DIVERGENCES 2
Revue libertaire internationale en ligne
Descriptif du site
Christiane Passevant
De la guerre en Ex Yougoslavie à travers quatre films : Teret (La charge) de Ognjen Glavonic, L’Envers d’une histoire de Mila Turajlic, Chris The Swiss d’Anja Kofmel, When Pigs Come de Biljana Tutorov
Article mis en ligne le 13 mars 2019

par C.P.
logo imprimer

Teret (La charge), un film de Ognjen Glavonic (13 mars 2019)
L’Envers d’une histoire, un film documentaire de Mila Turajlic (24 octobre 2018)
Chris The Swiss, un film documentaire et d’animation d’Anja Kofmel (3 octobre 2018)
Et When Pigs Come, un film documentaire de Biljana Tutorov (Festival CINEMED)

Le cinéma revisite la guerre civile qui a déchiré les Balkans ; plusieurs films sortis ces derniers mois en témoignent, partant de témoignages et d’expériences personnelles pour tenter, qu’il s’agisse de cinéma documentaire ou de fiction, une remise en question des histoires officielles nationales ou de l’interprétation médiatique internationale. Les quatre films semblent adopter la même démarche engagée et cinématographique, même si les récits diffèrent dans la forme.

Tout d’abord, citons le film documentaire de Biljana Tutorov, When Pigs Come, figurant dans la sélection des documentaires du 40e Festival international du cinéma méditerranéen de Montpellier (octobre 2018). La réalisatrice filme Dragoslava, une femme Serbe qui a vécu dans cinq pays sans avoir bougé de son appartement, celui-ci étant situé dans une petite ville frontalière. Elle possède quatre postes de télévision et livre avec acuité et humour ses commentaires sur le pouvoir, la politique et les médias. C’est un constat de la perte d’idéal et des principes dans une société en mutation ; cela concerne le passé, le présent et le futur, non seulement de la Serbie, mais de toute la région.
When Pigs Come de Biljana Tutorov participe à une réflexion sur la propagande et les dangers du nationalisme.

Chris the Swiss, film documentaire et d’animation d’Anja Kofmel, sorti le 3 octobre 2018, participe également à l’analyse du conflit, dont les zones d’ombre ont été brouillées dès le début. 20 ans après l’assassinat de son cousin en Croatie — le journaliste suisse Christian Würtenberg —, Anja Kofmel décide de mener une enquête à partir de carnets retrouvés pour reconstituer les dernières semaines de la vie de son cousin. Les interprétations du meurtre diffèrent selon les personnes qu’elle rencontre. Selon certain.es journalistes, il préparait un livre sur le groupe paramilitaire chargé de « nettoyer » des zones des populations civiles. D’anciens mercenaires pensent qu’il en savait trop sur les enjeux occultes d’un groupe raciste financé par l’Opus Dei. Il faut noter que le journaliste prenait des risques et dérangeait, car, dans ses reportages, tirés des archives de l’époque, Chris condamne une guerre sale faite, de part et d’autre, aux populations civiles et implique directement les puissances internationales et les marchands d’armes.

Le film, qui utilise l’animation pour les images « manquantes », les hypothèses et les rêves de la réalisatrice, est efficace et impressionnant. Son enquête et les documents produits éclairent un conflit extrêmement complexe : « L’histoire de mon cousin [remarque Anja Kofmel] me conduit dans un monde inquiétant dominé par les hommes, qui attisent la haine et intimident la population pour assouvir leur soif de pouvoir. Elle me montre à quel point les structures de notre société sont fragiles, comme il en faut peu pour saper une cohabitation paisible, pas seulement dans l’ancienne Yougoslavie, mais partout dans le monde. » La démarche d’Anja Kofmel est proche de celle de Mila Turajlic dans son film, L’Envers d’une histoire, où se mêle aussi le personnel et l’universel.

L’Envers d’une histoire — un Siècle yougoslave —, prend comme point de départ une porte condamnée dans un appartement du centre de Belgrade, un lieu divisé qui retrace l’histoire d’une famille et celle d’un pays. Filmer les événements depuis l’appartement familial, et mêler ainsi l’intime et l’engagement politique, cela induit une approche différente des interprétations médiatiques, tant nationales qu’internationales de l’époque. À l’insu de la réalisatrice, le film s’attache peu à peu, au cours du tournage qui a duré des années, à faire le portrait de sa mère, universitaire engagée et très critique du régime de Slobodan Miloševic. Au centre du film, sous forme d’échanges, s’articulent des analyses de la lutte et de la responsabilité individuelle à propos du silence, du chaos, de la guerre et de la corruption : « On ne sait pas comment une guerre éclate, surtout une guerre civile ».

