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Christiane Passevant
Les Étendues imaginaires de Yeo Siew Hua (6 mars 2019)
Article mis en ligne le 7 mars 2019

par C.P.
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Les étendues imaginaires
Film de Yeo Siew Hua (6 mars 2019)


Les étendues imaginaires, c’est d’abord l’extension d’une ville, Singapour, par l’aménagement du territoire qui gagne sur la mer, redessine les côtes dans l’objectif de créer le plus grand port de la région asiatique. Singapour est un « État imaginé par un esprit géométrique ». Dans un décor futuriste de grues, de pelleteuses et autre matériel de BTP, s’activent des ouvriers venus de plusieurs pays pauvres afin de gagner quelque argent pour aider leur famille, tandis que des « négriers » des temps modernes les exploitent. Ils sont isolés de tout, piégés par des patrons qui confisquent leur passeport, pratiques en vigueur dans différents pays, les endettent en leur procurant des dortoirs immondes et les denrées de première nécessité à leurs tarifs bien entendu. Sans parler des règles de protection sociale totalement inexistantes.

Le chantier est un univers à part, dont la démographie dépend des « lois migratoires et des enjeux économiques ». Les premières séquences du film enchaînent des images quasi surnaturelles, géométriques, graphiques, fascinantes, de jour comme de nuit, sous la pluie, avec des plans en contre-plongée, des images dans lesquelles l’humain n’existe pas, sinon de manière abstraite. On ne peut s’empêcher de penser aux créations de Francis Picabia autour des machines, au début du XXe siècle, lorsqu’il découvre New York.
La terre avance sur la mer, inexorablement, dans une logique du profit et le sacrifice programmé des humains sur le chantier, des invisibles qui ne comptent pour rien dans la légende du miracle économique entretenu par les autorités.

Dans ce décor fantasmatique de machines et de leur ballet poussiéreux, débarquent un inspecteur de police et son adjoint, venus enquêter sur la disparition d’un ouvrier chinois. Ils découvrent les conditions épouvantables d’hébergement des ouvriers, les dortoirs sales, « attention aux punaises de lit » les prévient-on ; ce qui fait dire à l’inspecteur « comment peut-on vivre ici ? » Et c’est la loi du silence. Personne ne sait quoi que ce soit sur la disparition de l’ouvrier Wang, sinon qu’il conduisait une camionnette après un accident du travail. D’ailleurs personne ne le connaît vraiment, mais peu à peu, de rencontres en rencontres, l’enquête précise une piste, mène à un lieu, un cybercafé ouvert 24h sur 24 accueillant les ouvriers qui ont des difficultés à trouver le sommeil.

Du déroulement de l’enquête à la reconstitution de ce qui s’est passé, on navigue entre réalité, rêves d’insomniaques, avancée du chantier, création d’une étendue imaginaire, cette fois celle du jeu vidéo et des relations immatérielles. Il a fallu au réalisateur trois ans de « recherches tant au niveau politique qu’humain » pour construire le récit des Étendues imaginaires. Trois ans au cours desquels il a rencontré des ouvriers, des employeurs, des ONG et des activistes. Cela ne lui a cependant pas paru suffisant pour comprendre les motivations et les attentes des ouvriers migrants, « leurs rêves, leurs peurs et leur joie. J’avais besoin [explique-t-il], de savoir ce qui les gardait éveillés la nuit. Ils n’étaient plus de simples rouages de la société, mais des êtres humains. Je me suis trouvé métamorphosé tout comme le personnage de l’inspecteur dans mon film. »

L’inspecteur Lok est insomniaque comme Wang, l’ouvrier disparu ; ce qui sans doute lui permet de percer certaines des hallucinations de Wang, sa relation avec Mindy, jeune femme employée au cybercafé, et le lien amical virtuel qu’il entretient avec un gamer de l’endroit.

Wang est-il toujours vivant ? Que lui est-il arrivé et où se trouve-t-il ? Silence. Les employeurs ne sont guère enclins à dévoiler les pratiques vis-à-vis des ouvriers, surtout s’ils revendiquent des droits ou un meilleur salaire. Au vu des enjeux économiques, inutile de faire des vagues pour un ouvrier chinois disparu, dont tout le monde se fout… Il vaudrait mieux pour l’inspecteur qu’il ferme les yeux, sans se préoccuper plus longtemps de cette affaire et attendre sa retraite. Néanmoins Lok poursuit son enquête qui lui fait connaître le gamer qui lui prédit le prochain hors jeu de son collègue flic après une chute dans l’escalier du cybercafé.

On peut regarder Les Étendues imaginaires uniquement sous l’angle des conditions de travail et de vie des ouvriers migrants, endettés avant même commencer leur contrat, car le film revendique cet aspect documentaire qui est partie intégrante du film. Lorsque Wang évoque la grève auprès des ouvriers pour la récupération des passeports et être payé décemment, il est à craindre que cela entrave quelque peu les pratiques générales d’exploitation. De là, il est simple pour les employeurs de mettre en scène le silence de l’un des ouvriers, originaire du Bangladesh et ami de Wang. En revanche qu’en est-il de la vision du corps enterré sur la plage ? « Depuis quand tu ne dors plus ? » demande Mindy à Wang, qui lui répond « c’est comme si j’étais dévoré par l’ignorance. »

Les Étendues imaginaires est un film dans lequel il faut se laisser aller pour s’immerger dans l’ambiance et les codes cinématographiques du réalisateur. C’est aussi prendre conscience de la démesure de ce type de chantier et observer une réalité sociale totalement déshumanisée et mortifère.
Les Étendues imaginaires de Yeo Siew Hua (6 mars 2019)


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