DIVERGENCES 2
Revue libertaire internationale en ligne
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Mohammed Harbi et Nedjib Sidi Moussa
L’Algérie est au bord de l’éclosion
Article mis en ligne le 13 mars 2019

par C.P.
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Le surgissement populaire du 22 février constitue une rupture majeure dans
notre histoire comme dans celle du Maghreb. Il s’agit de la consolider et d’élargir le
champ des possibles. Aujourd’hui, les Algériens ont remporté une première victoire.
Notre tâche prioritaire est de tirer la leçon du soulèvement d’octobre 1988 et
d’éviter à nouveau le « détournement du fleuve », à savoir la confiscation de la souveraineté populaire qui est à l’origine de l’autoritarisme sous sa forme actuelle.

Nous sommes devant une nouvelle crise du régime mais le peuple algérien a déjà
tranché. Le FLN a vécu, le cinquième mandant aussi. L’annonce du président, ce 11
mars 2019, ne fait qu’entériner cet état de fait. Ici et là, des alternatives politiciennes sont proposées par les démocrates au nom du changement. Mais les intérêts des classes populaires sont rarement pris en considération. Or, ce sont elles qui vivent le plus intensément l’humiliation, les abus du pouvoir et la hogra.

Ces maux caractérisent tout le Maghreb. C’est pourquoi, après la révolution tunisienne
et le mouvement du 20 février 2011 au Maroc, la situation algérienne résonne
avec autant de force chez tous ceux qui aspirent à la dignité.
Sans céder à l’esprit de revanche, il nous faut prendre garde à ce que les anciens
partisans du statu quo ne se rachètent pas une virginité au nom d’une transition qui
renouerait insidieusement avec l’ancien régime et ses pratiques (corruption, clientélisme,
prédation, etc.).

La démocratie, que chacun revendique désormais à voix haute, est tout le contraire
du consensus dont nous subissons les conséquences. Souvenons-nous qu’il a
toujours constitué le cri de ralliement pour les classes dirigeantes.
Le souci d’établir des rapports égalitaires est à la base de la fraternité dont rêve
le peuple. Mais pour lui donner de la consistance, il faut sortir de l’unanimisme de
façade qui constitue un frein à la décantation et au regroupement des forces populaires.
La république est à refonder, en rupture avec les tentations despotiques assimilées
à la monarchie par les acteurs du surgissement populaire.

Les aspirations des classes laborieuses, dont les femmes et la jeunesse constituent
les moteurs, doivent être affirmées dès à présent. Il faudra donc respecter leur
autonomie d’organisation et d’action. Dans cette perspective, l’égalité des sexes est
indiscutable.

Contrairement à l’idée selon laquelle les Algériennes et les Algériens se seraient
réveillés le 22 février, les événements en cours sont en réalité le fruit d’un long processus
nourri du combat des forces les plus déterminées et payé par elles au prix
fort. De nombreuses luttes sectorielles, qui ne se sont guère aventurées sur le terrain
politique, ont été menées au cours de la dernière période, dans toutes les régions du
pays. Les concessions matérielles, faites par un gouvernement désireux d’acheter la
paix sociale, ont été rattrapées par l’inflation et la cherté de la vie, ce qui souligne
l’importance du mot d’ordre de grève générale pour dépasser la segmentation et se
constituer en force indépendante.

La main tendue des oligarques aux travailleurs est un marché de dupes et ne fait
que perpétuer leur subordination à l’agenda néolibéral. Car ce sont les hommes
d’affaires qui ont besoin des masses populaires pour faire pression sur le pouvoir
afin de défendre leurs privilèges. En revanche, les chômeurs, les pauvres et les salariés
n’ont pas besoin de s’appuyer sur les milliardaires pour affirmer leurs propres
objectifs.

Depuis 2012 au moins, s’est constituée dans l’ombre une clique comprenant les
représentants de la politique en uniforme, le président et sa famille, ainsi que les
affairistes. C’est ce groupe qui a soutenu l’appel à un quatrième mandat puis à un
cinquième. Son arrogance est à l’origine du sursaut populaire. Soyons vigilants : l’épouvantail d’une ingérence de forces extérieures n’est pas crédible. Arrêtons de chercher le diable en dehors de nous. La crise oppose des forces sociales et politiques internes à l’Algérie.

L’aspiration à un changement radical s’est exprimée massivement et avec force
dans les rues, faisant vaciller les tenants du régime. Pour la grande majorité de notre
peuple, la quête de la liberté n’est pas séparable de celle de l’égalité.
Nous sommes aux côtés des classes populaires dans leur volonté de gérer ellesmêmes
leurs propres affaires. Car il ne peut y avoir de démocratie réelle sans prise
en compte de leurs aspirations spécifiques.

Nous sommes partisans de l’auto-organisation des travailleurs, à travers la mise
en place d’assemblées dans les quartiers, les villages et les villes, où les individus
délibèreront de la prise en charge de tous les aspects de la vie quotidienne, sans la
médiation de l’Etat ou des professionnels de la représentation. Il s’agit d’aller le plus loin possible dans la remise en cause de l’ordre capitaliste, sécuritaire, patriarcal et religieux.

Notre pays a hérité de l’esprit de la hisba, la surveillance de tous par tous. Opposons-lui
le respect de l’autonomie individuelle, la liberté de conscience, celle de disposer
de son propre corps, de le mettre en mouvement et de se réapproprier tous
ensemble l’espace public, comme l’ont fait, dans la joie, les Algériennes et les Algériens.
Le chemin qui mène à l’émancipation sociale est long mais il n’est pas d’autre
voie pour réaliser l’épanouissement de chacun et de tous.

P.S. :

– À contretemps / Odradek /mars 2019 – 11 mars 2019
[http://acontretemps.org/spip.php?article709]


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