiqué et obscur qui laisse finalement à l’administration et à la police un pouvoir discrétionnaire.

Mais toutes les personnes étrangères ne sont pas visées par les mécanismes de contrôle et de répression : au-delà de la nationalité, le critère véritablement déterminant est celui de la richesse. Les personnes riches de nationalité étrangère n’éprouvent le plus souvent aucune difficulté à franchir les frontières, obtenir le droit de vivre en France, faire venir leur famille, exercer le métier de leur choix. Même l’obtention de la nationalité française, la naturalisation, est avant tout affaire d’argent. En somme, plus une personne étrangère est riche, moins elle est étrangère. Et, inversement, les Français·e·s les plus pauvres se trouvent également livré·e·s à l’arbitraire et la violence d’État par des mécanismes parfois similaires à ceux élaborés contre les personnes étrangères.

Il y a pourtant une spécificité attachée au régime des étrangers (pauvres) pour toute une série de raisons et, en particulier, parce que la figure de l’étranger est une des meilleures à pouvoir incarner l’ennemi ou le péril contre lequel l’État doit protéger sa population et son « modèle économique ». Avec la « lutte contre l’immigration », l’État se donne, sans trop de difficultés, une occasion de prouver qu’il existe et que son existence est légitime. La thèse d’une « crise des migrants » propagée en 2015, et reprise à l’unisson par les médias, est un énième exemple de cette mécanique sournoise.

Ce livre cherche aussi à préciser le rôle joué par le droit dans la mise en place des dispositifs répressifs. Par quel concours de forces et de circonstances les règles édictées contre les étrangers ont-elles été produites ? Dans quelle mesure ces règles encouragent-elles des pratiques qu’elles sont censées encadrer ? Quel est le rôle des juges, derniers remparts institutionnels contre l’administration ? Comment la haute administration peut-elle concentrer entre ses mains un tel pouvoir et, sous couvert d’un pacte politique, « gérer des stocks » d’étrangers ?

Ce travail repose pour une large part sur les ana- lyses et les combats menés par des collectifs de militant·e·s. aux frontières, aux guichets des préfectures, sur les campements, dans la rue comme dans les prétoires. Ces luttes – contre l’État, pour l’égalité – ne sont pas seulement l’occasion de mesurer l’écart entre les textes et la pratique, elles donnent également lieu à des analyses politiques éclairantes et radicales contre la gestion des étrangers indésirables. En 2002 se crée Migreurop, un réseau européen et africain de militant·e·s qui luttent contre l’enfermement des étrangers par l’Union européenne en dehors de son territoire et documentent cette « externalisation » des politiques migratoires qui se joue pour une large part dans la clandestinité. En France, des associations plus anciennes comme la Cimade (Comité inter-mouvements auprès des évacués) et le GISTI (Groupe d’information et de soutien des immigré·e·s), rejointes depuis par d’autres, mènent ce travail d’enquête et de lutte politiques qu’elles articulent au jour le jour à des actions de soutien. Depuis qu’il s’est constitué il y a cinquante ans pour défendre la cause des travailleurs immigrés, le GISTI a largement utilisé l’arme du droit contre les règles et les pratiques de l’administration. Si avec le temps, les victoires judiciaires sont devenues rares, ce livre doit beaucoup à ces combats politiques, comme à l’histoire des luttes retracée par la revue Plein Droit.

Ce qui apparaît à travers ce livre est un système – loin d’être toujours rationnel – institué contre une partie de la population, la plus pauvre et la plus vulnérable. On y découvre une administration qui opère sans véritable contre-pouvoir avec une férocité parfois inouïe. Faut-il y voir un dysfonctionnement de notre « démocratie parlementaire » qu’une nouvelle Constitution garantissant la séparation des pouvoirs pourrait enrayer ? Faudrait-il, en tout état de cause, se résoudre à cette dose de violences et d’inégalités institutionnelles, comme un impondérable de la machine d’État sans laquelle le pire est toujours à craindre ? Ou au contraire, face aux liens organiques entre l’appareil d’État et son projet inégalitaire, faut-il considérer qu’il est urgent d’expérimenter, à d’autres échelles, de nouvelles communautés politiques ?

Notes :

[1Voir Représentation des migrations au cinéma http://divergences2.divergences.be/spip.php?article1752&lang=fr




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