« Notre maison se trouve dans le centre politique de Belgrade [explique Mila Turajlic] — de l’autre côté de la rue se trouvent le ministère de la Défense qui a été bombardé en 1999, la Cour suprême et l’ambassade britannique. J’ai filmé des protestations devant le tribunal, des gens faisant la queue pour des visas, des cordons de police et des gens qui se disputaient, et ces petits aperçus de vie dans la rue donnent un avant-goût des événements qui se déroulent en Serbie aujourd’hui. » Le montage d’archives non officielles offre également un panel d’images inattendues, permettant ainsi de « restituer le passé » des années 1990 : « Les archives soulignent qu’à chaque étape de la montée du nationalisme, de l’éclatement de la guerre, de la répression brutale du régime et même de l’euphorie de la révolution, il y a eu des voix de la raison, qui se trouvèrent noyées dans l’hystérie. »

Dans son film, la réalisatrice s’attache à l’analyse du processus de réécriture de l’histoire officielle au profit de l’institution d’un roman national, occultant les responsabilités de la guerre civile de même que la résistance à celle-ci dans les années 1990.

Le point commun à ces quatre films est certainement la volonté de transmettre une autre analyse que celle du pouvoir dominant, donner les faits d’une autre histoire que celle qui renforce le nationalisme et assumer la barbarie de cette guerre. Comme le souligne Ognjen Glavonic, réalisateur de Teret, « je voudrais que ce film puisse constituer une base de réflexion pour ma génération, sa relation à l’Histoire de la Serbie et particulièrement la part la plus noire de cette Histoire, les faits dont personne ou presque ne souhaite parler. »

Présenté également au Festival CINEMED, en compétition des longs métrages de fiction, Teret est sur les écrans le 13 mars. Véritable thriller, Teret diffère des trois autres films par son récit. C’est un film de fiction et il met en scène un chauffeur de poids lourds ayant pour mission, en 1999, de transporter un mystérieux chargement, depuis le Kosovo jusqu’à Belgrade. Commence alors une road movie sous tension à travers la Serbie bombardée par l’OTAN. Il y a, d’une part, le danger d’être la cible d’un raid aérien et, par ailleurs, l’idée angoissante de ce que contient la charge du camion. Plus le but du voyage se rapproche, plus l’angoisse monte d’un cran, et cela se lit sur le visage du chauffeur exprimant l’anxiété, et un sentiment d’isolement, d’enfermement dans la cabine du camion.

La force du film tient au fait que la charge n’est pas montrée, mais la suggestion de ce peut être la charge et le danger potentiel qu’elle peut représenter est bien pire. Ignorer ou faire semblant ne constitue pas une assurance pour sa propre sécurité et n’exclut en aucun cas la responsabilité individuelle de la personne. « En choisissant de traiter d’un événement terrible de notre passé, un crime jamais évoqué ni compris, et toujours en partie inconnu dans mon pays, je souhaite [explique le réalisateur] prendre à bras le corps une responsabilité. Celle de la conscience de ce qui a été perpétré en notre nom, pour notre futur, dans le passé récent de la Serbie. » D’où cette tension qui demeure tout au long du film non seulement par l’interprétation remarquable des comédiens, mais également par la désolation du paysage et la menace en arrière plan des bombardements.

Réaliser ce film n’a pas été simple, pourtant les faits évoqués ne sont pas une révélation, mais cela ne signifie pas que l’analyse de la situation et de ses conséquences soient les bienvenues. C’est ce que précise le réalisateur de Teret : « Ma génération a hérité des histoires dont nos parents ne voulaient pas parler – des histoires qui n’ont jamais été racontées. Celles des ponts qu’ils ont brûlés, du sang qu’ils ont fait couler et de la responsabilité qu’ils n’ont pas voulu endosser. Je voulais donc peut-être pouvoir dire que dans un futur proche, les jeunes pourront enfin parler des choses que leurs parents n’ont pas pu leur dire. »

Quatre films importants — Teret (La charge) de Ognjen Glavonic, L’Envers d’une histoire de Mila Turajlic, Chris The Swiss, d’Anja Kofmel, When Pigs Come de Biljana Tutorov — qui rendent compte de la manipulation des populations par les divers pouvoirs. Cela s’est passé cette fois en Europe, en Ex Yougoslavie, mais la manipulation est un phénomène universel. Quant au nationalisme, on en connaît les conséquences… Si le cinéma ne peut changer le monde, il est certain qu’il contribue au débat et à la réflexion.


Évènements à venir

Pas d'évènements à venir


Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.89
Version Escal-V4 disponible pour SPIP3.2